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PostHeaderIcon Fait divers : LUNDI NOIR À NIAGANABOUGOU

Le naufrage d’une pirogue a fait 20 morts dont le plus âgé a 72 ans et le plus jeune 11 ans

Fait divers : LUNDI NOIR À NIAGANABOUGOU

Tragédie sur le fleuve à Niaganabougou. Ce village de quelques centaines d’âmes situé dans la commune rurale de Bancoumana est en deuil. Seize de ses bras valides ont été avalés par les eaux du Djoliba le lundi 10 mai, à la suite du naufrage d’une pirogue. Ce village n’est pas le seul frappé par le deuil. La localité voisine de Kéniéroba a perdu trois ressortissants et celle de Nankilabougou une personne au cours du même accident. Ce sont donc 20 âmes qui ont disparu ce lundi noir, entre 15 et 16 heures. Le drame trouve son origine dans le naufrage d’une pirogue surchargée. Dans cette partie du Mandé, chaque année, à la même période, des dizaines de villages s’associent pour procéder à une pêche collective dans trois marigots : le Faramalé, le Kombré et le Massaba. La pêche traditionnelle dure trois jours, en raison d’un jour consacré à chaque marigot. Lundi dernier, les pêcheurs devaient se retrouver à Massaba connu encore sous le nom de "Tchè kô" (le marigot des hommes en bambara). Comme prévu, ce jour, des centaines d’hommes ont pris d’assaut, très tôt le matin, les eaux du marigot. Nasses filets et autres instruments de pêche ont permis de capturer toute la journée toutes sortes de poissons. C’était le dernier jour de pêche. Chaque participant voulait capturer le maximum. Vers 15 heures, les eaux troubles du cours d’eau ne donnaient aucune chance aux pêcheurs. Les troupes des différents villages commencèrent à se replier. Ceux de la rive droite du fleuve Djoliba ne furent pas obligés d’emprunter des pirogues pour rentrer chez eux. A contrario, les autres comme les ressortissants de Niaganabougou se virent dans l’obligation de traverser le fleuve, en début de crue, suite aux dernières précipitations. Daouda Doumbia, l’un des 17 rescapés de la pirogue engloutie est encore sous le choc. Il a puisé dans ses dernières ressources morales pour nous raconter la fatale traversée. « Nous étions 37 à embarquer dans une pirogue dont je ne me rappelle plus le nom du propriétaire. Au milieu de l’eau, elle a commencé à tanguer. Elle prenait l’eau de chaque côté. Le piroguier nous a demandé de rester tranquilles pour ne pas précipiter la submersion de l’embarcation. Nous avons tenté de nous calmer, mais les eaux continuaient à monter jusqu’à atteindre nos genoux.

