Pas d’emploi, pas de revenus et donc pas de lutte contre la pauvreté. Emploi et pauvreté sont deux phénomènes intimement liés.
Et le manque d’emploi ou sa disponibilité sont des facteurs déterminants dans la paix sociale dans un pays. Il ne serait d’ailleurs pas exagéré d’affirmer que la plupart des révolutions ou autres soulèvements populaires trouvent leurs origines en grande partie dans le chômage. Notre pays en sait quelque chose. C’est le chômage généralisé et donc l’absence de toute perspective qui est l’une des causes profondes de la révolution de mars 1991. Pour tout pouvoir qui se veut au service des populations, la promotion de l’emploi s’impose donc naturellement comme une priorité absolue. Selon une étude réalisée en 2000 dénommée "Enquête malienne sur l’emploi et la pauvreté", 54 % des personnes qui se considèrent pauvres expliquent leur situation par la non disponibilité de travail. Dans ces conditions, l’emploi est bien le levier majeur de toute politique et stratégie de lutte contre la pauvreté. Les autorités de la IIIè République ne s’y sont pas trompées. Ayant décidé de faire de cette lutte, la pierre angulaire de la politique gouvernementale, elles ont accordé une place de choix à l’emploi. Il apparaît donc utile de jeter un coup d’œil sur la corrélation entre l’emploi, la lutte contre la pauvreté et la politique gouvernementale en la matière. Pour ce faire un bref aperçu du marché de l’emploi s’impose. D’une manière générale, il se caractérise par un accroissement rapide de la main d’œuvre (2,7 % par an), un sous-emploi rural généralisé, un chômage urbain en croissance et par le développement des activités informelles. Et les prévisions ne sont pas forcément optimistes. En effet, selon les projections, la pression sur le marché du travail se renforcera au cours des vingt prochaines années, puisque la population pourrait atteindre les 20 millions d’âmes. Un sous-emploi important en milieu rural - Or le faible taux d’embauche dans le secteur public et l’incapacité du secteur privé à créer pour l’instant des emplois suffisants offrent peu de perspectives de croissance de l’emploi. Le taux de chômage est difficilement chiffrable vu la structure de l’économie. Une étude de l’Observatoire pour l’emploi et la formation (OEF) réalisée en 1997 sur des critères classiques (sont au chômage, toutes personnes au dessus d’un âge déterminé qui n’exercent pas d’emploi rémunéré ou ne sont pas travailleurs indépendants, sont disponibles pour travailler et s’efforcent de trouver un emploi rémunéré ou en tant que travailleur indépendant), révèle que le taux de chômage est de 3,5 % pour une population active âgée de plus de 14 ans. Mais ce taux, selon les spécialistes, masque le sous-emploi important en milieu rural estimé à 54 % et les emplois précaires du secteur informel. Selon la même étude, le taux de chômage est de 12,5 % en milieu urbain. Sa durée varierait de 1 à 5 ans et plus. C’est le secteur informel qui reste le principal pourvoyeur d’emplois. Par rapport à la population active, il est passé de 58,5 % en 1976 à 94 % en 1996. Cette forte croissance de l’informel va de paire avec la tertiairisation de l’économie, le poids du commerce passant de 22,8 % en 1976 à 47 % en 1994. On estime à quelque 100.000 le nombre de jeunes qui arrivent annuellement sur le marché du travail dont 3000 environ sont sortis du système éducatif. Maintenant la question fondamentale : le Mali a-t-il une politique en matière d’emploi ? La question fait sourire Mohamed Fofana, coordonnateur de Jobs for Africa-Mali (JFA/Mali), un organisme mis en place par le gouvernement, le PNUD et le Bureau international du travail (BIT) et qui est chargé d’assister techniquement le Mali dans l’élaboration de ses politiques d’emploi. "Comme le dit le proverbe bambara, quand on sue sous la pluie, cela ne peut pas se voir. Mais aujourd’hui je peux vous assurer que le Mali est l’un des rares pays de la sous-région à avoir une politique globale et lisible en matière d’emploi. D’ailleurs nous