Le chef de l’Etat a rencontré l’ensemble des acteurs guinéens dans un contexte marqué par une tempête politique suscitée par la menace de démission du chef de la transition
« Le Mali et la Guinée sont les deux poumons d’un même corps », selon l’expression de l’ancien président guinéen Sékou Touré. La célèbre formule a été si utilisée qu’elle s’est quelque peu galvaudée. Mais sa pertinence n’en demeure pas moins réelle. De fait, à chaque moment historique de la relation entre le Mali et Guinée, l’on est tenté de la resservir. La formule était de mise jeudi dernier à l’occasion de la visite du président Touré à Conakry. Cette visite est, il est vrai, intervenue dans un contexte particulier pour la Guinée qui traverse une délicate période de sa transition démocratique. La situation s’est tendue dans tout le pays après les manifestations de rue de l’UFR (le parti de l’ancien Premier ministre Sidya Touré) contestant les résultats provisoires du premier tour de l’élection présidentielle du 27 juin dernier, et la menace du chef de la transition démocratique, le général Sékouba Konaté de démissionner, après avoir été très "peiné" par des propos "offensants" de manifestants qui l’accusaient d’être complice de « fraudes ».
INTENSE BALLET- La tempête politique ainsi soulevée a suscité beaucoup d’inquiétudes dans le pays et sur le reste du continent. C’est dans ce contexte que le président Touré a pris l’initiative de se rendre à Conakry pour parler avec les frères guinéens. Arrivé aux environs de 11h40 à l’aéroport international de Conakry, le président de la République a été accueilli par le chef de la transition guinéenne, Sékouba Konaté, vêtu d’un treillis militaire et coiffé de son béret rouge frappé de 5 étoiles. De l’aéroport, les deux responsables se rendirent directement à la villa des hôtes, les cases de Belle Vue, située dans la commune de Dixinn au bord de la mer. Débuta alors un intense ballet de consultations entre le président Touré et tous les acteurs de la vie publique guinéenne. Après un premier entretien avec le général Sékouba Konaté, ce fut le tour du Premier ministre de transition, Jean Marie Doré, d’être reçu. Au sortir de la rencontre, le chef du gouvernement guinéen aura les mots justes pour souligner la pertinence de la démarche du chef de l’Etat : « Sa voix manquait dans le processus de règlement de cette crise. Avec toute son expérience, je suis sûr qu’il nous aidera à passer cette étape cruciale. Comme il l’avait fait en 1993, au moment d’une grave crise entre le gouvernement, les partis politiques. Nous avions alors déjà bien apprécié son intervention. » Après le Premier ministre, les ambassadeurs accrédités à Conakry furent introduits dans la case où Amadou Toumani Touré avait pris ses quartiers. Cette rencontre était d’autant utile que dans cette phase délicate de son histoire, la Guinée a particulièrement besoin du soutien de tous ses partenaires. « Je leur ai dit qu’il est bien d’exiger de nous de respecter les règles démocratiques, mais que cette exigence doit être accompagnée de l’appui dont nous avons tant besoin », dira plus tard le chef de l’Etat. A la suite des diplomates, les responsables du Conseil national de transition (CNT) qui fait office d’organe législatif de transition (comme le CTSP chez nous au moment de la Transition), furent reçus par Amadou Toumani Touré. La présidente de cette instance est Mme Hadja Habiatou Serah Diallo, un charismatique leader syndical. Pour celle-ci également, la démarche du président Touré allait de soi. « La Guinée et le Mali constituent un même pays. Ce que le président ATT fait, il ne le fait pas pour la Guinée seulement. Il le fait aussi pour le Mali, pour la sous-région et pour l’Afrique », relèvera la présidente du CNT qui estime que la Guinée revient de loin. « Nous avons fait beaucoup de bonnes choses. Mais tout ne peut pas être parfait », poursuivra-t-elle. Après les responsables du CNT, les interlocuteurs du chef de l’Etat furent ceux de la CENI. Le président de cette instance chargée des élections, estime également que la Guinée a fait un grand progrès en matière d’organisation des élections, mais que le processus est toujours à améliorer.
