Pour le Chef, 1981 marquait la fin de l’état de grâce
La tentative d’assassinat se termina de la manière la plus ahurissante. Au jour fixé par Kunfêko, deux hommes de garde qu’il avait sous son contrôle, tirèrent des coups de feu en l’air. Ils pensaient faire ainsi diversion, pendant que leur chef s’introduisait dans la maison pour liquider le grand patron. Mais ce qu’ils ne savaient pas, c’est que pendant qu’ils attiraient sur eux l’attention de la sécurité, le prétendu cerveau de l’opération était partit se cacher dans le petit bois situé à côté de la maison du boss. Là, il s’était débarrassé en toute hâte de sa tenue, s’était habillé en civil, avait pris un « duruni » et avait rallié l’auto gare de Sogoninko d’où il embarqua pour Bougouni. Là, son cousin le conduisit en Guinée en passant la frontière à Mandiana. Kunfêko avait laissé croire à ses complices qu’en cas d’échec il s’enfuirait avec eux pour gagner le territoire guinéen par Kourémalé. Ce fut naturellement ce point de la frontière que Tololén fit boucler avec célérité par ses hommes après avoir neutralisé les deux acolytes. Ces derniers passèrent un très mauvais moment lorsqu’il s’avéra que les renseignements qu’ils avaient donnés étaient faux. Mais Tololén se consola de son demi-échec en se réjouissant de la mauvaise passe dans laquelle il avait plongé Dula, dont il avait révélé la porosité du système de sécurité. Il eut la satisfaction de voir le patron de la gendarmerie se présenter complètement liquéfié devant le boss et faire son mea culpa d’une voix tremblante. Mais dans cette affaire, les plus catastrophés étaient encore les gendarmes qui payaient très cher le coup de tête d’un inconscient. Ils perdaient en effet le reste de crédibilité qui leur avait été jusqu’alors préservé. L’autre victime collatérale fut paradoxalement le boss lui-même. Il avait certes échappé au complot, mais le fait qu’une opération aussi farfelue et aussi dangereuse ait pu être montée par les membres de sa sécurité l’avait secoué plus que beaucoup ne l’imaginaient. Plusieurs de ses proches remarquèrent que ce fut à partir de l’épisode des gendarmes que s’installa chez le patron la psychose des coups de force. C’est vrai qu’il avait quelques raisons d’être inquiet. Entre le front scolaire et estudiantin qui avait commencé à bouillonner en fin 1979 et cette tentative des gendarmes, les causes d’alerte n’étaient pas négligeables. Le patron n’hésita pas un jour à manifester sa mauvaise humeur face aux responsables des principaux réseaux de renseignement en leur demandant brutalement s’ils cherchaient à lui « faire regretter Tiéni ». Tous frissonnèrent devant ce rappel à l’ordre balancé sans ménagement. Le boss se trouvait donc dans une période de doute complet. Dula lui avait fait lâcher les paras, mais lui avait fourni une mauvaise solution de rechange. Un jour qu’il s’interrogeait à haute voix sur la meilleure manière de reconstruire sa protection rapprochée, son nouvel aide de camp Khalil, un jeune officier brillant et ambitieux, lui proposa un schéma inédit. Schéma présenté comme sans faille et dont il surveillerait personnellement la bonne marche. Le patron fut séduit par le montage, mais ne voulut pas se prononcer sur le champ. Il demanda à son collaborateur de creuser la question, pendant que lui-même houspillait les chefs des réseaux de renseignements pour que ceux-ci lui fassent aussi des propositions. Le Chef voulait prendre le temps pour dégager de bonnes solutions. Car, comme nous le disions, les soucis ne lui manquaient pas. Lui, le militaire qui avait conduit son pays à une vie constitutionnelle normale et qui paraissait avoir toutes les cartes en main, n’aimait pas donner une image d’instabilité. A cet égard la récente tentative de coup d’Etat, et surtout les supputations qui l’accompagnaient, le desservaient considérablement non seulement au plan de l’image mais aussi sur le fait qu’une telle instabilité ne rassurait pas les bailleurs de fonds. Tout cela