La tension monte dans le grand marché de Bamako. Mais avant que les choses se dénouent, Sidiki se fait interpeller par Djigui.
Certains d’entre vous se demanderont certainement ce que j’éprouvais à l’égard de Mokédian en cette année 1962. C’est une bonne question. Car le président ne m’avait jamais manifesté la moindre hostilité et plus tard quelqu’un l’entendit regretter que je me sois trouvé embarqué dans un mauvais coup. Cependant si nos liens ne s’étaient pas dégradés, ils s’étaient distendus. Au tout début, Mokédian me prodiguait l’attention d’un frère aîné. Il était avec moi ouvert et affectueux, n’hésitant pas à me confier certaines de ses hésitations. Mais au fur et à mesure de son ascension, il était devenu plus secret, plus renfermé. Au moment où s’engageait la lutte décisive pour la mainmise sur le parti, il n’avait pas apprécié du tout que je lui dise certaines vérités déplaisantes, mais utiles. Il était devenu un homme de pouvoir et celui qui voulait rester son ami devait soigneusement choisir ses mots en s’adressant à lui. Je me suis donc progressivement détaché de Mokédian pour me consacrer à Maraka. Il n’y avait aucune considération politique dans mon attitude, ni aucun ressentiment personnel. J’avais seulement décidé de rester fidèle au Vieux parce que mes relations avec lui n’avaient pas changé depuis des années et que la confiance qu’il me portait n’avait pas baissé. On était ce13 juillet là une journée extrêmement pluvieuse. Avec Baga et Zantigui nous sommes restés tard à la boutique pour ranger des arrivages de cola. Quand nous avons fini, Zantigui me demanda la permission de se précipiter à la maison pour voir sa femme. Cette dernière était enceinte et depuis quelques jours, elle se plaignait de violentes douleurs au bas du dos. La souffrance, selon ses termes, "ne faisait qu’aller et venir". Lorsque mon employé eut fini de m’exposer son problème, j’entrai dans une violente colère et je lui reprochai durement de ne m’avoir pas informé de tout cela plus tôt. Car ces maux de dos pouvaient dégénérer en quelque chose de plus grave, lui dis-je. Nous sommes sortis tous les trois ensemble dans la fraîcheur du crépuscule. Nous avons trouvé l’épouse de Zantigui, couchée dans sa chambre, allongée sur le côté et en train de pousser de petits gémissements. Je demandai à son mari de m’amener un morceau de beurre de karité. J’enduisis ma main gauche et je commençai à masser doucement le bas du dos de la jeune femme. J’opérais les yeux fermés, non pas pour ne pas voir la nudité de ma patiente, mais pour mieux concentrer dans la recherche du nœud de la douleur. Une sueur abondante me couvrait le visage et j’entendais derrière moi la respiration inquiète du mari. Finalement je trouvai ce que je cherchai. Je plaçai fermement mon pouce et mon index de part et d’autre des vertèbres lombaires de la jeune femme. Puis après m’être concentré, j’exerçai une forte poussée de l’avant. Ma patiente poussa un cri inhumain. Mais lorsque les ondes de la douleur se calmèrent progressivement, son visage prit un aspect apaisé. J’avertis Zantigui que jusqu’au terme de sa grossesse son épouse ne connaîtrait aucun ennui de santé. Il me remercia avec effusion. Je savais que l’enfant serait un garçon et que Zantigui lui donnerait mon nom. Mais j’avais un autre compte à régler et c’était avec Sidiki. Par respect, je suis passé d’abord chez Mory. Je l’avertis que je me dirigeais ainsi chez mon ami et que je me préparais à avoir une "conversation sérieuse" avec lui. Mon aîné ne put que baisser la tête. Ce que son jeune frère était en train de faire le remplissait de honte et il ne savait pas quoi me répondre. Lorsque je suis arrivé chez mon ami, il était en train de prendre son bain. Les femmes et ses enfants sont venus me saluer. Je leur ai répondu aussi aimablement que j’ai pu, mais j’étais passablement énervé. Je n’avais aucune envie d’attendre de m’attarder et je savais que lorsque Sidiki commençait sa toilette, cela pouvait durer une bonne demi-heure. Aussi je me suis approché du local de la douche et je lui ai demandé de venir me retrouver quand il aurait