Djigui, au bout d’une longue détention, retrouve les siens et apprend ce qui s’est produit en son absence. Il fait une terrible prédiction
Parmi les chefs militaires qui avaient eu vent de mes dons de voyance figuraient deux lieutenants mais aussi le capitaine qui dirigeait et le camp et la ville de Kidal. Un des lieutenants vint un jour me solliciter pour ma voyance. C’était lui qui faisait office de bras droit au capitaine qui commandait le camp. Ce fut justement à ce dernier que je refusai tout service. Pourquoi ? Le jour de l’arrivée de notre convoi des prisonniers à Kidal en provenance de Boureïssa, ce capitaine en personne était venu nous "accueillir". Il nous avait fait mettre en rang devant lui et bien campé sur ses jambes, il nous avait regardé avec une expression de mépris non dissimulé sur son visage. Ensuite il avait pris la parole pour dire que les "apatrides" que nous étions ne devaient s’attendre à aucune faveur, pendant le temps de notre détention. Il avait déclaré que nous avions nui très gravement aux intérêts du pays et qu’aucun châtiment n’était assez sévère pour nous. Nos regards, le mien et le sien, s’étaient accrochés et ce fut lui qui fut obligé de détourner les yeux. Le second lieutenant, qui était son ami, est venu cinq mois plus tard solliciter une consultation de ma part. Comme il était sur le point de partir plus au nord en campagne contre la rébellion Touareg, il vint me demander si je pouvais jeter un coup d’œil sur sa destinée, mais aussi sur celle de son ami le capitaine. D’une voix froide, je refusai et je me contentai de lui lancer la phrase suivante : "Ton ami est un homme brave et certainement un soldat sans peur. Mais c’est aussi une nature vaniteuse et cela provoquera sa perte. Quant à toi, tu reviendras de ta campagne et tu seras même promu à ton retour dans quatre mois ». L’officier sursauta devant la sécheresse de ma prédiction et il me demanda l’autorisation de m’amener son compagnon. Mais je restai inébranlable dans mon refus. Ma prophétie dut être rapportée à l’intéressé et piquer sa curiosité. Un jour, je fus désigné pour aller nettoyer sa résidence. Je le trouvai assis dans sa véranda. Je le saluai brièvement et partis faire mon travail. Il resta longtemps sans bouger de son siège, puis n’y tenant plus, il se leva et s’approcha. "Il parait que tu as dit que ma vanité me perdrait ?", demanda-t-il. Sans lever la tête, je répondis par un bref "Je l’ai dit, en effet". Je devinai que d’autres questions lui brûlaient les lèvres. Mais par orgueil il ne les posa pas. C’était tant mieux. Cela m’évitait de lui infliger l’humiliation de ne recevoir aucune réponse. Je suis donc reparti en le laissant dans une profonde incertitude. Et je dois le dire, je l’ai fait sans aucun regret. Les jours s’écoulaient de façon plus tôt paisible jusqu’à ce qu’un matin certaines indiscrétions me rapportèrent qu’il y a un mois, le trio Maraka, Bouramani et Hady avait été transféré à Boureïssa. J’ai aussitôt compris ce que cela annonçait, puisque trois semaines avant que j’apprenne la nouvelle de leur transfert j’avais eu une vision des trois en plein milieu du désert, les lèvres gercées quémandant de l’eau à boire. C’était suffisant pour moi. Et dire que nous avions vécu presque côte à côte ici à Kidal sans nous rencontrer. Cela ne m’étonna guère, puisque Mokédian lui-même est venu ici sans que nous nous en doutions, Mory et moi, un seul instant. Il me fallait tourner cette page et désormais m’occuper de Yiriba que j’avais pris sous ma protection.
