Tokyo est mû par des motivations pragmatiques liées à des facteurs naturels et économiques et à l’arithmétique diplomatique mais aussi par la conviction qu’avec la mondialisation, les problèmes non traités des pays en développement débouchent sur des conséquences planétaires
Le nouvel ambassadeur du Japon au Mali, Masahiro Kawada, qui vient de présenter ses lettres de créance à Koulouba, représente un pays peu connu et malheureusement méconnu chez nous et sur le continent en général. Combien de personnes, en effet, savent que le Japon entretient la plus importante agence d’aide bilatérale du monde (la JICA) qui opère dans plus de 150 pays et régions et que l’aide publique japonaise au développement doublera en 2012 ? Combien de Maliens connaissent l’existence au Japon de ces champs de riz entretenus par des élèves et dont la production est acheminée dans notre pays au compte de l’aide humanitaire ? Africains et Maliens ont cependant quelques excuses dont la première est liée à un trait culturel japonais : la discrétion. La seconde tient à l’éloignement qui a incité l’archipel à concentrer son aide au développement, dans un premier temps, sur l’Asie du Sud et du Sud-Est et au Pacifique. Politiquement cependant, Tokyo s’intéresse très tôt à l’Afrique comme en attestent les 50 ans de relations dont se prévalent le Mali et le Japon.
UNE AIDE DOUBLEE. C’est la JICAD qui donnera en 1993 un coup d’accélérateur décisif à l’essor de la coopération avec l’Afrique. La JICAD (abréviation anglaise de Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique) concrétise l’ambition japonaise de remobiliser la communauté internationale sur les problèmes de développement en Afrique. L’ONU, le PNUD et la Banque mondiale sont ainsi associés à ce forum politique qui se tient tous les cinq ans et dont la dernière édition (JICAD IV 2008 à Yokohoma, le grand port japonais) s’est concentrée sur la croissance économique, les Objectifs du millénaire pour le développement, la consolidation de la paix et de la bonne gouvernance et enfin l’environnement et les changements climatiques. Initiateur et locomotive de la JICAD, le Japon a promis à cette occasion de doubler le volume de son aide publique au développement pour la porter à 1,8 milliard de dollars (900 milliards de Fcfa) en 2012 et d’aider à doubler l’investissement direct du secteur privé japonais en Afrique pour la hisser à 3,4 milliards de dollars (1700 milliards de Fcfa). A la différence d’autres forums du même genre, la JICAD s’est dotée d’un mécanisme de suivi qui assure la surveillance de l’exécution des décisions de Yokohama. Ce bilan annuel maintient la pression à la fois sur les bailleurs de fonds et sur les pays bénéficiaires puisqu’il est épluché par une réunion ministérielle de suivi de la JICAD. Si la première s’est réunie à Gaberone au Botswana en 2009, la suivante a été convoquée à Arusha en Tanzanie en mai dernier et a regroupé le Japon représenté par M. Okada, son ministre des Affaires étrangères, et 65 pays dont 42 africains, une trentaine de ministres, 45 organisations régionales et internationales, des ONG et représentants du secteur privé dont M. Yonekara appelé à diriger la Fédération japonaise des organisations économiques. Le suivi de la JICAD est donc une affaire extrêmement sérieuse comme en atteste la précision des données fournies et des décisions prises. Ainsi à Arusha, les pays africains ont salué à la fois l’exécution plus rapide que prévu des engagements pris à Yokohama et l’efficacité du mécanisme de suivi. Le Japon confirmait ainsi ce que l’élan imprimé exprimait déjà largement : sa détermination à respecter ses promesses et ses priorités (reprise après la crise économique, soutien aux Objectifs du millénaire pour le développement, réponse aux changements climatiques).
