Kani prétend souffrir d’une mystérieuse maladie. Le traitement du marabout Sy la plonge dans une transe. Elle révèle une histoire à faire dormir débout
Nous aurions pu reproduire notre définition de la superstition parue dans l’article d’hier. Mais puisqu’elle date de seulement 24 heures, nous allons faire abstraction de ce rappel. Nous allons narrer une affaire qui défraie la chronique bamakoise depuis quelques jours. Amplifiée par le téléphone portable, ses bluetouth et ses infrarouges, l’histoire de la prétendue sorcière de Sogoniko a déjà fait le tour de la capitale. Elle commence à circuler dans certaines villes de l’intérieur. Au niveau de la rédaction, nous avons été assaillis par des appels de lecteurs, qui attendent "la version de l’Essor pour se faire une religion". Nous tenons aujourd’hui la promesse faite à ces lecteurs. Nous livrons la version des faits que nous avons recueillis auprès du commissariat du 7ème arrondissement qui a géré cette abracadabrante histoire de sorcière. Nous avons rencontré le commissaire Sidibé dont les hommes ont depuis le vendredi dernier tenté de démêler les ficelles de cette ténébreuse affaire. Selon le commissaire Sidibé toute l’affaire a été déclenchée et tourne autour d’une certaine Kani Touré, qui serait la petite sœur d’une élue de la commune VI. La dame Kani a révélé à son entourage qu’elle souffre, ces derniers temps d’un malaise général, d’une insomnie continue entrecoupée d’hallucinations qu’elle n’avait pas coutume de vivre. Elle affirme aussi que depuis longtemps elle a remarqué qu’à l’approche des examens, ses enfants tombaient malades et ne parvenaient pas à composer. Elle alla jusqu’à affirmer publiquement qu’à l’approche du dernier examen, un matin, ses enfants s’étaient réveillés avec les pieds enflés. Lorsqu’elle fit venir un guérisseur pour les soigner, ce dernier en leur massant les jambes se retrouva, lui aussi avec les mains enflées. Pour Kani Touré, ces attaques devaient avoir une explication mystique. Elle commença à rechercher des hommes et des femmes versés dans les sciences occultes qui pourraient soigner sa famille et la protéger des méfaits des méchants (juguw en bambara). Au cours de ces recherches, elle apprit l’existence d’un certain Sy, marabout résidant à Bacodjicoroni. Cet homme serait en mesure de détecter tous les méchants et de neutraliser leurs œuvres de malveillance. La dame se rendit chez le fameux marabout et lui exposa son problème. Le devin Sy, comme tout bon prestidigitateur, n’hésita pas à se présenter aux yeux de sa cliente comme le saint des saints, capable de lire dans le passé, le présent et le futur. Il fit incliner la femme Kani Touré devant lui et récita des incantations sur sa tête. Ces paroles magiques auraient fait entrer Kani dans une sorte de transe. Pendant qu’elle vivait sa transe la dame a demandé au marabout d’enregistrer tout ce qu’elle allait lui dire. Comme dit, Sy mit en marche son appareil téléphonique et se mit à questionner la dame. Elle répondit qu’à travers elle, c’est plutôt sa coépouse, une certaine Téné, qui parlait. Et ainsi elle révéla être une sorcière. Elle forme une société secrète avec des vieilles femmes du quartier. Le groupe des ténèbres « avait mangé » X, Y, Z. Ces personnes seraient décédées depuis des lustres. Elle confessa qu’elle et ses amies voleuses d’âmes avaient mangé le petit-fils d’une famille très respectueuse du quartier. Bref toutes les personnes mortes dans les concessions voisines ont été déclarées mangées par la coépouse de Kani. Cette coupable invisible se confessait à travers Kani, entrée en transe à l’instigation du marabout Sy. À la recherche de popularité, comme beaucoup de marabouts qui se vantent sur les ondes des radios libres de Bamako et des villes de l’intérieur, le marabout Sy commença à envoyer partout l’enregistrement de ces révélations stupéfiantes. Les "aveux" de la sorcière suscitèrent immédiatement un tollé général à travers la capitale. La confession scandaleuse souleva un tourbillon de rumeurs à Sogoniko en particulier. Le commissariat fut tout de suite informé. Le marabout Sy a été convoqué par les soins du commissaire divisionnaire Sidibé. À son arrivée, le chef du 7e arrondissement lui expliqua que ce qu’il venait de faire pouvait causer des troubles à l’ordre public. Il est supposé être lié à ses clients par un serment. Il devait garder la confidentialité sur les maladies et les déclarations. Le marabout Sy expliqua qu’il avait agi sur instruction de sa cliente. Personne ne pouvait rien lui reprocher. Dans pareilles circonstances, la police et tous les services auxiliaires de la justice se sentent coincés entre l’enclume du droit positif et le marteau des traditions. Les policiers étaient gênés face à des gens qui réclamaient à cor et à cri l’arrestation de la supposée sorcière. Mais les agents ne pouvaient l’arrêter, parce que possédant aucune preuve tangible. Ils renvoyèrent tout le monde. Mais la femme élue de la commune VI insista pour faire venir un Guinéen dont le bruit du tam-tam aurait le pouvoir d’attirer auprès du joueur de tam-tam, tous les sorciers qui entendraient les notes de ce tambour magique. Notre député usa de son influence malgré l’interdiction des policiers pour organiser une soirée spéciale de tam-tam magique pour débusquer les sorciers du quartier. Le commissaire alerta sa hiérarchie et obtint du renfort de la brigade anti-criminalité (BAC) et du groupement mobile de sécurité (GMS). Dans la soirée du jour convenu, l’élue fit venir l’homme au tambour magique. Il tapa longtemps sur son tambour jusqu’à s’enfler ses mains sous l’œil vigilant des policiers. Des minutes et des heures passèrent, les gens du quartier attendaient toujours l’apparition des sorciers. Mais le rush des sorciers n’eut pas lieu. Tout le monde se demanda si la dame Kani Touré ne voulait pas plutôt régler des comptes avec sa coépouse en la traitant de sorcière ? Était-elle vraiment en transe quand elle prétend que sa coépouse parlait par télépathie par sa bouche ? Pourquoi avait-elle demandé un enregistrement de ses propos pendant qu’elle était en transe ? Le marabout ne s’était-il pas rendu complice d’une opération de diffamation amplifiée par les nouveaux médias ? Ces questions résument les interrogations de tous ceux qui ont pris connaissance de cette affaire d’après les détails que nous venons de relater. Mais aucune plainte n’ayant encore été enregistrée au commissariat, la police n’a procédé à aucune interpellation. Le parquet ne s’est pas saisi de l’affaire.