Le poids de secrets trop lourds : Le jeune caporal fut ponctuel au rendez-vous que je lui avais donné. Quand il se fut assis en face de moi dans la petite pièce que je partageais avec Mory, je n’y suis pas allé par quatre chemins. "J’ai vérifié auprès de mes fétiches tout ce que je voulais savoir, lui dis-je. Dans quelques années, tu auras sous ta garde ceux qui ont exécuté Maraka, Bouramani et Hady. Ils seront accompagnés de personnalités encore plus importantes. Evite de faire ce que fait ton chef actuellement. Respecte-les et traite-les avec humanité. Tu ne le regretteras pas dans le reste de ta vie. Si tu adoptes une attitude contraire, ce sera ta descendance qui en paiera le prix". Le jeune homme accueillit ma prédiction avec des yeux effarés, mais je savais qu’à cause de ses enfants, il respecterait mes consignes à la lettre. Il avait deux garçons de quatre et deux ans et une fille de quelques mois, qui lui apporteraient de très grosses satisfactions. Je sentais néanmoins que Yiriba avait envie que je lui précise certaines choses. Il avait envie de savoir si son chef serait dans le lot des prisonniers qui lui seraient confiés. Celui là ne serait pas du lot bien sûr, mais je n’avais pas envie de lui donner plus d’informations. Comme je n’avais pas envie de lui révéler qu’il verrait arriver à Kidal un convoi de personnalités gouvernementales parmi lesquelles se trouverait Mokédian, qui aurait perdu tout son pouvoir. Pour un homme simple comme Yiriba, cela aurait été trop de choses à accepter en même temps. Il se serait trouvé complètement déstabilisé psychologiquement. Le poids des secrets trop lourds à porter l’aurait amené tôt ou tard à faire des bêtises. Pour le réconforter, je lui donnai un petit bâtonnet long de quelques centimètres et sur lequel se trouvaient trois rangées de fil blanc, noir et rouge. Je lui donnai comme instruction de défaire au début de chaque année une rangée de fil mais selon l’ordre suivant : rouge, noir et enfin blanc. Je lui fis répéter cet enchaînement en lui précisant que sa sécurité et celle de sa famille en dépendaient. Si jamais il se trompait dans l’ordre de succession, les conséquences seraient désastreuses. Yiriba hocha vigoureusement la tête. Je le sentais à présent complètement rassuré et prêt à vivre avec les informations incomplètes que je lui avais données. Quand il fut parti, Mory qui avait suivi tout notre entretien sans placer un mot m’interpella vigoureusement. "Djigui, lança-t-il, depuis que nous sommes ici, je te vois te démener pour venir en aide à des gens qui te sont des parfaits inconnus. Je ne te demande pas de changer d’attitude, car tu ne le feras pas. En outre, je n’ai pas à me plaindre, car la crainte et le respect que tu inspires nous permettent d’être mieux traités que les autres prisonniers. Mais j’aimerai savoir ce qu’il advient de nos familles et de celle de Maraka. J’aimerai aussi être sûr que nous sortirons vivants d’ici". Mon aîné avait formulé des vœux plus que légitimes et je lui promis qu’il serait satisfait dans quelques heures. Nous avons attendu que la nuit soit très avancée et je me suis mis au travail. Pour la première fois, Mory vit en action le Djigui dont il avait entendu parler mais qui n’avait jamais officié devant lui. J’avais choisi de commencer par la lecture sur le sable puisque c’était la matière qui manquait le moins à Kidal. J’ai fait mes opérations à la lueur d’une grosse bougie que nous avait donnée Yiriba. Ma rapidité d’exécution a littéralement fasciné mon grand frère et ce dernier me regardait sans cacher sa stupéfaction. Quant j’eus fini, je lui communiquai les informations essentielles. Nos familles tenaient bien le coup et Sidiki, à cause du remord qui pesait sur lui, essayait par tous les moyens de leur venir en aide, même si nos épouses n’acceptaient pas son secours. La sollicitude dont les entouraient un de mes grands frères, en l’occurrence Fakara et d’autres bonnes volontés, était suffisante. Quant à Zantigui il s’occupait de la famille de Mory mieux que de la sienne. Grâce à lui, rien ne manquait aux épouses du grand frère. Baga, qui par fidélité pour nous, avait été emporté par la vague des condamnations se trouvait à Boureïssa. Ses conditions de vie étaient plus pénibles que les nôtres. Mais il était bien portant, sa robuste constitution lui permettant d’encaisser les dures corvées qu’on lui imposait.
