Le Mondial sud-africain a finalement consacré une certaine idée du football
Le football mondial ressemble à une immense maison parcourue en permanence de courants d’air contradictoires, chacun porteur d’une tendance plus ou moins durable. Ces courants d’air proposent parfois des concepts novateurs qui amènent une formidable bouffée d’intelligence dans la manière de se comporter dans la haute compétition. Mais il arrive aussi qu’ils popularisent des schémas déplaisants d’autant plus faciles à adopter qu’ils ne réclament de leurs adhérents que du muscle, de la sueur et de la persévérance. Plus que les compétitions internationales de clubs, la Coupe du monde offre un miroir parfait de la perpétuelle confrontation entre les preneurs de risques et les épiciers du service minimum, entre les héritiers des valeurs positives et les restaurateurs du jeu bloqué. Dans ce contexte, la consécration de l’Espagne est une très bonne nouvelle pour le premier camp, tout comme la métamorphose de l’Allemagne et l’option. Mais derrière ces deux cas emblématiques, le reste du constat au niveau des grandes équipes ou supposées telles se décline comme une succession de déceptions. Avec en tête de peloton le Brésil et les Pays Bas qui tous deux ont renié le style sur lequel se sont bâties leurs (flatteuses) réputations. Le premier, sous la férule de Dunga, a fait le ménage en écartant des rangs de la Seleçao tous les créateurs considérés comme incontrôlables et intermittents, Ronaldinho en tout premier. Résultat de cette « épuration « , les Auriverde se sont présentés en équipe bien organisée, disputant ses rencontres à l’économie (excepté contre le Chili), et censée réserver le meilleur de son énergie pour les dures batailles du carré d’as. Sauf que ces batailles là ne sont jamais arrivées, le Brésil s’étant fait piéger par plus réaliste que lui. Après que les Néerlandais aient réussi à prendre l’avantage, il a été assez rapidement évident que le déficit de créateurs organisé par Dunga ne pourrait pas être compensé par la qualité athlétique de l’équipe. Et que la panne des artistes conservés - un pâle Kaka et un Robinho passable – ne serait pas suppléée par les montées de Maicon et de Lucio. Les Bataves, eux, ont gâché leurs chances de sacre pour avoir tiré de mauvaises leçons de leur échec à l’Euro 2008. Au cours de cette compétition, ils avaient survolé leur groupe de qualification avant de se faire donner la leçon par les Russes en quarts de finale (1-3). Beaucoup en avaient conclu que les Oranges avaient été victimes de leur style offensif excessivement généreux. Mais c’était oublier les tripatouillages incompréhensibles auxquels l’entraîneur hollandais, l’ombrageux Van Basten, s’était livré ce jour là sur sa composition d’équipe. Cela dans le but dérisoire de désorienter son ancien mentor Gus Hiddink qui se trouvait dans le camp d’en face et qui est l’un des tout meilleurs tacticiens européens. Conséquence : la Hollande avait été balayée sans s’être même donné une vraie chance de jouer son football. En plaçant le team entre les mains de Bert van Marwijk, un parfait inconnu, la Fédération batave a mis en route une sorte de « plan Prudence ». Elle estimait qu’en insufflant plus de rigueur dans leur jeu et en abandonnant leur panache de 2008, les Oranges disposeraient de meilleures chances de consécration. Le talent et la forme extraordinaire de Sneijder ont longtemps atténué les effets d’une évolution globalement négative. Mais la finale a été un impitoyable révélateur des insuffisances de la sélection néerlandaise. En acceptant de faire des hommes de devoir que sont Van Bommel et De Jong les dépositaires du style de l’équipe, en renouant délibérément avec les pires habitudes du football hollandais (l’intimidation physique) et en choisissant de subir dans l’espoir d’user leurs adversaires, Kuyt et ses partenaires avaient accumulé trop d’options contre-nature pour que l’addition ne leur soit pas présentée. Si la sanction est survenue si tardivement, cela aura été essentiellement du fait de l’incompréhensible mansuétude du référée central, M. Webb, à l’égard des actes d’anti-jeu hollandais. Notre intention n’est pas de dénigrer le travail de techniciens qui ont certainement travaillé en toute bonne foi et avec conviction. Mais en même temps, il serait paradoxal d’essayer de trouver des circonstances atténuantes à des entraîneurs coupables de tourner le dos à l’identité même du football de leur pays. Or c’est ce qu’ont fait Dunga et Marwijk. A l’inverse, il serait difficile d’accabler Diego Maradona, malgré le désastre subi par les Argentins en quarts de finale devant l’Allemagne. El Pibe de oro a été fidèle aux valeurs du jeu argentin (le football offensif) et à sa méthode (un énorme investissement affectif auprès de ses joueurs à qui il a insufflé la fierté de porter le maillot de la sélection). Mais dans le même temps Maradona a conservé sa principale faiblesse, un orgueil démesuré qui limite sa capacité à se remettre en cause. Il a donc refusé de se voir tel qu’il était : un charismatique meneur d’hommes, mais un piètre technicien. Cette dernière faiblesse a été particulièrement visible dans le désarroi et surtout la passivité de Maradona pendant que la Mannschaft mettait en pièces son team.