terminé son bain. Le message fut reçu cinq sur cinq, comme on le dit. Sidiki fut devant moi en un temps record. Je lui demandai de me suivre, car nous avions à parler seul à seul. Cela aurait pu se faire dans son salon, mais je n’étais pas sûr de me maîtriser et je n’avais aucune envie de l’humilier devant sa famille. Nous sommes éloignés des habitations, ce qui n’était pas difficile, car Bamako était beaucoup plus petit qu’aujourd’hui. Nous avons marché jusqu’à un champ de culture qui occupait l’espace pris actuellement par le Stade omnisports. Nous nous sommes installés sur deux grosses pierres plates posées certainement par des cultivateurs sous un karité. Je décidai d’aller droit au but. "A quoi joues-tu avec moi ?" lui demandai-je. Mon ton était glacial et Sidiki perdit toute contenance. Il essaya de répondre, mais ne put que bégayer de manière pitoyable. Il respirait par à coups et secouait la tête de droite à gauche. Je sus que dans un tel état il ne me servirait à rien. Avant qu’il ne puisse réagir, je posai le plat de ma main sur sa poitrine. Cela me permit de le calmer progressivement. Lorsqu’il fut revenu à son état normal, je changeai de tactique. Au lieu de l’obliger à parler, je lui racontai en détails comment il avait eu le poste qu’il occupait actuellement, ses accointances avec Dossokro, les enquêtes dans lesquelles il était engagé et la surveillance qu’il avait installée autour de Maraka et par ricochet de ma personne. Au fur et à mesure, je sentais la respiration de Sidiki devenir de plus en plus précipitée. Je sentais aussi l’odeur de sueur qui émanait de lui et qui était la manifestation de la panique qui l’avait envahie. Il se demandait comment j’avais appris des détails qui n’étaient connus que d’un petit nombre de personnes.
SUR UN GRAND TAS D’ORDURES : J’aurais pu pousser plus loin mon récit et lui dire où ses manœuvres allaient nous amener, Maraka et moi. Mais j’ai senti que Sidiki ne serait pas ébranlé par ce que je lui révèlerais. Il avait tout misé sur les services qu’il pouvait rendre à Mokédian et sur la protection de Dossokro. Le reste lui était indifférent. Je continuais à le désigner comme mon ami, mais ce mot n’avait plus aucun sens pour lui. En fréquentant Dossokro, il avait perdu la faculté de s’émouvoir sur les autres. Comme je vous l’ai déjà dit, le ministre était un des hommes les plus cruels que je connaisse. C’était une personnalité incapable de générosité, incapable de s’intéresser aux problèmes de sa propre famille, à plus forte raison de porter attention à la souffrance d’autrui. Sa sécheresse de cœur était proverbiale et elle gênait parfois Mokédian, qui avait appris à travers les parents du ministre que ce dernier se désintéressait de ses plus proches. Voilà l’homme dont Sidiki était devenu le disciple. Alors à quoi bon de parler de pitié et d’humanité à mon interlocuteur ? Mais il me fallait me décharger le cœur et lorsque j’eus fini de lui détailler ses complots, je lui criai dessus : "Pourquoi me fais-tu cela, à moi qui suis un frère pour toi ?". Sidiki était sûr et certain qu’après l’avoir démasqué, j’allai utiliser mes pouvoirs pour le châtier. Il prit une voix misérable pour me supplier « N’to Allah yé Djigui (Epargne-moi à cause de Dieu, Djigui) ». Cette injonction me donna une nouvelle preuve de l’hypocrisie de Sidiki. Il invoquait le nom de Dieu avec une telle force qu’on aurait pu croire que sa foi était ancienne. Mais dans ce domaine comme dans d’autres la conversion de Sidiki était affaire d’intérêt. Il avait appris que Mokédian était très attaché à la religion, surtout sous l’influence d’un de ses oncles, venu de Nara et que j’avais d’ailleurs rencontré. Aussi voulait-il montrer à son chef que lui aussi était capable de piété. Sidiki avait fait cette démonstration lors du voyage qu’il avait effectué avec Mokédian à Porto Novo avant l’indépendance. Un jour alors que tous deux étaient revenus du lieu de la conférence et devaient ensuite avoir un entretien avec le leader dahoméen Gama, mon ami demanda à son chef la permission de se retirer pour remplir ses devoirs religieux avant