Epuisé par le « gnaguan » : J’annonçai à Mory que nous quitterions Kidal peu de temps avant la fin de notre peine et comme il me regardait avec une certaine incrédulité, je décidai de lui faire une démonstration plus probante de ma science. Je me plongeai dans une profonde concentration, puis après avoir invoqué mes esprits protecteurs, je frappai à trois reprises sur le sol. La température s’était brusquement élevée dans la pièce. Entre Mory et moi s’était allumé un brasier que nous étions seuls à voir. Je demandai à mon grand frère de se pencher en avant, de fixer le cœur des flammes et de me dire ce qu’il voyait. Mory s’exécuta après avoir brièvement hésité. Pendant presque une heure, à coup de phrases hachées, il me décrivit ce qui allait arriver dans les trois prochaines années. Quand il eut fini, il se rejeta contre le mur de notre cellule avec des yeux effarés. Il était trempé de sueur comme si quelqu’un lui avait versé un seau d’eau dessus. J’insistai pour que jamais un mot sur ce qu’il avait vu ne lui échappe. Il acquiesça d’une voix essoufflée. L’exercice l’avait profondément remué. Mais il avait été nécessaire pour rétablir toute la confiance que Mory devait me porter. Car c’était cette confiance qui lui permettrait aussi de résister à la détention. Le lendemain, je suis resté couché toute la journée. Car le "gnaguan" (exercice de divination) auquel je m’étais livré pendant la nuit consommait beaucoup d’énergie. C’est difficile d’expliquer aux non initiés, mais disons pour simplifier que mon corps avait alimenté le brasier dans lequel Mory avait lu l’avenir. Yiriba que j’avais fait prévenir de mon désir de repos vint me confirmer que j’étais dispensé de corvée de nettoyage. C’est le seul jour de repos que j’ai pris pendant tout mon temps de détention à Kidal. Nous étions en octobre 1965 et notre libération n’allait plus tarder. Pour être précis, nous avions effectué beaucoup plus que la moitié de notre temps de détention. Et puis on ne nous imposait plus la même dureté de labeur depuis que Maraka, Hady et Bouramani avaient été exécutés. On aurait dit que ce drame par sa dureté avait assoupli nos conditions de détention. Néanmoins, Kidal n’était pas un lieu où un détenu pouvait dire qu’il se trouvait dans des conditions de vie passables. La chaleur y était étouffante le jour et le froid glacial la nuit. Il y avait aussi un vent de sable qui pouvait souffler des jours durant et qui donnait à ceux qui n’y étaient pas habitués l’impression d’étouffer. Un jour le capitaine, qui commandait le camp, me fit venir chez lui. Je n’étais nullement angoissé comme les autres prisonniers, qui se rendaient à ce genre de convocation les tripes nouées. Ma sérénité surprit l’officier qui commença par me demander quels étaient les rapports que j’entretenais avec Bamoro. « De bons rapports comme ceux qu’entretenaient un grand frère et un petit frère », m’entendis-je lui répondre. Il resta silencieux au moins une minute avant de me poser la même question concernant Mokèdian. Je lui ai fait la même réponse. Là, il faillit perdre son sang froid. Il se retint à temps et me dit ceci : « Alors pourquoi ne m’a t-il pas demandé de tes nouvelles quand il est venu ici ? ». Avec beaucoup d’aplomb, je lui ai répondu : « Tu ne crois pas que cette question tu aurais du la poser à Mokèdian lui-même ? ». Comme il se taisait, j’ai ajouté : « Ce n’est pas pour moi qu’il est venu ici à Kidal. Je sais qu’il a vu ceux qu’il voulait voir. N’est ce pas ? ». La confusion de l’officier était devenue palpable et ce fut de manière presque brutale qu’il me donna congé. Une chose était sûre, plus jamais cet officier et moi nous ne nous rencontrerions dans la vie. Je savais que lors de son séjour, survenu il y a un peu moins de deux ans, Mokèdian avait rendu visite à Bouramani à son lieu de détention. Il y était resté en tête à tête avec « son » prisonnier » qu’il avait surpris dans une posture pas très reluisante pour celui ci. Le tête à tête n’avait eu aucun témoin. Mais dans nos milieux traditionnels cela est généralement très mal vu. Qu’importait sans doute pour lui, puisqu’il détenait tous les pouvoirs. Quand je