UNE PHOTO DE FAMILLE HISTORIQUE- Signalons au passage que notre compatriote Siaka Sangaré, responsable de la Délégation générale aux élections et de notre fichier électoral, a apporté une expertise précieuse à la CENI guinéenne, au compte de l’Organisation internationale de la francophonie. Le clou des consultations du président fut sans doute la rencontre avec les leaders politiques. C’est-à-dire les 24 candidats du premier tour de l’élection présidentielle. Ils étaient tous là, excepté Sidya Touré arrivé troisième selon les résultats provisoires proclamés par le CENI et dont le parti a organisé la manifestation qui a failli provoquer la démission du général Konaté. Cette séquence était la plus délicate. Au point qu’elle s’est déroulée à huis clos. Si rien n’a filtré des échanges, le président a confié à la presse qu’il avait rencontré une classe politique guinéenne soucieuse de la paix et de la stabilité du pays. Une classe politique disponible pour trouver un dénouement paisible au processus. Cette rencontre s’est d’ailleurs achevée par une historique photo de famille des leaders politiques guinéens posant autour du président Touré. La boucle de la série de rencontres fut bouclée par les leaders religieux (musulmans et chrétiens) dont le président de la République a sans doute demandé l’implication pour ramener chacun à la raison. Leur sagesse et leur influence leur donnent les moyens de cette mission. C’est au terme de cette journée marathon que le chef de l’Etat et son homologue guinéen ont animé une conférence de presse. Faisant le bilan de ses consultations avec les acteurs guinéens, Amadou Toumani Touré a annoncé en avoir tiré trois principales conclusions positives. La première est que les échanges se sont déroulés dans atmosphère de réelle franchise. Secundo, les parties prenantes inscrivent toutes leur démarche dans une logique de respect des lois et procédures en vigueur dans le pays. La troisième conclusion est que la classe politique guinéenne est responsable, soucieuse de l’intérêt supérieur du pays. S’agissant du général Sékouba Konaté, Amadou Toumani Touré a dit qu’il comprenait la peine que le chef de la Transition a dû ressentir après les violentes attaques contre sa personne et sa famille. Mais il lui a parlé de son expérience de la transition malienne, en lui racontant comment lui aussi avait subi de fortes pressions de la part des politiques. « Voilà un homme de bonne volonté qui répète à chaque occasion qu’il n’a nullement envie de s’éterniser au pouvoir. Nous avons parlé en soldats. Je lui ai expliqué qu’il ne peut pas partir sans avoir accompli sa mission qui est d’organiser les élections et de remettre le pouvoir aux civils. La meilleure manière de partir, c’est de finir la mission qui vous a été confiée », a indiqué le chef de l’Etat.
REPORT DU SECOND TOUR- Il a invité « chacun à y mettre du sien » pour que ces élections historiques réussissent avant de promettre de rester « collé » à la Guinée jusqu’à la fin du processus. « Nous sommes avec la Guinée, quelles que soient les difficultés qui se présenteraient à elle. Ces difficultés sont temporaires et je suis persuadé que nous pourront les dépasser », a déclaré Amadou Toumani Touré avec une optimiste qui a conforté les voisins guinéens. Reconnaissons-le : l’initiative du président Touré est un grand succès diplomatique pour notre pays qui se doit d’être en première ligne pour tout ce qui concerne la Guinée. En bien comme en mal. Le 27 juin, plus de 3 millions de Guinéens avaient participé au premier tour d’un scrutin historique, considéré comme la toute première élection présidentielle libre depuis l’indépendance du pays en 1958. Le second tour devrait opposer l’ancien Premier ministre Cellou Dalein Diallo et l’opposant de toujours Alpha Condé si la Cour suprême confirme les résultats provisoires publiés le 3 juillet. Mais vendredi, un responsable de la Commission électorale nationale indépendante, annonçait que le second tour initialement prévu le 18 juillet, avait été reporté à une date indéterminée. "Tout dépend de la Cour suprême, cela ne sera plus le 18 juillet maintenant. On est en train de voir, d’approcher la Cour suprême pour fixer une nouvelle date", a déclaré Pathé Dieng, le directeur des opérations à la Ceni. La Cour suprême reçoit actuellement les recours des partis politiques sur lesquels elle doit statuer. Elle annoncera ensuite les résultats définitifs et fixera une date pour le second tour, qui devra être précédé de 14 jours de campagne électorale
Envoyé spécial S. TOGOLA