mis bout à bout le mettait dans un état de grande nervosité. Il se sentait mal à l’aise sans pouvoir formuler clairement les raisons de son insatisfaction. Un soir qu’il se trouvait seul avec Djamané, il lui dévoila quelques raisons de son stress. Son ami le rassura et lui fit des remontrances : « Réponds-moi sans détour, le questionna-t-il, est-ce que honnêtement tu vois quelqu’un qui puisse aujourd’hui te prendre ta place ? A mon avis, personne. Alors tout ce qu’on te raconte sur le comportement d’un tel ou les intentions de tel autre, c’est juste des tentatives pour te déstabiliser moralement. Forme toi-même ta propre opinion et évite que des vauriens ne viennent te raconter n’importe quoi ».
une fausse promotion : Le boss médita sur ces propos, qui étaient frappés du coin du bon sens et qui le rassurèrent. Mais dans le même temps il savait qu’il lui fallait voir plus clair dans le nouvel entourage qu’il s’était donné depuis les événements de février 1978. En sa qualité de ministre de la défense il fit appeler un jour le directeur de son cabinet militaire Dianfa, un homme qu’il n’aimait pas beaucoup, mais qui parfois savait être de bon conseil. Ce dernier lui dit une vérité toute simple : « Dans votre entourage, indiqua-t-il au boss, il reste encore trop de places à prendre. Donc, c’est la course à votre confiance qui motive tout ce tintamarre. Abstenez-vous de réagir et vous verrez les masques tomber un à un ». Le Chef écouta tout cela d’une oreille attentive. Mais il ne suivit pas entièrement le conseil de Dianfa. Il lui fallait un homme de confiance très vite, quelqu’un sur lequel il pourrait se reposer au maximum. Il décida que ce serait son nouvel aide de camp, Khalil qu’il considérait comme un homme nouveau qui ne trempait dans aucune combine pour l’instant. A partir de là ce dernier connut donc une ascension fulgurante et son influence dans l’entourage du boss devint sans commune mesure avec son titre officiel. Lui-même ne se privait pas de montrer sa puissance nouvelle. Apostrophant un jour devant témoins le chef du cabinet militaire du boss, il lui lança cette pique : « On sait ce qui est arrivé à ton président, mais le mien, on ne le prendra jamais ». Son interlocuteur, qui avait été un très proche collaborateur du premier président du pays, reçut la remarque comme une gifle assenée en pleine figure. Mais il n’avait pas les mots pour réagir de manière cinglante. Parmi les personnes qui avaient assisté à la scène, beaucoup se dirent que le « jeunot » avait sans aucun doute eu tort d’humilier ainsi en public un aîné qui était de surcroit son supérieur hiérarchique. Mais tel ne fut pas l’avis du Chef. Lorsque quelqu’un lui rapporta l’apostrophe de son jeune protégé, il eut un sourire qui reflétait une certaine satisfaction : « Ah bon, il a dit ça, se contenta-t-il de dire. Décidément ce garçon a du caractère ». Le patron était sincère dans son compliment. Il avait résolu de ne plus se fatiguer l’esprit à guetter de nouveaux complots. Pourquoi en effet s’épuiser à surveiller les ambitieux alors que ces derniers travaillaient déjà à se neutraliser les uns et les autres ? Le Chef fit donc jouer l’émulation entre tous ceux qui essayaient de l’approcher et c’était d’un regard amusé qu’il suivait les coups de griffes que s’échangeaient sans cesse les officiers de son entourage. Il entretenait lui-même cette féroce lutte entre jeunes et vieux, se posant comme arbitre lorsque les situations devenaient inextricables. Il prenait régulièrement des avis avec le chef de cabinet militaire, Dianfa. Non pas pour les suivre obligatoirement mais surtout pour voir si les analyses de l’autre, qui connaissait bien les officiers, recoupaient ses propres impressions. Dianfa était tout fier de cette écoute privilégiée. Il croyait constituer avec le Chef un tandem de manipulateurs. Mais en fait il était lui-même manipulé et il aurait plus tard l’occasion de s’en apercevoir. Le troisième homme qui montait après Khalil et