Certains nous trouveront sans doute redondants à force d’évoquer de manière aussi répétée la spécificité de l’exercice politique qui nous attend en 2002. Mais si nous insistons autant sur l’originalité de ce qui va arriver, ce n’est pas pour céder un effet de dramatisation facile.
Le Mali n’est pas un pays à la haute inflammabilité ethnique et il n’a pas non plus développé la culture de la violence comme adjuvant de la pratique politique. Ce n’est donc pas un scénario d’apocalypse qui nous guette l’année prochaine, au point qu’il nous faille dès aujourd’hui nous résigner à l’instabilité. Ceci précisé, il faut bien admettre un fait patent : bien qu’ils reconnaissent unanimement le caractère inédit de ce que nous avons déjà commencé à vivre, de nombreux protagonistes de la scène politique n’engagent pas une réflexion à la hauteur de l’événement. Les discours qui se retrouvent jusqu’ici dans la presse sont assez manichéens. L’opposition assure que l’alternative n’a jamais été autant à portée de main, mais elle ne pose aucun acte révélateur d’une vraie stratégie de conquête du pouvoir. Le parti majoritaire s’assure fort de son quadrillage du pays et de l’effectivité de son implantation, mais il "oublie" qu’il avait été déjà ébranlé par les mouvements sécessionnistes survenus lors des législatives st des municipales de 1997 et que le RPM puise ses forces premières dans le vivier rouge et blanc. Quant aux forces émergentes qui se regroupent autour de Ibrahim B. Kéita et de Amadou Toumani, elles feignent de croire la puissance d’une personnalité fédératrice rend secondaire l’indispensable structuration des mouvements. Absolument ouvert - Il n’est pas jusqu’à la presse qui ne tarde à installer ses repères d’analyse et à garder son sang-froid de commentaires au milieu du tourbillon des vraies fausses nouvelles et des diverses rodomontades. Les jugements des médias varient au gré des sautes de vent politiques, n’hésitant pas à jeter plus bas que terre ce qu’ils avaient porté au pinacle la veille. Mais il ne faudrait sans doute pas tenir rigueur aux confrères de ces appréciations changeantes. Les plus sincères d’entre eux, face à la mobilité des indices, en sont réduits à fonctionner à l’intuition ou à la conviction. Or ni l’une, ni l’autre de ces vertus ne concourent vraiment à la fiabilité de l’analyse journalistique. Pour notre part, nous préférons prendre en ligne de mire cette courte assertion qu’avait eu Landing Savané après la victoire de Me Wade aux présidentielles sénégalaises. "L’avenir est absolument ouvert", disait-il. l’appréciation peut être tout à fait reconduite pour notre pays où s’est instaurée une ère de tous les possibles. Mais celle-ci ne pérennisera pas le règne du hasard et de l’improvisation, comme se l’imaginent certains. Elle s’achèvera en début d’année prochaine au profit de celle des forces politiques qui aura résolu de la manière la plus cohérente son problème de leadership. Celui-ci n’est pour le moment que posé et comme aucune vraie réponse ne se dessine encore, l’incertitude ambiante laisse le champ libre aux poids moyens et légers pour se faire entendre et pour développer des schémas dont la maîtrise ne leur appartiendra bientôt plus. A chacun des potentiels favoris, cette question de leadership se pose en des terme très concrets. Pour l’Adema-PASJ qui n’a pas encore évacué l’embarras de son trop-plein de candidats à la candidature, la gestion de la Convention de janvier prochain est délicate. Tout d’abord parce que l’innovation - même si elle part d’un louable désir de faire progresser la démocratie interne du parti - devient une arme à double tranchant dès lors que ne se dégage pas un favori évident. Or, les Rouges et blancs ne peuvent pas se payer le luxe d’une bataille à couteaux tirés entre deux ou trois personnalités en janvier 2002. Pour le moment, personne ne sait comment vont s’établir dans un premier temps les rapports de force dans la famille Adema, puis comment va se dérouler l’indispensable jeu des concessions. Il faudra ensuite que le vainqueur qui se dégagera sache jeter à la rivière