En ces mois de juin et juillet 1962, les commerçants sont à l’index. Et plus particulièrement Maraka
Pour ce voyage sur la Côte d’Ivoire, le camion de Maraka que je convoyais ne roulait pas à vide. Il transportait tout un chargement de ballots de toile écrue ("finimugu"). Certaines entreprises ivoiriennes, dont principalement les comptoirs Covarex et Woirix, nous achetaient ce matériau qu’elles exportaient ensuite vers des pays arabes. Là, des artisans faisaient passer les bandes de tissu à la teinture et ils fabriquaient des espèces de grandes tentures avec lesquelles ceux qui n’avaient pas les moyens de se payer des tapis ornaient leurs salons ou leurs tentes. C’était une affaire qui marchait bien pour Maraka et le prix de vente de cette toile venait compléter les fonds de campagnes destinés à l’achat des colas. Au poste frontière j’eus affaire avec un agent maigre, nerveux et aux yeux qui paraissaient brûler de fièvre. Il répondait au nom de Babalaye. Rien qu’en regardant son visage maigre terminé par une barbichette, je me suis rendu-compte que j’avais devant moi un fonctionnaire zélé et heureux de faire étalage de sa puissance. Il me fit comprendre sans ménagement que je pouvais continuer mon voyage mais qu’il fallait que j’abandonne sur place mes fonds. Il me donnerait une décharge qui me permettrait de les recouvrer à Bamako. J’essayai de lui expliquer que c’était pour moi un schéma qui ne pouvait être exécuté. Que personne à Bamako ne m’avait informé des nouvelles règles sur la sortie des fonds. "Pourtant, elles sont bel et bien en vigueur depuis deux mois. Tu ne peux pas l’ignorer. Ou alors peut-être que tu ne vis pas au Mali ", se moqua Babalaye avec un rire sardonique. J’accusai le coup et comme je reprenais dans mon plaidoyer, il me coupa la parole d’un geste sec de la main. "Je n’ai pas de temps à perdre avec les gens de ton espèce, me dit-il. C’est vous les commerçants qui essayez de mettre le pays à genou en faisant sortir tout notre argent. Mais nous, nous ne sommes pas des imbéciles et nous savons comment vous contrer ». Babalaye avait lancé sa diatribe avec une violence qui me secoua, car il y avait des accents de haine qu’il laissait percer. L’agent comprit lui-même qu’il était allé trop loin et se tut brusquement. Je lui dis alors que continuer sans mon argent enlevait tout sens à mon voyage et je lui demandai encore une fois de reconsidérer sa décision. En attendant, je l’informai que j’allais m’arrêter dans un coin de son bureau, le temps pour lui de réfléchir à la situation. Babalaye ouvrit la bouche pour répliquer, puis voyant la mine butée que j’affichais, il comprit que je n’étais pas près de lui faciliter la tâche. Pour ne pas tomber à nouveau dans des commentaires désagréables, il préféra quitter le local après avoir haussé les épaules. Je suis resté seul pendant près de deux heures. J’avais donné un peu d’argent à mon chauffeur et à son apprenti pour qu’ils se trouvent à manger. Quand Babalaye revint, il s’adressa à moi sur un ton radouci et me dit d’être raisonnable. Je levai les yeux sur lui et je lui fis comprendre que ce n’était pas ces paroles là que j’attendais. Ma mimique eut le don de remettre en colère mon interlocuteur. "Ton obstination va te coûter cher, me lança-t-il. Je vais te faire escorter par mes agents jusqu’à Sikasso et là-bas tu t’expliqueras avec mon supérieur. Cela m’étonnerait d’ailleurs qu’il te demande quelque chose. Car je vais lui adresser un rapport circonstancié". Il mit à exécution sa menace aussitôt. Il s’assit pour remplir deux grandes feuilles blanches d’une écriture serrée et précise. Quant il eut fini, il relut soigneusement son document et le signa. Puis il appela deux de ses collaborateurs pour qu’ils aillent avec moi à Sikasso. Nous sommes sortis tous ensemble pour nous diriger vers mon camion. Là, nous nous sommes aperçus que le pneu avant droit était à moitié dégonflé. Le chauffeur et l’apprenti ne s’étaient aperçus de rien. Mais pour Babalaye, l’affaire était claire. Nous avions délibérément saboté le véhicule pour ne pas retourner à Sikasso. L’hypothèse était ridicule, car avec ce pneu dégonflé, nous n’aurions pas pu non plus repartir sur la Côte d’Ivoire si l’autorisation nous avait été donnée. Mais je m’abstins de faire cette remarque. Babalaye entra dans une rage effrayante : "Tu ne me connais pas, vociféra-t-il en s’adressant