Dianfa était Tololén, l’homme qui avait éventé le ridicule complot des gendarmes. Lui se prenait déjà pour un super-espion et il se sentit conforté encore un peu plus dans cette conviction après qu’il eut fait un tour à la fameuse école de Scotland Yard. Tololén, qui se voulait renseigné sur tout, n’aimait pas voir un secret lui résister. C’était pourquoi il avait dans sa ligne de mire le capitaine Klékagni, le tout nouveau commandant de la compagnie para de Djicoroni. Si on lui avait laissé le champ libre, il aurait fait boire au jeune officier un tonneau de sérum de vérité pour lui extirper tout ce que Tiéni et Niguèlin lui avaient confié de façon spontanée pendant leur temps de détention au camp para. Si les trois hommes que nous avons évoqués montaient de manière quasi irrésistible, un autre se trouvait en chute libre et accélérée. C’était Dula. Le boss l’avait certes maintenu dans la direction du parti, mais cette fausse promotion ne voulait strictement rien dire. Le chef des gendarmes savait qu’il avait irrémédiablement perdu la confiance du patron, qu’il était désormais un homme en sursis et que la seule question qui se posait était de savoir quand son siège éjectable serait actionné. La bêtise d’un de ses hommes lui avait coûté tout le crédit accumulé auprès du patron pendant près de deux ans depuis les événements de février 1978.
de constitution fragile : Le boss, de son côté, ne se sentait pas entièrement tranquille. Il avait réussi à pacifier le milieu des officiers, mais son régime continuait à tanguer sous les poussées de la contestation scolaire. Les politiciens civils, placés dans la direction du parti, brillaient plus par leur art des intrigues que par une réelle influence populaire. Bref, les soucis politiques ne manquaient pas en ce début d’année 1980, au moment où Béréni finissait de mettre en place son réseau financier souterrain. Elle avait essuyé de gros orages quelques mois auparavant, mais cela ne l’avait pas empêché de continuer à tisser sa toile. Dans son foyer, elle savait qu’elle n’avait pas encore récupéré la totalité de son influence sur son compagnon. Celui-ci gardait l’impression qu’elle ne l’avait pas beaucoup aidé à traverser les passes difficiles, et que son âpreté au gain aurait pu porter un coup fatal à l’image qu’il essayait de se construire. En attendant, le pays entamait la période des grosses chaleurs et voyait les nuages s’accumuler au-dessus de l’école. Les décisions alternées de fermeture et de réouverture des classes n’avaient produit d’autres effets que celui d’accroître les tensions entre les autorités et la masse des scolaires et des étudiants. Le Chef était fatigué de voir que ses tentatives de conciliation à l’adresse des jeunes s’avéraient infructueuses. Poussé au durcissement par les politiciens civils qui fourmillaient autour de lui, il donna des consignes de fermeté aux services de sécurité. Lesquels se lancèrent à la chasse aux leaders estudiantins. Mais les instructions données tardaient à produire des résultats. Alors un beau jour, dans une réunion de crise, le patron lâcha sans cacher son amertume : « Tiéni dé tun kagni u ma (c’est Tiéni qu’il aurait fallu pour gens là). » Ironie du sort, le lendemain était le jour anniversaire de la mort de l’ancien chef de la Sécurité, mystérieusement décédé au Nord. Piqué par on ne sait quelle mouche, un membre de l’entourage du patron et haut dirigeant du parti releva cette coïncidence de date. Mais à peine eut-il fait sa remarque qu’il réalisa l’énormité de la gaffe qu’il avait commise. Toute l’assistance baissa la tête, s’attendant à ce que le N°1 remette violemment le maladroit à sa place. Mais curieusement le boss ne broncha pas. De retour chez lui, il prit son épouse à témoin et lui raconta l’incident. Béréni haussa les épaules et lâcha avec un ton désabusé « é tè malien u doon wa (tu ne te doutes pas de quoi sont capables les Maliens) ». Le couple resta un bon moment silencieux après cette remarque. Le lendemain