l’ai appris il n’y avait plus de doute pour moi que les visions que j’avais faites se réaliseraient avec précision sur les mêmes lieux. Les jours continuaient à s’écouler dans une lente monotonie. Les corvées domestiques, chez les chefs militaires et civils de Kidal, ne nous dérangeaient plus, étant donné que nous n’étions plus exposés au regard de la population. La nuit, nous comptions les mois, puis les jours qui nous séparaient de notre libération. Celle-ci survint quatorze mois plus tard. Mokèdian nous avait accordé la grâce du reliquat de nos peines respectives. Nous avons été embarqués dans un camion militaire qui nous a ramenés de Kidal à Gao. C’est là que nous avions été regroupés au même lieu que ceux de Boureïssa parmi lesquels se trouvait Baga. Ce dernier était si heureux de me revoir qu’il écrasa une larme. Mais auparavant je tiens à préciser qu’à notre départ de Kidal, la séparation d’avec Yiriba fut pleine d’émotion et le caporal avait les larmes aux yeux, quand il nous accompagna jusqu’au véhicule. Le voyage jusqu’à la capitale se fit sans anicroches, les soldats qui nous accompagnaient étaient tous des personnes à qui j’avais rendu service et ils étaient heureux de ma remise en liberté. J’arrivai à Bamako au crépuscule. Cela faisait très exactement 1729 jours que je n’avais pas revu les miens. Une grosse boule me bloquait la gorge alors que je me tenais sur le seuil du portail de ma maison. Ma petite famille était réunie dans la cour. Ce fut mes deux filles qui m’aperçurent les premiers. Elles se ruèrent vers moi en poussant des hurlements de joie.
Les premiers cheveux blancs : Niagalén leva la tête, me reconnut et poussa un petit cri. Elle voulut courir vers moi, mais ses forces la trahirent. Coupées par l’émotion, ses jambes se dérobèrent sous elle et elle retomba sans force sur son escabeau. Je lâchai mon baluchon et me dépêchai de l’attraper avant qu’elle ne s’écroule à terre. Je demandai aux filles de m’attendre et j’emportai dans mes bras mon épouse dans sa chambre. Je l’allongeai sur son lit et pris dans ma poche ma tabatière. A Kidal, je m’étais mis à chiquer, c’était le seul vice que j’avais attrapé en détention. Je mis une petite pincée de tabac sur le bout de mon doigt et je la fis respirer à Niagalén. Elle éternua et s’assit brusquement sur son lit. Elle prit rapidement son mouchoir pour se l’attacher sur la tête et essuya d’un revers de main les traces de larmes qu’il y avait encore sur son visage. Puis elle se lança dans un long remerciement au Tout-Puissant, qui me ramenait vivant dans ma famille. En l’entendant, je sus qu’en mon absence mon épouse avait cherché du réconfort dans la religion. Cela m’étonna, je dois le reconnaître. Car je n’avais pas pressenti cette évolution chez elle. Niagalén me prit ensuite la main pour m’amener dans ma chambre. Quand elle ouvrit la porte, je me rendis compte que tout était propre et surtout entretenu avec soin. De plus, Niagalén avait fait aménager des toilettes intérieures neuves en faisant casser des pans de murs pour les relier directement à la chambre. Elle courut me chercher de l’eau chaude et revint en m’avertissant que les femmes de Sidiki avaient été informées de mon arrivée. Elles m’attendaient pour me saluer. Après que mon épouse m’eut laissé seul, je me suis assis un long moment sur mon lit. J’ai laissé l’odeur de ma maison me remplir les narines, les bruits de ma maison résonner à mes oreilles. Puis je suis allé me laver à la manière des chasseurs, c’est-à-dire en expédiant cette formalité. Je me suis changé et suis allé à la rencontre de ceux qui m’accueillaient. Badiallo, Sira et même Kinty alternaient les cris de joie et les sanglots réprimés. Je constatai qu’en dépit de toute la sévérité que j’avais déployée à leur égard, les trois jeunes femmes nourrissaient une réelle affection pour moi. Je regardai avec une affection particulière Badiallo, dont le parent avait trouvé la mort dans les sables lointains. Elle sentit ma sollicitude muette et éclata en sanglots. Les autres l’imitèrent et après les avoir grondé pour leur émotivité, je leur demandai si c’était par respect pour mon grand âge que