à moi. Même si ton camion doit rouler sur les jantes, tu repars tout de suite pour Sikasso". Après ces mots expédiés à ma face, il tourna les talons. C’est alors que j’ai perdu patience. J’avais décidé depuis longtemps de faire appel le moins possible à mes pouvoirs. Mais cet homme était tellement mal éduqué qu’il fallait lui donner une petite leçon. Babalaye avait fait une dizaine de mètres quand il tomba lourdement à terre comme si quelqu’un lui avait soulevé les deux pieds en les saisissant par derrière. Ses agents coururent le relever, mais ils eurent un mouvement de recul en constatant son état. Babalaye tremblait de tout son corps, comme s’il était atteint d’épilepsie. Ses dents s’entrechoquaient et une bave était apparue aux commissures de ses lèvres. Je fis signe à ses hommes de le transporter dans son bureau. Là, je le fis coucher à plat ventre sur un banc face contre la planche et du plat de ma paume, je lui assénai deux coups vigoureux juste sous les omoplates. Babalaye aspira à fond et poussa un petit gémissement. L’un des hommes présents, qui avait l’air épouvanté, voulut courir vers la porte. Mais mon regard l’arrêta. Un de ses subordonnés, celui qui semblait être son adjoint, me dit qu’il avait toujours conseillé à son chef de se montrer plus respectueux avec les inconnus, mais que Babalaye était "trop gonflé" pour l’écouter. "Cette aventure lui servira peut-être de leçon", soupira-t-il. Le chef de bureau reprenait lentement ses esprits et quand il arriva à retrouver sa contenance, il renvoya ses agents d’un geste de la main. Avant que ces derniers ne sortent, je leur ai déconseillé d’une voix ferme d’être trop bavards. Ils s’empressèrent d’approuver de la tête. Après s’être épousseté le devant de sa chemise, Babalaye s’assit derrière son bureau, comme pour se donner de l’assurance. Mais son regard fuyait le mien. Finalement, je lui dis que ce que j’avais fait n’était pas destiné à le déconsidérer aux yeux de ses collaborateurs. Mais il devait apprendre à montrer un minimum de respect à l’égard de ceux qu’il était obligé de côtoyer. Ce que je lui demandais, c’était d’annuler notre retour sur Sikasso. Moi, je laissai tomber mon départ sur la Côte d’Ivoire et je resterai dans la zone en attendant le retour du camion qui irait débarquer les ballots de toile chez nos clients. Pour preuve de ma bonne foi, je lui laisserai en dépôt tous les fonds que je convoyais. Je les récupérerai avant de rentrer à Bamako. Ainsi, Babalaye m’aurait fait une faveur sans transiger sur ses principes. Le chef de poste examina soigneusement ma proposition et finit par convenir qu’elle nous arrangeait tous les deux. Il sortit donc pour libérer le camion et je le suivis pour donner à mon équipage ses frais de route et quelques instructions quant à la livraison de la cargaison.
DE MANIERE TRAGIQUE : Au lieu de rester à Zégoua, le poste frontalier je demandais au chef Babalaye de me laisser retourner à Loulouni. Labàs je savais où me loger. Je suis allé directement voir le vieux Kléminè avec lequel j’ai passé trois jours bien remplis. A la fin des années quarante j’avais fait la connaissance de ce chasseur émérite lors d’une tournée politique. C’était Bamoro, dont il était un des concitoyens à Loulouni, qui avait fait appel à ses services pour sauver Sidiki. Plus tard nous nous sommes retrouvés à Bougouni, sous l’autorité de Béréminè lors du grand rassemblement des chasseurs. Klémimè avait déjà largement dépassé la soixantaine. Le premier jour, il m’a amené à Dandéresso, le village où Sidiki avait été mordu par quatre serpents. L’évènement était encore tout frais dans ma mémoire et j’avais du mal à admettre qu’il s’était déroulé quatorze ans auparavant. La seconde nuit Kléminè et moi nous avons échangé nos réflexions de maîtres de la divination. Nous avons parlé aussi bien sur l’évolution de notre science que sur les bouleversements que subissait notre société. Mon hôte était en train de m’expliquer un de ses exercices, quand je l’ai vu sursauter. Sans penser à mal, il venait de lire dans mon futur et avait vu ce qui m’attendait. Ni lui, ni moi ne fîmes de commentaires. Ceux-ci étaient inutiles. La troisième nuit, Kléminé m’exprima sa désolation : il avait examiné ma destinée de fond en comble et n’avait vu aucun moyen d’écarter les malheurs qui me frapperaient bientôt. Cependant il m’offrit une longue aiguille