matin, Tololén venu au rapport informa le boss que les interpellations des scolaires avaient commencé et donna l’assurance que tous les leaders seraient enfermés au camp para avant la nuit. Après son départ, le patron demanda à ne pas être dérangé. On fit donc annuler toutes les réunions prévues à son agenda. Seul Sumalé fut autorisé à le voir deux heures plus tard. Il lui confirma que les mesures avaient été prises et qu’en ce moment on conduisait les récalcitrants au Camp para pour les « manœuvrer ». Le patron ne réagit pas immédiatement.g Il avait une mine à la fois songeuse et crispée pendant que Sumalé développait sa théorie. Puis il releva brusquement la tête et posa à brûle pourpoint une question qui étonna son ami et collaborateur. « Est-ce que le premier président n’avait pas fait de même avec les élèves du lycée au début des années 60 ? », demanda-t-il. Sumalé resta pantois et ne trouva rien à répondre sur le champ. Le boss lui fit un signe comme pour lui dire que la question était sans importance et lui demanda d’aller étudier avec le secrétaire politique du parti la décision de nouvelle fermeture des établissements scolaires. En fin d’après-midi, la nouvelle de la mort d’un leader étudiant, dénommé Tièwolo, tomba brutalement. Sumalé, qui avait été le premier informé, en fit le compte-rendu au Chef. Il précisa que le décès était survenu à la suite d’un « manoeuvrage », mais qu’au moment de son arrestation, le défunt avait reçu de violents coups de crosse. En outre, il était maladif et de constitution fragile. L’on convoqua les civils du parti pour les informer en leur demandant d’aller présenter les regrets du Parti à la famille en même temps que les condoléances. La Sécurité d’Etat, qui était l’instigatrice des arrestations et des interrogatoires musclés, prit des dispositions pour faire enterrer nuitamment le corps de l’étudiant Tièwolo. Elle envoya ensuite les agents en ville pour prendre la température des citoyens. Bamako cette nuit là s’était enveloppé dans un pesant manteau de silence. Mais ce calme ne présageait rien de bon. Même les inconditionnels du régime se montraient catastrophés par le drame. La mort de Tiéwolo réveilla brutalement les membres d’équipage du « bateau ivre » qu’était devenu le pouvoir et fit retrouver un peu de lucidité, même aux défenseurs les plus zélés de la méthode musclée. Ces derniers qui, quelques heures auparavant, fustigeaient les désordres scolaires et préconisaient de mater les gosses n’avaient plus de mots pour marquer leur confusion. « Le désordre ne plait à personne, mais devait-on tuer pour obtenir le calme ? », s’exclama quelqu’un dans un salon d’une personnalité proche du pouvoir. Un de ses interlocuteurs lui prédit que les jours à venir allaient sans doute être très durs à affronter, et que les jeunes ne laisseraient certainement pas impunie la disparition de l’un des leurs.
difficilement supportables : Le drame avait pour le boss une autre conséquence très directe. Dans la mauvaise passe qu’il traversait, deux ans après avoir été l’homme le plus adulé du pays, il n’y avait plus de place pour les demi-mesures. Celui qui n’était pas complètement pour lui serait entièrement contre lui. L’heure n’était plus aux courtisans qui blablataient sans donner de gages de fidélité. Maintenant, il fallait que ceux qui prétendaient être les fidèles du régime se mouillent, et au besoin se salissent les mains. Un membre de l’entourage du patron nous apprit que Béréni avait eu ce commentaire le soir de la mort de Tiéwolo : « U tun bè mi gnini u yé o soro sa (ils ont eu ce qu’ils cherchaient) ». Elle avait un air tellement farouche, que personne n’osa lui demander si elle parlait des scolaires ou des conseillers civils de son mari. Mais ceux qui la connaissaient savaient que ses propos visaient ces « politiciens » qu’elle n’aimait pas du tout et qui avaient poussé son époux à être ferme. Les informateurs des services de la sécurité n’avaient pas tort de craindre le