sommes fréquemment cités en exemple par le BIT. Il est vrai que les actions engagées n’auront leur effet que dans 3 à 5 ans", explique-t-il. Faisant la genèse de la problématique de l’emploi au Mali, Mohamed Fofana rappelle qu’à l’indépendance, les autorités ont mis en place une politique de formation appropriée aux besoins du système économique de l’époque, le "socialisme". L’Etat avait alors créé de grands monopoles et procédait à un recrutement systématique dans la Fonction publique, devenant ainsi le plus gros employeur. Cette option a été poursuivie par le régime militaire et la IIè République malgré une timide libéralisation. Avec l’avènement des programmes d’ajustement structurel, concoctés sous la houlette de la Banque Mondiale et du Fonds monétaire international, "la politique socialiste de l’emploi" ne pouvait plus être en phase avec le nouveau cadre macro-économique qui se dessinait déjà, d’où le choc ressenti par les demandeurs d’emploi et l’impuissance du pouvoir à partir de 1983, à faire face à un phénomène quasi inconnu au Mali, le chômage des jeunes diplômés. Au lieu de concevoir une nouvelle politique d’emploi, les autorités ont eu alors des approches fragmentées qui ont finalement montré leurs limites. Une réponse globale à un double défi - La IIIè République prenant la mesure du phénomène entreprendra de faire d’abord une étude globale de l’emploi et d’organiser les Etats généraux de l’emploi avant d’élaborer la Politique nationale d’emploi (PNE). Entre temps était élaboré la Stratégie nationale de lutte contre la pauvreté (SNLP). Emploi et lutte contre la pauvreté allant de pair, la jonction était toute trouvée pour la mise en place d’un Programme national d’action pour l’emploi en vue de réduire la pauvreté (PNA/ERP). La politique nationale de l’emploi fait donc partie intégrante du Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté (CSLP) qui devait être adopté en novembre. Le PNA/ERP vise la promotion optimale de l’emploi et la réduction de la pauvreté à travers des politiques macro-économiques et sectorielles fondées sur un accroissement des investissements et l’amélioration de leur efficacité en terme de création d’emplois durables. Pour le gouvernement, l’élargissement des opportunités d’emploi, notamment aux pauvres est le moyen le plus approprié de réduire la pauvreté et l’inégalité des revenus. L’une des particularités de la PNA/ERP dit-on, c’est la volonté des autorités de réunir différentes activités dans un programme "cohérent, global et intégral". C’est-à-dire une réponse globale pour faire face au double défi du chômage et de la pauvreté. Dès lors, il était logique que l’emploi occupe une place de choix dans le Cadre stratégique de lutte contre la pauvreté. L’emploi et la formation occupent tout un chapitre dans le document. Mais ce n’est pas tout précise Sékouba Diarra, conseiller technique au ministère de l’Economie et des Finances et coordonnateur du CSLP "la promotion de l’emploi se fera de manière transversale. C’est-à-dire que même tous les autres volets du cadre (l’amélioration du cadre macro-économique, la bonne gouvernance, le développement humain durable et le renforcement de l’accès des pauvres aux services essentiels de base), prennent en compte le facteur emploi. Concrètement qu’est-ce que le gouvernement se propose de faire à travers le PNA/RP ? Le programme comporte sept volets prioritaires : la décentralisation et l’emploi local, la promotion des travaux à haute intensité de main d’œuvre, le développement de P.M.E. et P.M.I., la réorganisation de l’emploi informel, la consolidation du système d’information sur le marché du travail, la promotion des femmes et enfin l’élaboration d’une politique de formation qui réponde aux besoins du marché du travail. Tout un programme ! D’abord la promotion des travaux à haute intensité de main d’œuvre. Cette approche a pour but de recourir au maximum de main d’œuvre (au détriment des machines) et aux ressources locales du pays pour réaliser des infrastructures