les séquelles des duels et neutraliser les frustrations avant de se faire accepter par tout le peuple Adema et aller à la conquête de l’opinion publique. Les deux dernières opérations ne sont pas négligeables, car aucun des candidats virtuels de l’Adema ne possède encore une image publique enthousiasmante, ni un charisme évident. Or c’est bien au-delà des frontières partisanes qu’il faudra au représentant rouge et blanc conquérir le seuil d’adhésion populaire suffisant pour balayer les ultimes réticences de l’appareil et créer un fort courant de sympathie citoyenne. Récupérer ou alors attirer - Au MPR, l’équation est beaucoup moins compliquée. Elle tourne en fait autour de la question de savoir si l’actuel leader des Tigres constituerait en 2002 le meilleur candidat possible à la présidentielle. Cette réserve ne pouvait avoir cours en 1997 quand le Mouvement se souciait surtout de mesurer son poids dans l’électorat. Aujourd’hui, la formation sent qu’elle tient une formidable occasion de capitaliser toutes les déceptions nées de la conjoncture économique déprimée, des errements persistants dans la situation scolaire et d’une certaine lassitude des citoyens vis-à-vis des querelles politiciennes. Le MPR ne grignotera certainement pas sur les marges militantes de ses grands concurrents, mas il peut puiser en quantité importante dans l’immense vivier des sans parti. Il devra pour cela se donner aux présidentielles un candidat de ralliement. Sans remettre en cause les qualités d’organisateur et de dialecticien de Choguel Maïga, il semblerait qu’une partie de la vieille garde lui préférerait une personnalité plus impétueuse, plus populiste. Le calcul vaut ce qu’il vaut, mais le MPR n’a pas fondamentalement intérêt à laisser se perpétuer une omerta sur le sujet qui désoriente de plus en plus ses militants à la base. Pour Amadou Toumani Touré et pour Ibrahim Boubacar Kéita, au-delà des similitudes des forces qu’ils agglomèrent, le problème de leadership débouche sur des interrogations différentes. Démissionnaire de l’Adema, l’ancien Premier ministre cherche en priorité à récupérer des pans entiers de son ancien parti. Les réseaux ainsi captés le dispenseraient de repartir de zéro pour édifier le RPM. Mais ce calcul, qui relève du réalisme politique le plus élémentaire, se heurte à la réticence des structures informelles qui revendiquent d’avoir été le moteur de la "renaissance IBK". Le président du Rassemblement pourra-t-il émettre partout des arbitrages satisfaisants et saura-t-il imposer à toutes ses troupes de le suivre "sans murmures" ? Saura-t-il aussi assurer une présence constante sur le terrain, lui qui jusqu’ici est coutumier d’éclipses prolongées" ? ATT, pour sa part, ne récupère pas. Mais s’il se présente il pourrait attirer. Certains partis ont déjà laissé filtrer des signes non équivoques sur un futur ralliement à sa candidature. Leur arrivée amènerait - c’est prévisible - d’inévitables frictions avec les "clubs de soutien" et les "associations d’amis" qui affirment pouvoir rassembler bien au-delà des clivages partisans (ce qui reste sûr à établir). Mais le plus intéressant serait de savoir comment va s’organiser autour de l’ancien chef d’Etat une coalition inédite et quelle marge d’autorité les partis alliés laisseront à ATT. Car une présidentielle impose une forte personnalisation de la compétition, donc le rejet au second plan des renforts politiques. Ceux-ci l’accepteront-ils et ATT manifestera-t-il l’indispensable poigne pour faire taire les états d’âme ? L’imposition d’un leadership fort est donc incontournable au niveau des poids lourds éventuels, mais elle sera une question incontestablement complexe. Les personnalités les plus susceptibles de rigueur traînent un handicap d’image. Et les candidats les plus susceptibles de jouer de leur facilité de contact connaissent de réels problèmes à se donner un staff de qualité. Or l’expérience malienne a démontré que le premier atout (l’esprit d’organisation) privé du second (le charisme personnel) tourne à vide. Et que le second sans le premier relève du pur gâchis.