pire à la suite du décès du leader estudiantin Tiéwolo. L’atmosphère dans le pays, ou du moins dans la capitale, fut portée à l’incandescence. Béréni avait fait son terrible commentaire pour en quelque sorte remonter le moral de son époux qu’elle sentait vaciller et lui faire comprendre qu’il n’était pas coupable dans ce qui arrivait. Mais cela n’avait guère soulagé le boss. Nulle part dans son entourage il ne trouvait quelqu’un pour porter le chapeau comme l’aurait fait Tiéni en son temps. Alors il arriva à la conclusion que puisqu’aucun bouc émissaire ne se présentait, cela voulait tout simplement dire que lui était le seul et l’unique responsable de ce qui survenait. Sumalé, devant qui il laissa échapper cette amère réflexion, vit dans cette déclaration l’aveu de toute l’impuissance de son Chef. Les événements qui se succédaient à un rythme accéléré faisaient craindre une escalade tragique. La manifestation organisée le lendemain de la mort de Tiéwolo (11 mai) par les étudiants atteignit des proportions inimaginables. Plus de dix mille personnes vinrent soutenir les jeunes qui remplissaient le boulevard de l’Indépendance. Les manifestants avaient déposé des linceuls au rond point de l’Indépendance juste devant la Maison du peuple et demandaient que leur soient restitués les corps de deux de leurs camarades. Celui de Tiéwolo, leur leader, porté clandestinement en terre la veille, mais aussi celui d’un autre jeune disparu mystérieusement après les événements de février 1978. La capitale fut quasiment paralysée ce jour là. Le gouvernement était coupé de son chef, le bureau exécutif central du parti ne savait pas où donner de la tête. Le secrétaire général du parti pouvait certes se rendre de son domicile à son bureau sur un trajet hautement sécurisé. Mais à travers les vitres teintées de son véhicule il voyait cette marée humaine hostile, tenue à distance par les cordons de policiers et de soldats. Il entendait aussi des slogans hostiles au pouvoir, scandés par des milliers de gorges. Il lui suffisait aussi de tendre un peu l’oreille pour distinguer sans peine les invectives grossières hurlées par les plus radicaux des manifestants. Toute cette colère et parfois cette haine étaient difficilement supportables pour le Chef. La fragilité des choses lui semblait stupéfiante. En moins de deux ans il était passé du statut de héros de tout un peuple au rôle peu enviable de « bourreau d’adolescents ». Il se trouvait voué aux gémonies par la vox populi sans fusible pour lui éviter une telle condamnation humiliante. Une épreuve aussi pénible une fois traversée laisse forcément des traces sur celui qui l’a endurée. C’est certainement à partir de cette époque que le Chef commença à personnaliser son pouvoir. Il avait toutes les raisons de le faire. Il avait pu constater que personne n’acceptait de prendre des coups à sa place. Il en avait conclu que tant qu’à endosser seul toutes les accusations, il valait mieux assumer seul l’entièreté du pouvoir. Certains verront là la naissance d’une dictature, mais ils se trompent pour plusieurs raisons. La principale était que le Chef ne disposait encore d’aucun instrument qui aurait pu l’aider à rassembler entre ses mains toutes les rênes d’un pouvoir fort. L’appareil politique qu’il avait mis en place avait, en cette période de crise, étalé toute son impuissance. un bruit de bouche méprisant : Le Chef avait en effet pensé que les civils qu’il avait fait entrer dans le jeu politique et qu’il avait portés jusque dans la direction du parti disposaient sinon de fortes assises populaires, du moins de puissants réseaux sociaux sur lesquels il aurait pu s’appuyer en cas de situation difficile. Le débordement populaire, que rien n’avait prévenu et encore moins endigué, avait montré que la formation politique du Boss n’était qu’une coquille vide. Non seulement les acolytes civils ne disposaient pas d’une vraie légitimité populaire, mais en outre le savoir-faire politique prêté aux plus