personne n’avait fait de réflexion sur mes premiers cheveux blancs. Ma boutade détendit l’atmosphère. Elles étaient à peine parties qu’arrivèrent mon grand frère Fakara et son épouse Pinda. Je devinais que c’était sur l’insistance discrète de cette dernière que le couple s’était précipité chez moi, comme s’il tenait à être parmi les premiers à me souhaiter un bon retour. Pendant que je causais tranquillement avec eux, Baraka et son épouse arrivèrent eux aussi. La conversation entre nous hommes s’anima au bout d’un quart d’heure. Visiblement, mes visiteurs étaient heureux de constater que j’avais le moral puisque je tenais l’essentiel de la conversation. Les femmes, sur lesquelles je jetais des coups d’œil furtifs, se tenaient à l’écart. Elles donnaient l’impression de murmurer entre elles. Les deux couples ne s’attardèrent pas trop, sachant que d’autres visiteurs attendaient de me voir. Je me suis couché tard cette nuit là, car il me fallait accueillir et remercier tous ceux - amis, parents et voisins - qui étaient venus me manifester leur amitié ou leur affection. Niagalén m’a laissé m’endormir comme une masse. Elle se doutait que nous aurions toute la latitude de rattraper nos nuits perdues. Le lendemain après ma prière matinale (je reviendrai sur cet aspect plus tard), je me rendis au domicile de Zantigui pour savoir quelle était la situation des magasins de Maraka et du mien. Mon ancien collaborateur avait les larmes aux yeux en me saluant et il s’empressa de m’amener son premier fils, qui portait mon nom et qui était né en mon absence. Le petit Djigui était un bambin vigoureux et rieur. Malgré les protestations de sa mère qui craignait qu’il ne me gêne, je l’ai gardé sur mes genoux tout le temps de ma conversation avec Zantigui. Ce dernier me fit un long récit : "Après vos arrestations, raconta-t-il, le marché a sombré dans une sorte de déprime. Les autorités ont continué à mettre la pression sur les commerçants. Des hommes en civil sillonnaient le Dabanani et s’informaient sur le prix des produits. On disait que c’était des agents de la « police économique ». Nous les redoutions beaucoup. Il suffisait en effet qu’ils déclarent qu’un article était vendu trop cher pour qu’aussitôt le commerçant indexé connaisse une foule d’ennuis. Car il était taxé d’être un spéculateur ou pire un « ennemi du peuple ». Il y a eu quelques mois après votre départ un incident assez violent. Des agents étaient venus s’assurer d’un jeune commerçant spécialisé dans les pièces de rechange de vélo. Il s’appelle Lassana Diaby, mais on le connaît surtout sous le surnom de « Jumeau ». Le jeune homme était surpris, car il avait subi plusieurs visites sans que rien ne lui soit reproché. Puis on était venu l’inquiéter alors que ses prix n’avaient pas bougé.
Deux jours sans manger : Il a protesté haut et fort de son innocence et tous ses voisins sont venus le supporter. Heureusement il n’y avait pas eu d’acte de violence. Mais tout le monde se doutait bien que « Jumeau » était victime de ses relations avec le Vieux. Non seulement il venait de la même région que lui. Mais en plus Ladji l’avait aidé à constituer son premier fonds de commerce et l’avait protégé à ses débuts. Au commissariat, Lassana est resté ferme sur ses positions et au bout de trois jours on l’a relâché. Mais quelqu’un devait l’avoir dans son collimateur, car quelques mois plus tard, une seconde descente a été opérée dans son magasin. Cette fois-ci les choses se sont passées plus brutalement. Les agents ont fouillé sans ménagement la boutique et ont jeté systématiquement sur le trottoir les articles qu’ils trouvaient. Ce manège a duré presqu’une heure et ils sont repartis en emmenant « Jumeau ». L’un d’eux brandissait triomphalement un billet de cinq mille francs CFA en disant que cela avait été trouvé dans le tiroir-caisse du comptoir. L’agent, avec morgue, a annoncé que cette fois-ci « Jumeau » allait être obligé de sortir son magot. Au Dabanani on était inquiet. On savait que Diaby n’était pas homme à plier genou et à demander pardon. Les gens craignaient donc que l’interrogatoire soit poussé très loin. Moi-même, je me suis rendu au commissariat