C’est le réveil d’un monde occidental qui avait cru se forger des certitudes définitives et qui s’en voit déloger de manière impromptue. C’est aussi l’amplification des interrogations premières soulevées par les associations anti-mondialisation.
C’est enfin le constat de fractures extrêmement profondes entre de nombreuses sphères dirigeantes du Sud et leurs opinions publiques. L’après 11 septembre n’en finit pas de propager ses ondes de choc et tous les schémas classiques d’analyse implosent les uns après les autres. Dans des crises de moindre ampleur, les politiques du Nord et les grands médias avaient réussi auparavant à imposer une lecture calibrée et rassurante de la situation. En Somalie, il fallait, selon eux, intervenir pour mettre fin au règne des seigneurs de la guerre et donner aux populations la chance de récupérer une existence normale. Contre l’Irak, il s’agissait de contrer un hégémoniste qui avait mis en route la force de feu de ce qu’on avait désigné abusivement comme la "cinquième plus puissante armée du monde". En Slobodan Milosevic, l’Ouest démocratique voyait le dernier despote sévissant encore en terre européenne et l’inspirateur d’une ignoble politique d’épuration ethnique. Face à chacun de ces dangers fut mise en application la méthode du "gros bâton". Qui consistait à frapper fort et vite pour que l’adversaire saisi d’une sainte frayeur capitule avec armes et bagages. Le malheur est que ce scénario ne fut jamais tenu. Le retrait piteux de Somalie laissa le champ plus que jamais libre aux chefs de bande. La méconnaissance des subtilités nationales - Les populations de l’Irak défait et meurtri sont contraintes à une "infra-existence" depuis de longues années. L’autocrate des Balkans ne chuta pas au terme des frappes aériennes comme tous l’escomptaient, mais victime du cynisme de sa dernière tentative de hold-up électoral. Dans trois cas exemplaires, les opérations "Restauration de la normale", tels que conçus par le Nord, se sont soldés par des échecs presqu’aussi exemplaires. Des échecs qui se sont presque tous nourris de la méconnaissance des subtilités nationales, du caractère primaire des stratégies concoctées en cabinet et de la conviction absolue dans l’infaillibilité d’une guerre conduite avec les dernières sophistications technologiques. Dans le combat mené aujourd’hui contre le terrorisme, certaines leçons ont été tirées des précédentes expériences et nous les avions exposées dans une précédente chronique (cf. "La vision revue" du 25 septembre dernier). Mais ces leçons ont-elles examinées jusqu’au bout ? Il serait difficile de répondre de manière catégorique pour le moment. Mais une chose est claire. Malgré la grande campagne d’explication déployée par les hommes politiques et les médias du Nord pour que la distinction soit faite entre Islam et terrorisme, le fossé creusé par les premières déclarations assez malheureuses du président Bush ne s’estompe guère. C’est sur ces déclarations que se focalisent nombre de responsables religieux musulmans et la plus grande partie des opinions publiques du Sud. C’est également en rebondissant sur ces jugements précipités (que sont venus aggraver les propos de Silvio Berlusconi sur la "supériorité de la civilisation occidentale") que Oussama Ben Laden a bâti son dernier message. Celui-ci ne déclenchera certainement pas un embrasement du monde musulman, comme le supputent certains médias et comme le pronostiquaient certains spécialistes, étalant en cette occasion une science de circonstance. Mais il conforte des millions de personnes de par le monde que le combat contre le terrorisme n’est en fait que la confrontation entre la seule hyper-puissance de la planète et le seul homme qui ose ouvertement la menacer de destruction. Les frappes dantesques contre de supposées bases militaires talibans rappellent fâcheusement la pratique du "tapis de bombes" qui permit il y a 10 ans de cueillir pratiquement sans rencontrer de résistance une armée irakienne abasourdie par ce pilonnement incessant et presque soulagée de faire retraite. Mais ce qui différencie 2001 de 1991, c’est l’œil que portent sur les événements