DANS LES PROFONDEURS DU FLEUVE. En ce moment, la pointe avant de l’embarcation commença à sombrer. Les passagers assis à l’arrière se sentirent brusquement soulevés. J’ai alors décidé, suivi par certains de mes compagnons de voyage, de me jeter à l’eau et de nager pour aller à la rencontre des pirogues qui venaient à notre secours ». À ce stade du récit cauchemardesque, le jeune Doumbia, âgé de 23 ans, hoche la tête. Il écrase une larme avant de continuer sa narration. « Je venais à peine d’être recueilli dans une autre pirogue que l’embarcation en péril que je venais de quitter sombra totalement dans les profondeurs du fleuve. Je voyais des parents et des amis barboter quelques secondes avant de disparaître sous les eaux ». Le jeune Daouda Doumbia et 16 autres avaient été secourus à temps. Toutes les pirogues dans les alentours affluèrent sur le lieu du sinistre pour entamer des recherches. Très vite, les Somono sortirent de l’abîme des eaux les premiers corps sans vie. Un secouriste nous a décrit le spectacle macabre auquel il a assisté dans les locaux de la mairie, sous l’œil très attristé du maire de la commune, Adama Camara. « Nous avons trouvé les six premiers hommes qui s’étaient agrippés les uns aux autres, chacun cherchant à se faire aider par l’autre. Ce réflexe négatif de vouloir s’accrocher au sauveur est constaté fréquemment au cours des noyades. Ceux qui ne savent pas nager font mourir ceux qui savent nager en s’agrippant à eux ». La version suivante est terrible à entendre. Elle est donnée par un autre sauveteur. « Après les six premiers corps, nous avons pêché douze autres victimes dont la plus âgée est un homme de 72 ans tandis que la plus jeune est un garçon de 11 ans. Tous étaient regroupés au même endroit. Ils se tenaient soit par les habits soit ils étaient accrochés aux filets de pêche qui avaient servi dans la journée à prendre du poisson. C’était une scène horrible à voir. La corvée était surhumaine que de sortir de l’eau les morts : des amis, des parents et des connaissances avec lesquels nous avions passé la journée ensemble, pris le thé quelques minutes auparavant. Nous avions cohabité toute notre vie ». Que leurs âmes reposent en paix ! Les Somono ont repêché dix-huit corps avant la nuit et avant l’arrivée des éléments de la brigade fluviale de la gendarmerie et de la protection civile. À l’appel manquaient deux hommes. Les villageois avaient cru que les deux qui restaient sous l’eau allaient vite être remontés par les sapeurs pompiers et les agents de la brigade fluviale. Ils avaient espoir que ces techniciens allaient récupérer les disparus. Mais les secouristes leur annoncèrent que la nuit était déjà tombée. Il était impossible de plonger dans l’obscurité. Les agents de la brigade fluviale de la gendarmerie et de la protection civile quittèrent la berge en promettant de revenir le lendemain. Certains villageois, les parents des deux disparus passèrent la nuit sur place dans le faux espoir d’assister à un miracle au lever du jour. Une attente vaine. Le lendemain les mêmes plongeurs traditionnels reprirent l’activité de recherche et sortirent les deux corps qui manquaient à l’appel. Ils gisaient dans les profondeurs de l’eau à quelques mètres de l’endroit où les premiers corps furent découverts. Les vingt noyés ont été enterrés dans trois fosses communes. Parmi les disparus, neuf étaient des chefs de familles. L’âge des disparus varie de 72 à 11 ans.

UNE TRADITION MULTISECULAIRE. C’était la consternation jeudi dernier à Niaganabougou. Les villageois procédaient aux sacrifices du troisième jour. Tous étaient présents. Les hommes s’étaient donnés rendez-vous à la mosquée du village. Ils priaient et partageaient des repas collectifs offerts en offrande pour le repos éternel des derniers morts. C’est aussi dans la mosquée qu’ils accueillaient ceux qui venaient leur présenter les condoléances : le maire de la commune, les responsables administratifs de la commune, du cercle, de la région et même du pays. Le chef de l’État, Amadou Toumani Touré a envoyé un émissaire présenter ses condoléances aux parents des disparus et leur remettre une enveloppe. Le comptable à la retraite, Sériba Traoré, est originaire du village. Il a perdu deux neveux dans l’accident. Il révèle que la tragédie de lundi est la première depuis que cette tradition de pêche collective a été instaurée dans le Mandé, il y a plusieurs siècles. « C’est une tradition multiséculaire à laquelle les femmes n’ont jamais pris part. Mais c’est la première fois qu’un accident endeuille la fête. Nous sommes en train de chercher à comprendre ce qui n’a pas marché ». Ici chaque village a une mosquée et quelques fois une église. Mais on cherche aussi dans les bois sacrés à trouver une explication mystique à l’accident. Déjà des indiscrétions font état de sacrifices rituels non exécutés alors que ces préalables font partie des traditions avant d’entamer chaque pêche collective. Mais plusieurs villageois rejettent cette idée et lient l’accident au fameux problème qui oppose deux villages, Niagadina et Dangassa, du Mandé depuis l’instauration de la décentralisation. Les enquêtes se poursuivent pour situer les vraies raisons de ce naufrage qui vient coûté la vie à autant de bras valides de Niaganabougou. Les commentaires également vont bon train, chacun y allant du sien. En attendant nous pensons, pour notre part qu’il est temps de rendre obligatoire le port de gilet de sauvatage surtout en cette période d’hivernage. Une période qui enregistre très souvent des naufrages de pirogues ou de pinasses. Ces tragédies endeuillent des dizaines de familles.