UNE VRAIE IDENTITÉ DE JEU : Diego, face à l’équation qui lui était posée, a eu une réaction émotionnelle (essayer de remobiliser mentalement ses troupes à la mi-temps) et non tactique (muscler son milieu et mettre du poids dans son attaque en faisant monter en pointe Milito). Malgré la débâcle historique, l’opinion argentine ne s’est cependant pas trompée dans son jugement final. Elle s’est abstenue de mettre en accusation son « tecnico « , alors que dans le même temps Dunga était littéralement lynché par ses compatriotes, pressés d’oublier jusqu’à son nom. Il faut d’ailleurs signaler que plus que la presse, le public est finalement le meilleur jury en matière de qualité de prestation. Les Uruguayens n’avaient rien à reprocher à la Celeste qui avait opté pour un style hybride (défense de fer et attaque de feu) conforme aux qualités de son effectif et qui animée de l’esprit de la garra charrua (combativité) a livré trois matches héroïques contre le Ghana, les Pays Bas et l’Allemagne. Les Black Stars, une fois digérée l’énorme déception de l’élimination, ont entendu leurs mérites salués à juste titre par leurs compatriotes et par tout notre continent. Ils ont été en effet la seule sélection africaine qui ait démontré une véritable identité de jeu, déjà révélée à la CAN et confirmée lors de ce Mundial. Une identité qui a résisté aux blessures, aux suspensions et aux changements de joueurs. Une identité qui s’est exprimée même lorsqu’un schéma plus défensif fut expérimenté avec la titularisation du latéral Inkoom en milieu de terrain. En fin de compte, l’Afrique du Sud aura été une terre plutôt clémente pour ceux qui ont osé, même si tous n’ont pas pris la lumière espérée. Ni la Nouvelle Zélande, ni l’Australie n’ont été ridicules, elles qui avec leur football sommaire, mais généreux ont mis des Grands dans l’embarras. Le Japon et la Corée du Sud, méritoires en poule, se sont ensuite laissés paralyser par l’enjeu en huitièmes, ne renouant que trop tardivement avec leur jeu d’attaque. Idem pour le Mexique alors que le Chili était trop affaibli avec les multiples suspensions pour faire figure vraiment honorable devant le Brésil. L’envie de se livrer et de s’affirmer de ces nations moyennes a contrasté avec les cas extrêmes qu’ont représenté la France et l’Italie. La première a payé pour le manque de courage des instances dirigeantes de son football, l’incompétence de son entraîneur et l’arrogance de ses joueurs. Les Tricolores qui avaient érigé l’incohérence en mode de préparation et le n’importe quoi en méthode de gestion des hommes ont finalement été la risée de la planète foot. Quant à l’Italie, elle a subi le contrecoup de l’affaiblissement de son football de club (l’Inter est devenu champion d’Europe sans aligner en finale un seul Italien dans son onze de départ) et les erreurs de jugement de son entraîneur Lippi qui a écarté l’option rajeunissement dans sa campagne de conservation du titre mondial. Certains observateurs ont déjà décrété que sur le plan du jeu présenté 2010 ne serait pas inoubliable. Ils n’ont pas tout à fait tort. Mais, répétons-le, la faute en incombe moins aux équipes moyennes qui pour beaucoup sont allées jusqu’au bout de leurs intentions et de leurs possibilités qu’à certains favoris qui ont préféré le calcul à l’engagement. Le fait qu’aucun de ces gagne-petits n’ait été consacré est certainement la meilleure conclusion pour le Mondial 2010. Si le Brésil ou la Hollande avaient triomphé de la même manière que l’Inter a remporté la Champions League - c’est-à-dire en contrariant plus qu’en construisant -, on aurait vu s’installer dans la grande maison du football un courant dominant qui aurait été des plus affligeants pour les amoureux du beau football. Un courant qui aurait fait croire que le plus important n’est pas de bien jouer, mais de savoir faire déjouer. Que l’habileté dans le maniement du contre est préférable à l’inventivité dans le projet offensif. Que piéger paie plus sûrement qu’imposer. Alors, disons-le tout net : rien que par le fait qu’elle n’a pas consacré le triomphe du réalisme sur l’esprit de conquête, l’édition sud-africaine est déjà un bon Mondial.