militaires les opinions publiques du Sud et une bonne partie de celles du Nord. Lors de la campagne "Tempête du désert", toutes ces opinions étaient captives du grand show médiatique mondial qui leur proposait de vivre le conflit pratiquement en temps réel. A défaut d’avoir une profusion d’images sur les opérations, la réclame s’était organisée autour des équipements utilisés. Les spécialistes venaient doctement disserter sur les missiles capables de "pénétrer par la fenêtre d’un édifice", sur les frappes soit disant chirurgicales, sur l’invulnérabilité des bombardiers à haute attitude et des avions furtifs. Même le terme de "dommages collatéraux" pour désigner les victimes civiles du conflit avait été alors avalé sans broncher. Un souhait ouvertement exprimé - Cette admiration béate devant la technologie de pointe, cette fascination quasi morbide pour les compte-rendus des sorties aériennes ont aujourd’hui complètement disparu. Les révélations de l’après guerre du Golfe sont passées par là, notamment celles sur l’état vieillot du matériel irakien et sur le traitement médical imprudent infligé aux soldats de l’Alliance. Le conflit du Kossovo aussi a fait son œuvre de démythification. Les images des installations civiles détruites, de la mise à genou d’une Serbie déjà ébranlée économiquement ont suscité le malaise. Et celui-ci s’est amplifié quand il s’est vérifié par la suite que les Albanais du Kossovo menacés d’épuration ethnique ont usé après la victoire de procédés d’exclusion et de maltraitance quasi identiques à celles dont ils furent auparavant les victimes. En cette première année d’un nouveau siècle et d’un nouveau millénaire, l’usage disproportionné de la force ne se trouve quasiment plus de défenseurs. Si la neutralisation des terroristes est reconnue comme indispensable, elle est nuancée dans le Sud par un souhait de plus en plus ouvertement exprimé : celui de l’abandon des frappes aériennes en Afghanistan. Ce sentiment, les Américains ne peuvent l’ignorer. C’est pourquoi ils pratiquent un plaidoyer actif (relayé par le Premier ministre anglais) auprès des Etats arabes et de ceux de la ceinture afghane. C’est pourquoi ils procèdent dans le même temps à un largage de vivres en faveur des réfugiés afghans. Mais le succès de ces deux opérations est mitigé. La première démarche assure la neutralité (parfois réticente) du Sud institutionnel, mais ne lève pas les réserves du Sud réel. La seconde a un effet purement cosmétique, comme le soulignent toutes les organisations de bienfaisance opérant sur le terrain. L’effort de relecture de l’état du monde est effectivement entamé par les décideurs du Nord. Mais il s’exerce pour le moment dans un but purement tactique : s’assurer l’adhésion la plus large possible pour faire avancer la lutte anti-terroriste. Il n’est pas exempt de vérités oubliées : l’Alliance du nord présentée aujourd’hui comme une providentielle force anti-taliban a eu sa très large part de responsabilités dans les luttes intestines qui ont facilité la conquête du pouvoir par les étudiants islamiques et leur acceptation dans un premier temps par la population afghane. Cet effort de relecture néglige aussi le prix payé par certains régimes pour leur accompagnement des Etats-Unis (des répressions extrêmement violentes au Pakistan et des morts de Gaza à mettre au compte de la police palestinienne). Il ne s’arrête pas outre mesure sur la qualité démocratique des régimes qui intègrent la grande coalition et qui nourrissent des calculs internes très prosaïques. Il existe donc des pans entiers de questions tues au nom des impératifs du moment. Mais ces interrogations refoulées sont pour nombre d’elles extrêmement graves. Elles ne se géreront pas uniquement par la diabolisation médiatique des réseaux terroristes et de "ceux qui les abritent". Elles ne se régleront pas non plus par l’instauration d’un nouveau régime en Afghanistan. Elles ne commenceront à s’aplanir que si le Nord apprend à vraiment regarder le Sud réel, celui qui ne cautionne pas la méthode du pavé de l’ours. Une méthode qui sans éliminer la nuisance terroriste pressure un peu plus un peuple déjà damné.