COUP D’ACCELERATEUR. La constance de Tokyo vis-à-vis de l’Afrique est d’autant plus méritoire que les finances publiques comme l’économie du Japon (3è économie mondiale) ont été ébranlées par la crise économique et que le pays a connu l’année dernière une alternance politique marquante avec la chute du Parti libéral démocrate (PLD) resté au pouvoir depuis quasiment 1955 (avec une brève interruption entre 1993 et 1996) et l’arrivée au pouvoir du Parti démocrate (PD). Naoto Kan, le nouveau Premier ministre, devant le parlement de son pays puis à la tribune des Nations Unies en septembre dernier, a nettement réitéré le soutien du Japon au développement de l’Afrique et à la réalisation des OMD, conformément aux « engagements pris lors de la JICAD IV ». Cette volonté politique est mise en musique et exécutée sur le terrain par l’Agence japonaise de coopération internationale, la JICA. Depuis sa fusion avec la section chargée de la coopération économique de la Banque japonaise pour la coopération internationale (JBIC), la JICA s’impose comme la plus grande agence de développement du monde. Une taille et des compétences qui lui permettent de proposer et d’intégrer un large éventail de services dans une multitude de domaines, à une grande diversité de partenaires. La JICA combine ainsi coopération technique et assistance financière (à des taux concessionnels ou sous forme de dons) et s’adresse aussi bien aux gouvernements qu’aux bailleurs de fonds internationaux, aux entreprises privées aussi bien qu’aux communautés locales. Ainsi au Mali, elle intervient dans des opérations d’envergure et de nature très différentes. Et aussi à travers des canaux divers. L’Agence finance par exemple 9 localités dans 8 pays dans le cadre du projet des Villages africains du millénaire par l’entremise des Nations Unies. Sa présence est directe, et donc plus visible, sur une très grosse opération comme la construction des ponts sur le corridor-Sud de la route Mali-Sénégal. La JICA, donc le Japon, intervient dans les domaines de l’aide alimentaire (4,3 milliards en 2009-2010), du développement rural (avec la Coalition pour le développement de l’agriculture en Afrique, CARD), de la construction d’écoles (1158 classes et 325 milliards de Fcfa entre 1996 et 2009) ou de celle de l’institut de formation des maîtres de Kati (4 milliards de Fcfa), de la lutte contre la mortalité maternelle et infantile et plus récemment de la lutte contre l’insécurité et pour le développement du Nord-Mali. Sur ce plan, Tokyo est un contributeur de l’Ecole de maintien de la paix « Alioune Blondin Bèye ». Deux critères sous tendent cette coopération : le caractère non remboursable des aides et le souci de l’efficacité et des résultats concrets qui supplante l’impératif d’affichage cher à d’autres donateurs. Avec l’ouverture en 2008 d’une ambassade du Japon à Bamako (notre pays était jusque là couvert par l’ambassade du Japon basée à Dakar) et le volontarisme déployé par Mme Yukiko Nakagawa (le premier ambassadeur basé à Bamako dont la mission s’est achevée voilà deux mois), la relation Mali-Japon a visiblement reçu un coup d’accélérateur. A ce propos, Immura Isutomu, le directeur de la 2è division Afrique de l’Ouest et du Centre du département Afrique de la JICA, a souligné l’ouverture dans notre capitale en début d’année d’une antenne de l’agence, l’arrivée au Mali de la toute première vague de volontaires japonais (JOCV). Une dizaine de ces volontaires seront ainsi opérationnels dans notre pays au début de l’année prochaine. Mais quel est le ressort de cet intérêt pour le Mali et pour l’Afrique en général ? D’abord une conviction : avec la mondialisation, si les problèmes des pays en développement ne sont pas traités, ils deviendront les problèmes de tous après avoir acquis une ampleur mondiale. Cette évidence s’impose avec netteté sitôt que se posent de grandes questions comme l’environnement, les ressources, l’alimentation et aujourd’hui la sécurité et le terrorisme. Une partie de la solution, estime le Japon, réside dans les Objectifs du millénaire pour le développement déclinés en 8 objectifs quantitatifs qui couvrent des domaines vitaux pour les pays pauvres comme pour la stabilité internationale : la pauvreté, l’éducation, la santé, l’environnement, le statut de la femme etc… Tokyo intervient donc financièrement, techniquement mais aussi avec beaucoup plus de formation en Afrique au sud du Sahara que dans les autres régions du monde.
PARTENAIRES NATURELS. Le Japon mû par son sens de sa responsabilité internationale, ne dissimule cependant en rien des motivations pragmatiques liées à des facteurs naturels et économiques et à l’aspiration d’une nouvelle architecture institutionnelle mondiale qui lui ferait une place plus conforme à son poids économique. Chapelet d’îles montagneuses sans grandes ressources naturelles et pourtant pays industriel, grand importateur de matières premières et gros exportateur de produits finis, le Japon sait qu’il a beaucoup plus besoin que d’autres du reste du monde. Notamment des pays en développement d’où il tire 60 % de ses importations et vers lesquels il écoule 40% de ses exportations. Ce sont donc des partenaires indispensables sinon naturels. Une autre arithmétique, diplomatique celle-là, entre en ligne de compte dans l’intérêt du Japon envers l’Afrique. Avec sa cinquantaine de voix, notre continent pèse lors des votes dans une ONU engagée dans un processus de réformes âprement négocié surtout dans le volet « Conseil de sécurité ». Un conseil dans lequel nombre de pays (méritants pour la plupart) aspirent entrer. Le Japon s’emploie à faire cause commune avec l’Afrique en espérant que les appétits personnels sauront s’effacer devant l’ambition collective de ravaler une architecture datant du lendemain de la Seconde guerre mondiale et largement influencée par la défunte Guerre froide. Le combat diplomatique, en attendant d’aboutir sur cet aspect majeur, s’exerce dans le vote des résolutions et décisions à l’ONU et lors d’élections dans les organisations internationales. On sait ainsi le Japon très en pointe sur le dossier des changements climatiques (le Protocole de Kyoto sur les gaz à effet de serre ou la toute récente Convention sur la diversité biologique de Nagoya) ou sur une question qui paraît très exotique vue de Bamako mais qui est vécue avec passion sur l’archipel, la chasse à la baleine. Idem pour l’intense lobbying entrepris par les instances sportives nippones pour faire entrer dans les disciplines olympiques le sumo, la très populaire lutte qui enflamme le Japon et possède des passionnés à travers le monde. Une équipe de sumotoris maliens avait ainsi vu le jour il y a quelques années et avait participé à quelques compétitions. La coopération entre le Mali et le Japon se concentre donc sur des domaines vitaux mais ne dédaigne pas les secteurs inattendus. Quand on s’intéresse véritablement à l’homme, on sait qu’il ne vit pas que de pain.