entourée de fil noir. Il me dit qu’elle me servirait au moment opportun, mais ne voulut pas entrer dans tous les détails. Je pris le départ le quatrième jour au matin, après être revenu sur mes pas pour Zégoua. Là mon chauffeur et son apprenti étaient revenus la nuit. Avoir récupéré auprès de Babalaye mon capital nous nous mîmes en route pour Bamako. On était exactement le 18 Juin 1962. Mon destin était en train d’accourir vers moi à grande vitesse et dans un peu plus d’un mois, ma vie basculerait de manière tragique. De retour à Bamako, je ne me rendis pas tout de suite chez Maraka pour un compte-rendu. J’avais une idée en tête que je tenais à mettre en œuvre avant de le rencontrer. Pour cela, j’envoyai mon homme de confiance Baga à Koflatié, localité autour de laquelle se développait une très grande activité d’exploitation de l’or. En attendant son retour, je dus entreprendre un petit "travail" pour éloigner de moi Fakara. Le grand frère se doutait que quelque chose de terrible s’annonçait, car il tenait à me voir à tout prix. Or, je voulais éviter un quelconque contact avec lui maintenant que s’approchait pour moi l’heure dramatique. Depuis trois semaines, ma principale préoccupation était de faire le vide autour de moi, d’éloigner au maximum toutes les personnes que je m’efforçais de protéger. Je n’y réussissais pas toujours. Ainsi malgré que je me sois montré avec lui brutal jusqu’à la limite de l’offense, Baraka, lors d’une de ses rares descentes dans la capitale m’avait envoyé à deux reprises des émissaires à la maison pour tenter de renouer le contact. Heureusement ses messagers m’ont trouvé absent. Fakara faisait preuve de la même obstination. Il savait que je ne pouvais rien refuser à ma belle-sœur Pinda, c’était donc elle qu’il chargeait de ses messages, qui tous répétaient la même chose. Il souhaitait que nous puissions nous rencontrer. Or ce n’était pas bon pour lui. De surcroît, le fait qu’il soit à la fois un ami et un protégé de Bamoro pouvait le plonger dans des ennuis inextricables. Je savais que l’étau se resserrait de plus en plus autour de Maraka et de moi. L’affaire des fonds de Loulouni était certainement déjà parvenue à Bamako. Sidiki et ses acolytes se feraient une joie de l’exploiter contre nous. Pendant cette période, je me suis beaucoup consacré à mon épouse. Elle est venue me retrouver toutes les nuits dans ma chambre et nous nous sommes comportés comme de tout jeunes mariés. Niagalen savait que j’avais une bonne raison d’agir ainsi, mais elle ne chercha pas à me la faire dire. Le bonheur de dormir aussi souvent près de moi la comblait déjà. Baga revint au bout de deux jours avec la réponse que j’attendais. Il nous fallait attendre 72 heures supplémentaires avant de nous rendre à Koflatié. Là-bas, je bouclai en une demi-journée une transaction très importante avant de reprendre le chemin de Bamako et rencontrer Maraka. On était le 25 juin. Je fis au Vieux un compte-rendu détaillé de ce que j’avais entrepris. Nos avis étaient divergents quant au fait d’envoyer le camion jusqu’en Côte d’Ivoire. J’ai défendu avec beaucoup d’ardeur la démarche que j’avais choisie. « Nous ne pouvions pas tout perdre dans cette opération », ai-je fait remarquer en conclusion. Maraka se rendit finalement à mon avis. Il hésitait toutefois à me demander ce que j’avais fait des fonds qu’il m’avait confiés, mais je le sentis perplexe, même s’il ne mettait pas en doute mon honnêteté. J’ai pris dans un sac de toile que j’avais amené avec moi deux bouteilles remplies de poudre d’or et les tendis à mon protecteur. Baga avait bien négocié à Koflatié et Maraka se rendit compte à quel point j’avais veillé sur ses intérêts. « Dans ce qui nous arrive, me dit-il, je regrette deux choses. Premièrement, de mesurer aussi tardivement toute l’étendue de ton affection et de ta loyauté. Deuxièmement, de savoir que mon malheur t’atteindra ». Il se tut pour bloquer le sanglot qui lui montait dans la gorge. Puis il se leva pour aller dans sa chambre et revenir avec trois autres bouteilles remplies de poudre d’or et qui ressemblaient aux miennes. Il me raconta que dans les années 30, avec la permission de Mako, il avait aidé l’Ivoirien Bogné pour des transactions que ce dernier faisait dans la subdivision de Bougouni, particulièrement à Kalana. Son illustre partenaire lui avait alors conseillé cette forme de thésaurisation.