que la rencontre ne débute. Mokédian approuva de la tête. Il ne pouvait savoir que quelques mois plus tôt Sidiki était incapable dans son propre domicile d’indiquer précisément la direction de l’Est. Il ignorait aussi qu’à part un très sommaire "Bissimilaï", Sidiki était incapable de réciter une sourate du Saint Coran. Il ne pouvait pas se douter non plus que de peur d’être démasqué dans sa maigre science de la religion, Sidiki allait quelque temps plus tard se mettre à l’étude frénétique du "Kulaouju". Mon ami eut beaucoup de mal à maintenir sa réputation de fervent musulman, voilà pourquoi il en faisait un peu trop, comme à son habitude. Au point de s’attirer une fois une remarque ironique de Mokédian qui n’était pas totalement dupe du zèle religieux de son collaborateur. On était en 1960 et la Direction du parti s’était réunie dans l’après-midi pour débattre de questions urgentes. Les discussions traînaient en longueur et le soir était en train de tomber. Le secrétaire général regarda à un moment sa montre. Il prit un air faussement soucieux et dit : "Camarades, dépêchons-nous de conclure. Sinon Sidiki va rater l’heure de sa prière". Un éclat de rire général parcourut la table et la confusion de mon ami fit pitié à voir. Je savais tout cela. C’est pourquoi l’invocation du nom de Dieu par mon interlocuteur me révoltait. Je ne lui répondis pas et je me levai pour montrer que nous n’avions plus rien à nous dire cette nuit-là. Sidiki était épouvanté à l’idée que je puisse exercer des représailles contre lui. C’est certainement pourquoi quelques jours plus tard, il m’envoya Badiallo avec un message, me demandant de convaincre Maraka d’être "moins bavard". Sinon il serait très difficile de protéger notre aîné. En fait, Sidiki essayait de se dédouaner pour la suite des événements en me montrant qu’à sa manière, il essayait de sauver le Vieux. Mais déjà les événements s’accéléraient. Nous étions dans la nuit du 17 au 18 juillet 1962. Toute la journée, dans la zone comprise entre le Marché rose et le Dabanani il règnait une effervescence extraordinaire. Les commerçants voulaient faire savoir aux autorités leur mécontentement et ils cherchaient la meilleure manière d’exprimer ce ras-le-bol. Les plus jeunes étaient les plus échauffés. Ils faisaient remarquer à juste titre que les délais de change avaient été trop courts et la pression qu’on avait mise sur eux avait déréglé leurs affaires. Cheickna, un ami de Dramane Djikiné revenait de la zone frontalière et les nouvelles qu’il rapportait n’étaient pas du tout réjouissantes. Les commerçants ivoiriens refusaient de reconnaître la parité établie avec le franc malien et diminuaient arbitrairement d’un quart la valeur de celui-ci. Autrement dit, 100 francs maliens ne valaient que 75 francs CFA. L’annonce de ce déséquilibre dans le change installa la consternation dans le triangle d’affaire que constituaient le Marché rose, le Dabanani et le Marché de légumes. En fois de plus, les commerçants se sentaient injustement indexés et étaient persuadés de payer pour des actes qu’ils n’avaient pas commis. Bakorè, un grossiste connu de tout le monde, avait subi une descente musclée de la police à son domicile. Quelqu’un l’avait dénoncé en révélant qu’il cachait une importante somme en francs CFA dans une valisette. C’était vrai. Mais Bakoré avait pris cette habitude depuis des années et il n’entendait pas abandonner ce qui était pour lui une précaution élémentaire. Heureusement, un de ses amis bien placés avait eu vent de l’opération et avait envoyé un de ses parents prénommé Dianka l’avertir. Complètement affolé, Bakorè avait sorti la valisette de sa cachette et l’avait refilée au messager avec la consigne de la mettre en lieu sûr. Dianka n’avait aucune envie d’être pris en pleine nuit avec en sa possession plusieurs millions en francs CFA. Comme il passait derrière les bâtiments de la station « Radio-Mali », il avisa le grand tas d’ordures qui était là. Sans chercher midi à quatorze heures, il jeta la valisette au sommet des détritus. Ce fut là que le lendemain matin des passants trouvèrent cette fortune.
