Employé au centre de santé du Badialan, le manœuvre Seydou Coulibaly s’est mué en avorteur professionnel
L’inspecteur Niapougui de la brigade des mœurs gère depuis quelques jours un épineux dossier. Il concerne une demoiselle de 18 ans qui vient de mourir à la suite d’un avortement clandestin, le 5 juin dernier.
La société malienne a toujours eu un respect profond pour les morts. En référence à cet héritage culturel nous allons désigner la défunte demoiselle par les initiales de son nom. CD (c’est son nom) était arrivée dans la capitale à la recherche d’un emploi saisonnier comme toutes les jeunes filles des villages de l’intérieur. Elle était promise à un compatriote du village. Les noces de leur mariage étaient programmées pour ce début d’hivernage. La jeune demoiselle avait été gratifiée par la nature d’une beauté et de formes physiques que lui enviaient ses autres amies du village en transit à Bamako. Très vite elle était devenue la vedette du groupe. Elle attira sur elle les regards de tous les garçons travailleurs saisonniers originaires de son village.
Les "chacals" bamakois ont également flairé le corps gracieux de CD. Ils ont commencé à rôder autour d’elle. Prise dans un tourbillon de déclarations d’amour sincères ou fausses, la demoiselle se laissa aller à la dolce Vita bamakoise. Elle finit par contracter une grossesse qu’elle tenta de dissimuler en vain. Elle finira par s’ouvrir à une autre compatriote MD, âgée de 20 ans. Cette confidente avait par le passé connu comme elle ses heures de gloire. Mais le papillon MD avait sombré dans l’anonymat après une grossesse non souhaitée. L’avortement qui s’en était suivi avait failli lui coûter la vie
C’est cette rescapée de MD qui conduisit CD chez son gynéco-obstétricien, un certain Seydou Coulibaly, alias "Dr Sonne" Aujourd’hui âgé de plus de 30 ans, l’homme a servi comme garçon de course pour les agents du centre de santé du Badialan. Il sera plus tard engagé pour le nettoyage de la salle des soins. Il montera d’un cran pour être affecté aux pansements dans le même centre de santé. Cette expérience médicale était des plus illusoires. N’empêche. Le manœuvre Seydou Coulibaly désormais convaincu que la blouse blanche fait l’infirmier d’État prit un jour ses cliques et ses claques. Partout il se faisait désormais passer pour un diplômé de l’ancienne école secondaire de la santé (ESS). Et tenez-vous bien, l’usurpateur de fonction déclarait qu’il était spécialisé en avortements.
Il s’installa à demeure et prit une femme. Dans l’appartement qui lui a été cédé par ses parents, il transforma le magasin en clinique. À l’intérieur, de cette piaule d’à peine, six mètres carrés, "Sonne" a installé une table métallique qu’il avait ramassée, on ne sait où. À l’entrée, sur une planche en bois, le visiteur peut lire en manuscrit <
UNE PLAQUETTE D’ANTIBIOTIQUES. À l’arrivée des deux femmes il y avait une file de jeunes travailleuses saisonnières venues toutes procéder à un interruption volontaire de grossesse (IVG). CD et MD se mirent dans le rang et attendirent leur tour. Elles seront reçues après minuit. Une fois à l’intérieur, « Dr Sonne », après consultation, demanda 100.000 Fcfa parce que, argua-t-il, la grossesse de CD était déjà très avancée contrairement aux trois mois qu’elle a voulu lui faire croire. Un marchandage s’en était suivi. À la fin, ils tombèrent d’accord sur 20.000 Fcfa que la jeune fille déboursa séance tenante. Le toubib prescrivit alors une ordonnance qu’il remit à MD en prenant soin de lui dire d’aller à la pharmacie la plus proche pour juste demander le prix des médicaments. Elle s’en alla et revint avec le prix qui était de 8.000 Fcfa. Le Dr Sonne fit savoir aux deux jeunes filles qu’il avait le produit dans son stock. Les deux filles lui remirent un billet de 10.000 Fcfa. Le faux médecin fit alors deux injections en IV et IM de Spasfon, deux de Novalgin et remis une plaquette d’antibiotiques à la patiente. Le lendemain elle revint et reçut le même traitement. Ainsi de suite. À la fin, CD qui s’était installée chez sa compatriote avorta dans les toilettes. Elle jeta son fœtus dans la fosse septique. Elle appela MD qui lui apporta deux seaux d’eau pour faire sa toilette. Jusque là, les choses allaient relativement bien. Mais au deuxième jour de l’avortement, le ventre de CD commença à se gonfler. Des douleurs intenses fulguraient dans son bas-ventre. Elle en informa sa copine qui, à son tour, mit l’avorteur au courant des souffrances endurées par CD. "Dr Sonne" invita l’amie de la malade à le rejoindre. Il lui remit une poudre d’écorce de plante. Il lui dit de verser ce remède dans de l’eau bouillie. La malade devait boire cette infusion. MD s’en retourna et suivit les prescriptions du Dr Sonne. Mais le mal persista et la douleur devint de plus en plus intense. MD ne sachant plus comment continuer à héberger une malade finit par s’ouvrir à sa patronne. La nuit était très avancée, mais la brave dame chercha un taxi et conduisit CD et son employée au centre hospitalier universitaire (CHU) Gabriel Touré. Les urgentistes diagnostiquèrent une fausse-couche. Ils prescrivirent des médicaments qui ne seront jamais pris par la malade qui succomba à son mal avant l’acquisition des médicaments. Sa compatriote commença à pleurer. Interrogée par sa patronne, elle finira par cracher le morceau. La patronne tomba des nues. Toute cette opération a commencé et a pris fin sous son toit à son insu. Pour elle, CD était juste une compatriote à son employée. Elle trouvait normal de voir la défunte dormir dans la chambre de celle-ci. Un informateur alerta le commandant de la brigade des mœurs. Le contrôleur général Ami Kane chargea ses hommes de mener l’enquête pour mettre la main sur l’auteur de l’avortement. "Dr Sonne" sera arrêté et crachera le morceau. Il avoua être l’avorteur principal de toutes les travailleuses saisonnières de la rive gauche à Bamako. L’enquête policière a permis de constater que "Sonne" est très bien connu dans le milieu des servantes. En plus il a initié et formé son jeune frère frigoriste de son état à son métier de "croque-fœtus". Combien de victimes a fait le « Dr Sonne » ? Personne ne saurait répondre à cette question. Nous sommes généralement discrets sur le mauvais comportement de nos voisins ou parents, même s’ils sont dangereux pour la tranquillité sociale. Cette faiblesse est avérée. Le boucher-avorteur de servantes, Seydou Coulibaly est né et a grandi au Badialan. Personne dans ce quartier n’a voulu le dénoncer. Tout le monde savait pourtant qu’il vivait de cette activité illicite et sordide. Comme dirait l’autre, nous sommes tous coupables.