L’EGAL DE PERSONNE : L’or, avait coutume de dire Bognè, était un métal qui ne trahissait pas l’homme qui savait le dominer. Il ne perdait jamais de sa valeur, ne se dégradait pas et se gardait facilement. De son travail d’intermédiaire Maraka avait tiré deux bouteilles. Il avait acquis la troisième quand ses affaires prirent leur envol. Pour lui, le fait que plus de vingt-cinq ans plus tard, je lui amenais une quatrième et une cinquième bouteilles signifiait que le Destin avait parlé : la boucle était désormais bouclée et il devait se résigner à quitter tout ce qui avait été sa joie et sa fierté. Maraka, après avoir fait ce dernier commentaire d’une voix pleine d’amertume, observa un court silence. Puis il me demanda de le suivre dans sa chambre. Il prit une clé qu’il portait attachée par un nœud à sa ceinture et ouvrit une de ses malles. Il en sortit des liasses épaisses de billets qu’il répartit en huit tas d’importance inégale. Les désignant successivement du doigt, il commença à m’indiquer le montant de chacun des tas et me dit qui parmi les jeunes commerçants qui lui avaient confié cet argent était le propriétaire. Je le regardai avec étonnement et je lui rappelai qu’il était inutile de me confier une mission que je ne pourrai pas exécuter. Le jour où il serait pris, je le serai également. Comment pourrai-je alors restituer ces fonds à leurs propriétaires ? Maraka se frotta le front avec un air gêné. Il me dit que nous autres hommes des sciences occultes nous disposions toujours d’une échappatoire. "Pas quand c’est le pouvoir des hommes qui te traque, lui-répondis-je du tac-au-tac. Je te l’ai rappelé plusieurs fois. Le pouvoir n’est l’égal de personne tout comme il n’est l’ami de personne. Et même nous les initiés nous devons plier devant lui. Alors réfléchissons à une manière de préserver les avoirs de tes protégés. Mais ne me mets pas dans ces calculs là. Là où ils t’amèneront, j’irai également. Un autre pouvoir viendra qui fera subir à nos bourreaux ce qu’ils nous ont infligé. C’est ainsi que tourne la roue du Destin". Trois jours plus tard, nous avons eu la confirmation de ce que nous nous savions déjà. Le franc malien serait mis en circulation le dimanche 1er juillet 1962. Le gouvernement donnait quatre jours à la population pour aller échanger ses francs CFA. Toutes les opérations de change seraient arrêtées le jeudi. Le but de ce délai très serré était clair. Il s’agissait pour ceux qui croyaient au complot des commerçants de faire sortir tout "l’argent caché". Les autorités avaient promis les pires sanctions à qui serait suspecté de garder de manière illégale du CFA par devers soi. Les gens se ruèrent donc vers les points de change et une pagaille indescriptible s’instaura. Le gouvernement fut obligé d’ajouter deux jours supplémentaires. J’avais demandé à Maraka de ne pas apparaître et de me donner ce qu’il voulait convertir. Avec mes deux fidèles Baga et Zantigui, je voulais me charger des opérations de change. Le Vieux fit mine de m’obéir, mais au troisième jour de l’opération, il se présenta lui-même à un guichet et y changea plusieurs millions. Quand j’ai appris ce qu’il avait fait, je me suis précipité chez lui et je me suis répandu en reproche sur son imprudence. Il m’écouta calmement et puis il me fit une réponse imparable. "Djigui, dit-il, je te remercie pour la protection dont tu m’entoures. Mon propre fils n’aurait certainement pas fait autant. Mais il y a des choses que je dois accomplir. Ceux qui me traquent