sociales. Elle permettra ainsi de créer des emplois pour les catégories les plus démunies de la population, d’améliorer leurs conditions de vie en mettant à leur disposition des infrastructures et services sociaux de base, de renforcer le secteur des P.M.E et l’ingénierie locale et d’économiser des devises grâce à l’utilisation des matériaux locaux. Le cas qui a déjà fait école est celui de l’Agence d’exécution des travaux d’intérêt public pour l’emploi (l’Agetipe -Mali). Cette agence a facilité la création d’emplois indépendants et salariés à travers environ 200 P.M.E et 260 bureaux d’études. Selon un apport d’évaluation des actions de cette agence, 8.157.000 emplois ont pu être générés par jour de 1992 à 1997, soit l’équivalent de 6500 emplois continus. Un exemple à suivre. L’informel, cadre de survie - Pour ce qui est de la promotion des P.M.E, elle s’inscrit en droite ligne des grandes réformes économiques engagées par le gouvernement. Pour faire face à la compression de l’emploi consécutive à la réforme du secteur des entreprises publiques et l’arrêt des recrutements d’office dans la Fonction publique, il a été décidé de faire du secteur privé le catalyseur de la croissance économique et de la création d’emploi. C’est ainsi que des financements extérieurs et nationaux importants ont été mobilisés pour aider à la création d’entreprises. Des statistiques montrent que ces programmes et projets ont contribué en 7 ans à la création de 2000 à 2500 P.M.E. et 8000 à 10.000 emplois. C’est vrai que les taux d’échec des entreprises nouvelles (50 %) ramènent le nombre de création de P.M.E. et emplois à respectivement 143 et 715 par an. Un résultat bien mitigé par rapport à l’offre de la main d’œuvre. Il n’empêche qu’on mise toujours sur ce secteur et à court et moyen termes, il est envisagé entre autres mesures de faire des choix stratégiques sur la base de filières (textile, agro-alimentaire, activités manufacturées de main d’œuvre à forte valeur ajoutée), de renforcer et d’améliorer la formation professionnelle et technique et développer un marché de services privés d’appui aux entreprises. L’objectif final étant que les entreprises soient en état de prendre des initiatives pour améliorer leur productivité et leurs capacités et donc créer des emplois. Autre mesure non moins importante, c’est la réorganisation du secteur informel devenu un cadre de survie et de refuge (transitoire ou définitif). En effet, la faculté d’adaptation dudit secteur aux réalités du marché du travail et la facilité d’accès et de sortie l’ont rendu attractif pour les groupes les plus vulnérables notamment les femmes qui constituent 59 % des actifs du secteur. Le Programme national pour l’emploi a donc décidé de mettre en place des stratégies permettant à ce secteur qui emploie la majorité de la population active non-agricole, de se renforcer et d’évoluer favorablement pour absorber davantage de main d’œuvre. A ce niveau, plusieurs mesures sont envisagées comme le développement des formations adaptées au secteur, la promotion de l’artisanat, l’amélioration de l’environnement des entreprises informelles. Mais un des aspects les plus importants de politique d’emploi est la problématique de la formation à l’emploi. La question fondamentale qui se pose à la formation est de savoir si elle répond aux besoins du marché du travail. La réponse est bien sûr "non". Au Mali on assiste à une situation des plus paradoxale : pendant que le pays manque de personnel qualifié dans plusieurs domaines, un nombre important de jeunes diplômés n’arrivent pas à trouver un travail. D’où la nécessité d’une réorientation fondamentale de la politique de formation. Plusieurs mesures sont prévues à cet effet. L’Agence nationale pour la promotion de l’emploi (ANPE) qui a remplacé il y a quelques mois l’Office national de la main d’œuvre, sera à travers son Observatoire de l’emploi et de la formation, un instrument essentiel d’identification des besoins et d’analyse de la relation de la formation à l’emploi : le point crucial