le soir pour prendre des nouvelles de Lassana, mais on m’a refoulé sans ménagement. Notre jeune ami a été remis en liberté au bout d’une semaine. Il m’a raconté qu’il n’avait rien eu à manger pendant deux jours. Le troisième, on lui a amené une bouillie claire sans sucre. Mais alors qu’il revenait d’un interrogatoire il vit sur la table de ses surveillants de la vaisselle métallique emballée dans un grand mouchoir. Il reconnut aussitôt les affaires de sa femme. Cela voulait dire que ses gardiens se tapaient les repas qu’on lui apportait, nettoyaient les plats, les remballaient et les rendaient à sa famille. Il se mit alors à hurler sa révolte. Le commissaire sortit la tête pour voir ce qui se passait. Lorsqu’il apprit le fin mot de l’histoire, il ordonna que le prisonnier reçoive désormais ses repas. « Jumeau » fut relâché parce qu’en six jours d’interrogatoire, les enquêteurs s’étaient rendus compte qu’il menait un négoce des plus réguliers. Cependant le petit, qui ne manquait pas du sens de l’humour, acheta une petite valise dans laquelle il gardait en permanence quelques effets d’habillement. Il la laissait dans sa boutique et à chaque descente de la police économique, il se présentait spontanément aux agents, son bagage à la main. Il demandait si on n’avait pas besoin de lui pour cette fois-ci. Devant les réponses négatives, il tournait les talons. Le Dabanani adorait cette anecdote sarcastique et se la racontait à longueur de journée.
Finies les tracasseries : Je crois que c’est à force de se moquer des agents de la police économique qu’on a eu moins peur d’eux. Il y a un peu moins de trois ans ces gens là se sont heurtés à une vendeuse du marché des légumes, une dénommée Oriya. Comme ils étaient en train de pinailler sur le prix des pommes de terre et autres choux, la brave femme s’est énervée. Elle a pris une botte de carottes, l’a brandi devant le nez d’un des agents et lui a crié : "Tu vois ces légumes ? Ils se plantent ici au Mali, ils poussent ici ils se récoltent ici, ils se vendent uniquement ici en francs maliens, ils se mangent ici c’est enfin ici qu’on les ch… Je ne peux donc pas spéculer dessus. Mais je ne vais pas pratiquer des prix bas et laisser ma famille mourir de faim sous prétexte que certains n’ont pas les moyens de s’acheter mes légumes". La vigoureuse sortie de Oriya avait mis le marché en émoi et toutes les autres vendeuses s’étaient réunies pour appuyer bruyamment leur collègue. Toutes en avaient assez de ces contrôles perpétuels et des ennuis qu’elles avaient, au faux prétexte qu’elles avaient augmenté de cinq ou dix francs le prix d’un produit. Les agents avaient battu en retraite ce jour-là et depuis ils s’étaient fait plus discrets. Ils disparurent entièrement à la suite d’un épisode particulier. Un jour, Makoro, l’épouse de Mokédian, descendit elle-même pour les courses au marché des légumes. Les vendeuses l’avaient entourée pour lui expliquer leur situation et les tracasseries qu’elles connaissaient. Elles l’avaient fait très respectueusement et l’épouse du président avait promis qu’elle examinerait la question. Elle obtint que les braves femmes soient laissées tranquilles dans leur commerce". A ce moment du récit, j’ai interrompu le prolixe Zantigui pour lui rappeler ma question première : comment se portaient nos magasins ? Il me répondit qu’ils avaient traversé une période difficile à cause de notre absence à nous deux Maraka et moi. Mais les fournisseurs ivoiriens, en apprenant le malheur qui avait frappé Ladji, s’étaient montrés très compréhensifs. Ils avaient continué leur approvisionnement sans être exigeants sur les délais de paiement. Ensuite Lamine, le fils de Lamissa établi à Abengourou, était intervenu pour financer certaines expéditions. Finalement, après une année difficile, les magasins où nous entreposions nos colis de noix de colas s’étaient redressés. La police économique s’était intéressée à Zantigui après la visite faite à Lassana. Mais elle n’avait rien trouvé de répréhensible. Cependant les agents continuaient à passer au moins une fois par semaine. Histoire de montrer qu’ils nous avaient à l’œil.
(à suivre)
TIEMOGOBA