aujourd’hui savent que j’ai été l’un des plus importants financiers du parti. Ils n’ont pas une idée exacte de ma fortune aujourd’hui et aimeraient bien pouvoir l’évaluer. Je ne vais pas leur donner ce plaisir. Mais je ne veux pas non plus donner l’impression d’un vieux poltron qui joue au commerçant démuni. Ce que je possède, je l’ai gagné par mes efforts personnels et je n’ai aucune honte à l’étaler. C’est pourquoi je suis allé ce matin échanger moi-même mes millions". J’ai regardé Maraka avec une certaine admiration. Un moment, j’avais craint que le traitement que je lui avais prodigué pour qu’il garde intacte sa maîtrise de soi et ses facultés mentales ne produise plus ses effets. Mais je me rendais compte que le Vieux avait l’esprit clair et que son geste d’orgueil était très bien motivé. Maraka fut satisfait de voir que je l’approuvais. Puis sans changer de ton, il m’avertit paisiblement qu’il avait trouvé dans l’occasion des opérations de change la voie pour que les jeunes viennent récupérer l’argent qu’ils lui avaient confié. Visiblement, il était soulagé d’avoir opéré ces restitutions. « Kalifà ka gèlén dè », s’était-il exclamé. Par ailleurs, il se savait sous étroite surveillance depuis trois jours. « Regarde de l’autre côté de la rue, tu verras deux hommes postés à côté du magasin de mon ami Daouda. Ce sont eux qui m’espionnent et je dois le dire de manière très malhabile", me dit-il. Je me suis retourné et bien que le Marché rose soit très animé comme à l’accoutumée, je n’ai eu aucune peine à repérer les deux hommes : un long maigre et un petit râblé. Je les regardai fixement et ils ont dû sentir mal à l’aise puisqu’après s’être trémoussés un moment sur place, ils s’étaient éloignés. Mais je me doutais bien qu’ils s’étaient postés à nouveau pas très loin de nous. Je raccompagnai ce soir-là Ladji chez lui. Nous nous sommes assis dans son salon et il m’a parlé d’un homme que j’avais perdu de vue et qui lui avait été très lié. C’était Tiémogoba, le candidat que Maraka avait soutenu contre Mokèdian pour être représentant du parti à l’Assemblée nationale française. Il avait été battu en 1953, lors de la fameuse bataille de désignation à la Maison des combattants. Mais il avait gardé de très bons rapports avec le Vieux. A l’Indépendance, Mokèdian avait fait monter son ancien concurrent à Koulouba et lui avait donné un poste de conseiller à la Présidence. Dans les premiers mois qui avaient suivi sa nomination, Tiémogoba avait fait un compte-rendu à Maraka de manière régulière sur ce qu’il voyait ou entendait au palais de Koulouba. Puis leurs rendez-vous s’étaient espacés et surtout leurs retrouvailles avaient beaucoup perdu de leur sincérité. Maraka avait pris conscience de cette évolution et il en avait été très peiné. Il avait testé son ancien protégé en le faisant appeler chez lui à deux ou trois reprises. L’homme n’était pas venu et avait avancé des prétextes cousus de fil blanc. Le Vieux avait compris que Tiémogoba avait choisi son camp et qu’il essayait par tous les moyens possibles de s’éloigner définitivement de lui. Mon bienfaiteur m’avait raconté toute cette histoire d’un ton neutre, mais je sentais que la défection de son protégé avait ouvert une profonde blessure dans son cœur. Je me rendis aussi compte que Mokèdian était un homme qui n’oubliait pas. Pour lui, il y avait des comptes qui n’étaient jamais clos, tant que l’adversaire resterait debout. Cela explique pourquoi il nourrissait tant de défiance envers Maraka.