visé ici est d’établir un programme de connaissance et de suivi concret qui donne la priorité aux activités et aux secteurs porteurs. Le souci de l’adéquation - D’autre part le Fonds d’appui à la formation professionnelle et à l’apprentissage (FAFPA) créé en 1997 s’emploie à accompagner les opérateurs économiques dans l’amélioration de leurs compétences par des actions concrètes de formation professionnelle continue répondant à leurs besoins réels. Il est appelé à financer le perfectionnement des compétences et le recyclage des qualifications à travers des projets présentés par des particuliers, des entreprises privées ou para publiques ou des organisations telles que des fédérations professionnelles ou ONG. Le combat pour l’emploi et contre la pauvreté devant se mener sur tous les fronts, les pouvoirs publics ont adopté plusieurs autres mesures d’intervention. Dans ce cadre on peut citer la création de l’Agence pour le développement (ADS) qui a pour mission le ciblage des interventions en matière de santé, d’éducation, d’assainissement, de travaux publics, de formation de P.M.E. et du micro-crédit et la création d’emploi en faveur des populations défavorisées, du Fonds d’action sociale pour l’éducation familiale (FASEF), le Fonds d’appui aux femmes (FAF), le Projet d’appui aux initiatives de base (PAIB), le développement du volontariat et du vacatariat, la promotion du micro-crédit. Bref, la création d’emplois reste au cœur de toutes les actions gouvernementales. Ainsi que le confirme le ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle Makan Moussa Sissoko. "C’est tout un mécanisme que nous avons adopté pour favoriser l’accès à l’emploi des jeunes et des moins jeunes et développer le secteur privé qui doit être le moteur de l’économie. Et qui dit développement du secteur privé dit adéquation de la formation à emploi. Nous avons par exemple le Projet de consolidation de la formation professionnelle, un projet ambitieux que nous avons élaboré avec le concours de la Banque Mondiale. Nous avons le souci de répondre aux besoins des entreprises", indique le ministre en rappelant qu’il y a beaucoup d’emplois au Mali qui ne sont pas occupés, faute de compétences. L’engagement des autorités pour lutter contre le chômage ne doit faire l’ombre d’aucun doute. Cette année, révèle le ministre, il y a eu plus de 1200 agents qui ont été recrutés dans la Fonction publique. Ce qui a été un cru exceptionnel. L’année prochaine la même tendance va continuer. L’objectif étant de trouver progressivement du travail pour l’ensemble des jeunes diplômés. En ce qui concerne ces derniers, un mécanisme de stage a été mis en place financé par l’Etat. Toujours dans le même cadre des entreprises sont encouragés à embaucher des jeunes diplômés à travers des allégements fiscaux par exemple. "C’est donc tout un système qui se met en place et nous avons tenu à l’accompagner par la volonté politique manifeste". Par ailleurs, Makan Moussa Sissoko se réjouit que l’emploi soit un des thèmes fort du cadre stratégique de lutte contre la pauvreté. "L’emploi est le premier facteur qui contribue à lutter contre la pauvreté. Autant les gens seront au travail, autant nous aurons moins de problèmes de pauvreté. Le premier remède au chômage c’est l’emploi". Concernant le secteur privé le ministre Sissoko reconnaît qu’il n’a pas totalement répondu pour le moment aux attentes du gouvernement. "Mais là c’est sûr qu’il y a des causes structurelles à cela qu’il faut s’employer à gérer. L’Etat même a sa part de responsabilité dans les goulots d’étranglement. Il faut mettre en place tout un mécanisme d’accompagnement pour aider ce secteur à assumer ses missions. Tous ces problèmes ont été mis sur la table lors des consultations pour l’élaboration du Pacte de solidarité pour la croissance et le développement. En quelque sorte le Pacte est un des instruments privilégiés de notre politique de création d’emplois. Je pense qu’avec tout ça l’espoir est permis" analyse Makan Moussa Sissoko. On ose le croire.