expérimentés d’entre eux n’était qu’un leurre. Le secrétaire politique ne s’était-il pas trompé de bout en bout dans l’analyse de la révolte scolaire et estudiantine dont il avait minoré l’importance ? N’avait-il pas contribué à jeter de l’huile sur le feu par une annonce maladroite de la mort de Tiéwolo ? Les personnalités sur lesquelles le patron pensait pouvoir se reposer ne l’avaient guère secouru. Pire, ils lui avaient compliqué la gestion de la situation avant de s’éclipser lorsque la tension était montée. Quand ces gens expliquaient pourquoi ils faisaient profil bas, ils affirmaient de manière véhémente que ce n’était pas eux qui s’étaient éloignés, mais que c’était les militaires qui les avaient mis à l’écart. « La réalité du pouvoir était toujours détenue par l’armée, déclara l’un d’eux qui croyait pouvoir parler en toute impunité dans un milieu sûr. Dès que cela chauffe, les officiers se retrouvent entre eux pour analyser la situation et appliquer leurs solutions ». Sumalé, à qui furent rapportés ces propos, ne put retenir un bruit de bouche méprisant. Il savait que les conseillers civils le comptaient parmi les détenteurs « de la réalité du pouvoir ». Mais ces mêmes civils avaient tout fait pour rogner son influence et ses prérogatives auprès du Chef. Et ils y étaient parvenus en partie. Seulement quand était venu le temps des crises, Sumalé avait récupéré une bonne partie du terrain perdu. Il était désormais très présent auprès du Chef et surtout il avait des idées. Il fit accepter à son patron la décision de procéder à un grand nettoyage de l’appareil politique une fois que les choses seraient plus calmes. En attendant, il fallait renforcer un certain nombre de corps. Sumalé demanda que l’on confie la police à Yéléko. L’officier avait de la poigne à défaut de déborder d’idées et les policiers souffraient surtout de ne pas être commandés. Sumalé suggéra ensuite la mise à la touche de Dula qui avait perdu toute crédibilité aux yeux de ses hommes et toute considération dans l’esprit du patron. Il fallait le remplacer par quelqu’un venant d’un autre corps éventuellement, mais dont le prestige personnel aiderait à restaurer celui de la gendarmerie. Le Boss suivit toutes recommandations et il demanda à Sumalé de réfléchir sur la meilleure manière d’assurer sa sécurité personnelle. Sur ce point, la « conscience du Président » avoua son impuissance. Il n’avait en tête, dit-il, aucun schéma absolument indiscutable. Le Chef lui dit alors qu’il envisageait de faire revenir les paras. Mais il se proposait de prendre auparavant l’avis de Tololén, le patron de la sécurité d’État, mais aussi celui de Khalil, son aide de camp. En fait, c’était ce dernier avait eu le mérite le premier de proposer un an auparavant au Chef que sa sécurité soit à nouveau assurée par l’armée, et surtout par sa composante la mieux organisée et la plus apte à lui assurer une protection sans faille. Mais sur le moment la proposition de l’officier n’agréait pas particulièrement au patron. Ce dernier n’aimait pas être obligé au compromis, et il avait été obligé d’en faire un lorsqu’il lui fut rapporté que sa sortie virulente du 3 mars 1978 faite à Kati contre les hommes en tenue camouflée avait été très mal accueillie par ceux-ci et faisait gronder la camp para. Le Chef avait dû faire amende honorable devant Bouna, le chef du corps des parachutistes et le jeune adjoint de ce dernier, le lieutenant Klékagni. Cependant il n’était pas certain que cette demie excuse ait totalement éteint la rancœur des paras. Tololèn, qui avait bien perçu la réserve du Chef vis-à-vis d’un bataillon connu pour son caractère ombrageux, se faisait un devoir de cultiver cette méfiance. Il rappelait fréquemment au Chef l’indépendance de comportement de ces soldats d’élite connus pour leur loyauté, mais qui savaient aussi se montrer très peu dociles dans des situations où ils avaient l’impression qu’on leur forçait la main. Le Boss avait une raison supplémentaire d’être