UNE SORTE DE LEGENDE VIVANTE : Mais la police ne fit jamais le rapprochement entre l’argent trouvé et Bakorè. Pour les plus jeunes de mes lecteurs, je voudrais dire que ce que je dis là est authentique. Ils peuvent facilement le recouper auprès des témoins de l’époque qui leur parleront volontiers de ces millions trouvés au milieu des ordures. Retournons donc au 17 juillet. Le Grand marché de Bamako (Bamako Suguba) était en ébullition. La nouvelle de la perquisition chez Bakorè avait semé l’émoi. Les commerçants se rendaient compte, que n’importe lequel d’entre eux pouvait être victime d’une dénonciation anonyme pour possession de francs CFA. Or avec ce qui se passait à la frontière et à cause la brièveté du délai de change, tous détenaient une quantité plus ou moins importante de la monnaie interdite. Tous sentaient donc l’étau se resserrer autour d’eux. Le 14 juillet, pour l’exemple, la police avait procédé à une rafle des petits détaillants. Dans les commissariats, le message qui avait été passé aux personnes interpellées était clair : si elles voulaient être épargnées, il fallait qu’elles aident à repérer les gros poissons qui "cachaient du CFA" chez eux. Cheickna et Dramane prirent la tête du mouvement de révolte et ils rallièrent à leur cause des grossistes qui étaient encore plus exposés qu’eux. L’un d’eux, Madani, proposa aux mécontents de se retrouver à la Mairie pour exposer leurs doléances. La date choisie fut le 18 juillet. Mais la tentative de discussion tourna vite court. L’accueil des autorités fut glacial et les commerçants furent invités à vider les lieux. Ils se dirigèrent alors vers la Maison des combattants pour une espèce de meeting improvisé. Quand tout le monde fut là, un des manifestants fit remarquer qu’on ne pouvait commencer sans Maraka, qui était l’autorité morale du Grand marché. On alla donc le chercher. J’escortai le Vieux en compagnie de Baga. Quand les gens apprirent qu’il se rendait au meeting improvisé, le marché se vida littéralement. Maraka fit son entrée sous des applaudissements nourris qui confirmaient que pour ses jeunes collègues, il était une sorte de légende vivante. Le Vieux était ému. Lui qui, un moment, avait été un habitué des grands rassemblements populaires avait perdu l’habitude d’être ainsi ovationné. Il leva la main pour parler et le silence s’installa peu à peu dans la grande salle. Un homme se leva de toute sa taille. C’était Bourlaye, un transporteur bien connu. Il demanda à Maraka de tenir compte dans son intervention des transporteurs qui, selon lui, rencontraient exactement les mêmes problèmes que les commerçants. Cette affirmation souleva une nouvelle vague d’applaudissements. Puis les gens se turent pour écouter Maraka. La voix du Vieux était rauque, il avait été atteint d’une forte grippe les jours précédents et sa gorge était encore prise. "Je vous ai entendu, dit-il, mais permettez-moi de ne pas vous répondre tout de suite. Comme vous le constatez, je ne suis pas en très bonne santé. Or ce que j’ai à vous dire, ce que je dois en tant qu’ancien vous révéler doit être entendu de vous tous. Je vous donne rendez-vous, Inch Allah, ici après-demain en fin de journée et notre rencontre ne sera pas inutile". Une clameur salua les dernières paroles du Vieux. Maraka quitta l’estrade, littéralement porté par une marée humaine. "Sinin nkènè ka sè sa, an ka Ladji lamèn. A bè an kèneya (Qu’après-demain arrive vite pour que nous écoutions Ladji. Il nous mettra du baume au cœur) », cria un homme dont les paroles suscitèrent une vague d’approbation bruyante. Le brouhaha était devenu indescriptible. L’excitation de la foule était à son comble. Mais personne, à part moi, ne se doutait que la promesse donnée par le Vieux était l’occasion tant attendue par nos ennemis pour sceller notre destin à Ladji et à moi. Mais même sachant toutes les souffrances et toutes les brimades que cela allait nous coûter, j’étais fier du Vieux. Il prouvait qu’il avait la carrure d’un meneur d’hommes et ses collègues garderont longtemps de lui l’image d’un homme qui avait compté dans leur vie. Cependant sans le savoir Maraka avait commis une terrible erreur en ne parlant pas tout de suite. Certes, il relevait de maladie et sa voix n’avait pas recouvré ce jour là toute sa force. Cependant elle pouvait