DEUX CHIENS DE GARDE : Lorsqu’on examine l’histoire de leurs relations, on se rend compte que les deux hommes auraient pu constituer un tandem parfait. Ils avaient en commun de posséder un tempérament de lutteur, un vrai charisme et un caractère bien trempé. Mais leurs conceptions de la vie et leurs objectifs politiques les éloignaient l’un de l’autre et aucun d’entre eux ne voulait faire l’effort d’une concession. Ils étaient donc condamnés à l’affrontement. Mais la bataille était inégale, car pour le malheur de Maraka, c’était Mokèdian qui détenait le pouvoir. Et en conséquence, qui se trouvait en position de force. Le Vieux aurait pu modifier son destin en allant faire allégeance au président, mais tel que je le connaissais je ne crois pas que l’idée lui ait même traversé l’esprit. Pour Maraka, la légitimité à laquelle il pouvait prétendre au sein de l’Union était au moins égale à celle de Mokèdian. Quand les opérations de change se clôturèrent, le Dabanani et le Marché rose restèrent en ébullition. Les commerçants, qui n’avaient jamais été confrontés aux problèmes de parité, étaient perplexes. Ils se doutaient que leurs partenaires des pays environnants n’allaient pas accepter automatiquement des paiements en francs maliens. Les rumeurs les plus folles circulaient sur la nouvelle monnaie et elles étaient toutes très alarmantes. Maraka écoutait et laissait dire. Le 10 juillet, il reçut dans sa boutique un de ses collègues Djikinè. Ce dernier revenait tout droit de Bobo-Dioulasso et il se proposait de récupérer les fonds laissés en dépôt auprès de Maraka. "J’espère que tu ne les as pas changés en francs maliens", demanda-t-il d’un air inquiet. Le Vieux lui répondit qu’il avait longtemps hésité, mais que finalement il avait laissé les dépôts tels quels. Il se demandait s’il avait bien fait, car dans le Mali de 1962 tout cet argent en CFA ne constituait plus qu’un "tas de papier". "C’est justement ainsi que je veux mon argent et dès ce soir, je vais te débarrasser de mon papier", répondit en riant Dramane. Le lendemain, le Vieux m’apprit que Djikinè en venant faire son retrait lui avait transmis une commission des autres dépositaires : « Que l’argent reste ainsi ». Je fis remarquer à Maraka que la détention de tous ces millions en franc CFA et qui appartenaient à ses partenaires extérieurs constituait un danger supplémentaire pour lui et un gros atout pour ses ennemis. Il me répondit en soupirant « Danaya ka guèlin horon bè ma (la confiance représente une lourde charge pour tous les hommes d’honneur) ». En sortant de chez Maraka, j’aperçus encore les deux espions. Je suis allé au petit soir interpeller Djikiné chez un de ses proches amis et lui demander de revenir retirer au plus tôt son argent de chez Maraka. L’entretien n’a pas duré plus de dix minutes et il faut croire que j’ai su me montrer convaincant puisque le lendemain Djikiné vint prendre possession et de son fond et de celui de ses associés. A mon magasin, j’ai fait venir Baga et Zantigui. Je leur appris que Maraka avait été mis sous surveillance et il était fort possible que cette mesure soit étendue à nous également. Je leur ai décrit les deux hommes postés vers le magasin du Vieux en leur disant d’accrocher les intéressés si jamais ils les croisaient aux alentours du Marché rose. J’avais donné cette consigne instinctivement sous l’inspiration du moment. Peut-être parce que moi-même j’en avais assez d’être ainsi poursuivi. Ma nature ne me prédisposait pas à subir passivement les événements. Au milieu de la journée, je vis entrer Mory. Mon aîné était essoufflé et en sueur. Il venait d’apprendre de la bouche de Maraka la surveillance dont ce dernier faisait l’objet. Le Vieux lui avait indiqué les deux chiens de garde et par le plus grand des hasards, Mory connaissait le petit râblé, un certain Yaya que Sidiki lui avait présenté. Il se rua dehors et interpella l’intéressé. Son initiative avait été si rapide et si inattendue que l’espion ne put s’enfuir. Quand mon aîné lui demanda les raisons de la surveillance de Maraka, Yaya jura tous ses grands dieux qu’il venait uniquement au Marché-rose pour ses affaires. Il indiqua même une boutique, qu’il fréquentait régulièrement et dont le propriétaire Diaby était connu de Mory. Ce dernier tira l’homme jusque là-bas. On lui confirma qu’effectivement depuis un mois Yaya était un des clients réguliers, qui raffolait de matériels de pêche. Mais la réalité, qui ne disait pas son nom, c’était que Yaya n’avait eu qu’à effectuer trois achats de moindre importance, même pas cinq cent francs CFA pour se voir attribuer pompeusement le statut de client. D’ailleurs, à chaque fois il n’avait acheté qu’un seul hameçon. Moi je n’étais pas né de la dernière pluie. Je compris aussitôt la signification que revêtait le matériel de pêche, c’est pourquoi je pris la décision de punir à ma façon Yaya. Une punition que je tins à garder secrète. Mory, lui, fut rassuré par l’explication qu’on lui avait fournie et il la rapporta à Maraka. Ce dernier eut un petit sourire ironique. « Je vieillis, dit-il, ils me surveillent depuis un mois et je m’en suis aperçu depuis quinze jours seulement ». Effondré, Mory comprit qu’il s’était montré d’une naïveté incroyable. Je le rassurai en lui disant que j’avais pris à mon niveau des mesures à propos de cette surveillance. Je ne dis pas lesquelles, mais Mory avait une confiance absolue dans ma perspicacité. Il ne se doutait pas de ce que j’avais en tête.
(à suivre)
TIEMOGOBA