réticent à la suggestion de Khalil. Plusieurs géomanciens que ses proches avaient consultés lui avaient prédit que son pouvoir lui serait retiré par des hommes vêtus d’une tenue de camouflage. avec la fraîcheur du fleuve : L’un de ces hommes de sciences occultes, qui résidait dans une zone assez isolée à plus de deux cents kilomètres de Bamako, était un sage particulièrement écouté. Il avait, de manière très nette, annoncé les événements de février et les soubresauts qui viendraient après la période de grâce. Mais il avait aussi rassuré le Chef en lui indiquant que son pouvoir affronterait victorieusement toutes les tempêtes à condition que lui-même reste en contact avec la fraîcheur du fleuve. « C’est, avait-il dit, l’élément qui calmera toujours le brasier, quelle que soit l’importance de celui-ci ». A cette époque d’incertitude, les personnes qui vivaient au contact direct du Chef, avaient perçu un changement dans le comportement du N°1. Alors que s’estompait progressivement la vague de fureur née après la mort du jeune Tiéwolo, le patron s’adonnait avec une ardeur accrue à ses obligations religieuses. Ses prières se caractérisaient par leur ferveur particulière et sa pratique du jeûne s’étendait fréquemment hors des périodes prescrites. On aurait dit que dans ces temps agités, la foi l’aidait à transcender ses doutes et à affronter ses difficultés. Dans le même temps, il cherchait à se donner des certitudes nouvelles. Ce fut certainement dans cet esprit qu’il fit venir un beau matin le capitaine Klékagni à son bureau. Comme il le faisait très souvent, le Chef se passa de ses intermédiaires habituels pour organiser cette audience. Sumalé, qui gérait la plupart des entrevues du Boss avec les responsables de l’Armée et de la sécurité, ne fut pas avisé. Le patron choisit de faire convoquer son interlocuteur par Bagninè, un sous-officier qui lui servait de standardiste particulier autant que de secrétaire informel. Cet homme était en effet d’une loyauté sans faille et d’une discrétion exceptionnelle. Rien de ce qui lui était demandé par le patron n’avait jamais filtré hors des murs de la petite pièce qui lui servait de bureau. Jamais non plus il n’avait cherché à tirer avantage de sa position privilégiée. D’autres à sa place n’auraient pas résisté à la tentation du trafic d’influence et auraient monnayé très cher leur prétendue proximité avec le Chef. Bagninè, lui, se cantonnait à sa fonction de messager. Il le faisait en outre avec beaucoup de courtoisie et avec une humanité particulière. Car il lui arrivait de convoquer des personnes à qui le Chef allait annoncer une très mauvaise nouvelle, comme par exemple leur limogeage d’un poste important, ou bien leur sortie du gouvernement, ou encore son insatisfaction devant des résultats peu convaincants. Très souvent les intéressés pressentaient que la rencontre n’allait rien avoir d’agréable et ils essayaient alors de savoir quels griefs le Boss nourrissait à leur égard. Bagninè, qui avait ses antennes particulières, se doutait neuf fois sur dix des désagréments qui attendaient les convoqués. Il se faisait un devoir de leur répondre de manière évasive mais réconfortante et savait trouver les mots justes pour réduire leur nervosité. Il arrivait qu’un visiteur encore éprouvé par la foudre qui l’avait frappé fasse un tour dans son bureau pour lui raconter brièvement son malheur. Là encore, Bagninè prodiguait des paroles de consolation et se montrait sincèrement désolé pour celui venu frapper à sa porte. Bagninè aurait certainement pu se faire une jolie gloire en relatant ses souvenirs. Mais cette idée ne l’a jamais effleuré. C’était donc à ce loyal collaborateur que le Chef avait confié la tâche de faire venir le capitaine para Klékagni, tôt le matin. L’arrivée du jeune officier provoqua une forte curiosité. L’officier para n’était pas un habitué des couloirs de la Maison du peuple et il ne remplissait aucune responsabilité qui pouvait lui valoir un tête à tête