se faire entendre clairement. En fait, le Vieux n’avait pas parlé pour une seule raison : il voulait que son discours soit inoubliable. Et comme tout bon orateur il aimait "préparer ses improvisations", trouver les formules qui touchaient le cœur du public et le faisaient tressaillir. Mon protecteur avait donc cédé au péché d’orgueil. Mais c’était compréhensible. Il avait été trop longtemps sevré de tribune pour ne pas essayer d’exploiter à fond celle que lui offraient les commerçants et les transporteurs. C’était cependant de mon devoir de ne pas le laisser persister dans l’illusion. J’ai donc rejoint Maraka dans sa boutique et en m’arrêtant devant lui, je lui dis d’une voix calme et ferme : "Tu ne parleras plus à ces gens là, ni après-demain, ni jamais plus ". Les yeux du Vieux s’écarquillèrent de stupéfaction, puis un voile de tristesse les recouvrit. "Tu ne parleras pas après-demain parce que tu ne seras pas là, lui confirmai-je. Tu aurais dû t’exprimer aujourd’hui ainsi que le demandaient tes jeunes collègues. Tu aurais sorti toutes les vérités qui te pèsent sur le cœur et que beaucoup parmi tes anciens compagnons du parti ne voulaient pas entendre. C’était la dernière tribune qui t’était offerte et malheureusement tu n’en as pas profité. Maintenant si tu le permets, je ne te quitte plus à partir de cet instant. Tout va aller très vite et nous devons nous comporter en hommes dignes". Le Vieux hocha la tête. Ses yeux s’étaient embués de larmes. Il regrettait sans doute d’avoir laissé passer la chance historique qui s’était présentée à lui. Maintenant il devait subir les événements. Pendant que nous étions l’un et l’autre plongés dans une réflexion amère, Mory fit son entrée. Le grand frère ne perçut même pas notre abattement. Il venait de boucler un grand tour dans le Marché. Et il avait recueilli partout des commentaires impatients sur la future prestation de Maraka. Tout le monde était sûr que le 20 juillet 1962 serait un grand jour à Bamako et que toutes les vérités qui devaient être dites le seraient ce jour là.
« IL N’AURA PAS UNE VIE HEUREUSE » : Mory était euphorique. Pour lui, après-demain le « lion » rugirait et toute la savane se tairait pour l’écouter. Le marché, assura-t-il avec lyrisme, attendait que résonne la voix de la puissance et de l’assurance. Mon grand frère était tellement emporté par son enthousiasme qu’il ne s’apercevait même pas de l’absence de réaction de son ami. Il aurait pu continuer encore longtemps si je ne l’avais pas interrompu en lui conseillant de se maîtriser un peu, car nous étions sous surveillance. Mory sursauta et par réflexe jeta un coup d’œil dans la rue. Il fut tout soulagé de ne pas y voir Yaya. Mais cette interruption l’avait refroidi et il s’abstint de revenir sur ses commentaires enflammés. Je me suis demandé alors s’il n’était pas temps de donner à Mory toutes les informations utiles, car il ne serait pas épargné lui aussi par ce qui allait survenir. J’ai un peu hésité car je me demandais comment mon aîné allait encaisser la nouvelle. Mais après avoir réfléchi, je me suis dit que le silence était la moins bonne solution. J’ai donc pris Mory de côté et je lui ai dit sans ménagement ce qui allait emporter Maraka, Mory lui-même et moi. Le grand frère fut aussitôt affolé. D’abord, parce que je lui annonçais de très mauvaises nouvelles. Mais ensuite et surtout parce que je lui indiquai que je ne pourrai pas me tirer d’affaire. Or il était convaincu que grâce à mes connaissances occultes, il n’y avait pas de situation que je ne pouvais pas maîtriser. Aussi mon aveu d’impuissance le troublait profondément et quelque part le terrifiait. Car pour que je ne puisse rien faire, il fallait vraiment que ce qui allait arriver soit terrible. Je voyais que de légers frissons parcouraient le corps de Mory. Il tremblait non pas de fièvre, mais de désespoir. Je me résolus aussitôt à débrider la plaie en lui portant un second coup. "Dans ce qui va nous arriver, expliquai-je, Sidiki joue un rôle central. Il est depuis longtemps engagé dans la quête du pouvoir. Il s’est tellement lié à Dossokro qu’il est obligé de lui donner toujours davantage de preuves de son dévouement. Il ne sera même pas malheureux de nous voir nous, ses parents arrêtés avec les autres. Il jugera que nous l’avons couvert de honte en nous embarquant dans une telle entreprise de déstabilisation de ce pays qui nous a tout donné ! Voilà pourquoi il ne lèvera pas le petit doigt pour nous aider. Surtout si ce qu’il appelle l’intérêt supérieur de la nation est en jeu". Quand j’eus fini, Mory ne réagit pas. Cela en faisait peut-être trop pour lui en si peu de temps. Il apprenait qu’il allait voir sa vie basculer brutalement et que son propre frère serait l’artisan de son malheur. Aucun homme ne pouvait sereinement accepter tout cela. Comme il me fallait en terminer une bonne fois avec les nouvelles désagréables, je confirmai à Mory que mes dons étaient incapables de nous sortir d’affaire dans l’immédiat. Mais ils nous aideraient à survivre et à revenir dans quelques années. A condition que chacun de nous reste fort dans sa tête. Car tous les talismans du monde ne peuvent sauver un homme si celui-ci n’a pas la volonté de tenir, coûte que coûte, à la vie. Mory était toujours silencieux. Je le pris en pitié, mais je n’avais pas eu d’autre choix que de lui dire toute la vérité. J’ai tiré Zantigui de côté. Je lui appris qu’il ne serait pas inquiété et qu’il aurait en charge de veiller sur nos familles. Il en était capable, je le savais d’avance. Mon fidèle collaborateur voulut dire quelque chose, mais les larmes lui jaillirent des yeux et il s’appuya sur le mur pour pleurer en silence comme un enfant. Je voulus le réconforter, mais au même moment, je sentis une pression sur mon épaule. C’était Mory qui s’était approché en silence. Son visage trahissait une profonde souffrance interne. Mais sa voix était ferme quand il me parla. "J’ai compris ce que tu as voulu dire tout à l’heure, murmura-t-il. Je puis t’assurer d’une chose. Tant que tu resteras mon frère, ni la vie, ni la mort ne me feront peur. Mais il faut que je soulage mon âme par un acte indispensable...". Ma vision m’avait indiqué cet acte. Je saisis avec force le bras de mon aîné et il dut s’interrompre. "Ne maudis pas Sidiki, le suppliai-je, car en le faisant, c’est moi aussi que tu maudis. Moi qui l’ai protégé depuis des années et qui ai rendu donc possible ce qui nous arrive aujourd’hui. Si ton âme doit être soulagée, je peux te révéler deux choses. La première, c’est que Sidiki n’aura pas une vie heureuse en notre absence. Ceux pour qui il nous a trahis se méfieront de lui car ils se diront toujours qu’un tel homme est capable de toutes les bassesses. La seconde chose, c’est que Sidiki subira un jour le sort vers lequel il nous envoie". Mory se détendit un peu et un lourd soupir s’échappa de sa poitrine. Maraka s’approcha et dit à son ami que dans la vie, il fallait savoir se soumettre aux obligations du "limanaya" (autrement dit à l’acceptation de la volonté divine). Nous sommes restés assis en silence un long moment. Puis le Vieux me fit part de son intention de rentrer à la maison, bien que nous ne soyons qu’au milieu de l’après-midi. Je voulus le suivre pour être fidèle à mon engagement de ne pas le quitter d’une semelle. Mais il m’ordonna de rester et de tenir le magasin jusqu’à la fermeture des boutiques. Mory l’accompagnerait. Quand mes deux aînés furent partis, Zantigui s’approcha de moi. Il voulait me parler d’une chose qui lui était arrivée et qui le secouait encore. Tout à l’heure pendant que le Vieux parlait, mon collaborateur avait eu pendant quelques secondes l’impression que les dents et les gencives de Maraka étaient noires. Je ne voulus pas expliquer à Zantigui que ces signes annonçaient une mort prochaine. Nous, les initiés, nous avions ce genre de vision. Mais les esprits confiaient aussi ce don aux hommes au cœur pur et à l’âme droite. C’est pourquoi Zantigui, qui est l’une des personnes les plus loyales que j’ai rencontrées, avait accédé à la vision du proche futur de Maraka. Le Vieux avait franchi pour la dernière fois le seuil de son magasin.
(à suivre) TIEMOGOBA
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N. B : SIDIKI VOUS DIT A BIENTÔT
Votre feuilleton du vendredi, « le destin tourmenté de Sidiki », fait relâche à partir de ce numéro et ce jusqu’à la fin du mois de Ramadan. Nous présentons toutes nos excuses aux lecteurs pour cette longue période de sevrage qu’ils auront à endurer. Sidiki leur souhaite de passer un bon mois de carême et leur dit à très bientôt.