avec le patron. Plusieurs curieux firent donc un petit tour dans le bureau de Bagninè en espérant y glaner un début d’explication, mais le standardiste en levant ses deux mains au ciel jura à chacun de ses visiteurs qu’il n’en savait pas plus que lui. Et il avait raison ce coup-ci. La conversation entre les deux hommes dura une bonne demie heure et Klékagni ressortit, le visage impassible. Le Chef ne laissa, lui non plus, rien paraître quand, quelques minutes plus tard, il reçut Sumalé pour leur bref échange matinal. Beaucoup plus tard, en recoupant certaines confidences on apprit que le Boss avait demandé de manière abrupte à l’officier si on l’avait contacté pour une tentative de coup d’Etat. Bien que surpris par cette brusque interpellation, Klékagni avait répondu par la négative, en ajoutant que si quelqu’un s’avisait à l’approcher pour un tel projet, il s’attacherait avant tout à dissuader son interlocuteur de partir sur une voie aussi aventureuse. Comme le boss le regardait d’un air interrogatif pour l’inciter à continuer, le jeune officier lui fit part de sa conviction profonde : notre pays, dans l’état où il se trouvait, ne se sauverait jamais à travers un coup de force. Le patron avait spontanément approuvé cette déclaration et était passé à un autre sujet de conversation. En fait, le Chef réfléchissait sur la profondeur des changements auxquels il devait procéder s’il ne voulait pas se retrouver en train de subir les événements ainsi que cela lui était arrivé lors de la crise scolaire. Il n’était plus trop inquiet pour ce qui concernait les corps en uniforme. De ce côté là, la reprise en mains se poursuivait de manière satisfaisante et les choses se stabilisaient. Par contre, l’état de son parti l’irritait profondément. La plupart des responsables qu’il y avait nommés se contentaient de parader lors des grandes messes pour ensuite disparaître dès que surgissaient les vrais problèmes. Les politiciens « intellectuels », sur le savoir-faire desquels il avait misé, n’étaient que des brasseurs de compliments qui n’avaient plus aucune attache avec le pays réel. L’étoile pâlit : Les choses n’allaient pas beaucoup mieux avec les survivants du défunt Conseil militaire. Diaraba, qui avait obtenu ce qu’il désirait comme portefeuille ministériel, se contentait de se laisser vivre et d’écouter sa troupe de courtisans lui tresser des lauriers. Fankélé, qui avait été étrangement absent lors de la révolte des écoles, s’était beaucoup éloigné du chef et lançait des passerelles vers un certain nombre d’intellectuels que le patron qualifiait dédaigneusement de « démagogues ». Le jeu de son compagnon agaçait prodigieusement le N°1 qui lâcha un jour devant témoins : « Hali n’tun ka a ni Tiéni to gnogon na (j’aurais dû laisser Tiéni en découdre avec lui) ». Même Sumalé qui l’avait toujours accompagné de manière loyale commençait à ne pas trouver pas grâce à ses yeux. Un jour, l’ancien confident se proposa de faire part au Chef de quelques réflexions qu’il avait couchées sur le papier et qui visaient à relancer l’appareil politique défaillant. Sans ménagement, le patron coupa court à l’exposé. « On verra ça plus tard », lança-t-il avec agacement. Sumalé accusa le coup. Il se rendait compte que son étoile pâlissait de plus en plus. Depuis treize ans qu’il vivait dans l’ombre du Chef, celui-ci n’avait jamais bloqué aussi cavalièrement une suggestion qu’il voulait lui soumettre. Sumalé se souvint qu’une dizaine de jours auparavant son épouse, qui se trouvait en visite chez Béréni, avait été froidement invitée par cette dernière à se retirer. La Cheftaine lui avait expliqué d’une voix indifférente qu’elle devait se réunir avec un groupe restreint de responsables de l’Union des femmes. Sumalé avait calmé tant bien que mal son épouse complètement déprimée par ce qu’elle avait pris comme une rebuffade humiliante. Mais à présent la « conscience du Président » comprenait qu’il entamait sans doute son crépuscule.
(à suivre)
TIEMOGOBA