Un danger inattendu surgit dans le proche entourage de Mokédian. Cela oblige Djigui à partir dans un combat très périlleux
Je décidai d’avaler rapidement mon dîner le temps que le grand frère arrive. J’avais l’intention de me rendre ensuite à l’invitation de Maraka. Incontestablement le Vieux avait des nouvelles très importantes à me confier pour m’appeler ainsi dans l’urgence. Nous nous étions séparés à la boutique, il y avait à peine trois heures. Alors que je terminais mon repas, Mory fit son entrée. Le fait qu’il se déplace pour me voir, je vous l’ai déjà dit, était assez inhabituel pour m’intriguer. Ma perplexité augmenta encore quand je me rendis compte que mon frère aîné n’était pas venu traiter avec moi d’une question d’une importance brûlante. Il tenait surtout à me parler des inquiétudes que lui inspirait ces derniers temps la conduite de Maraka. Pour lui, le Vieux, qui était un de ses amis les plus proches, se faisait de plus en plus renfermé et insaisissable. "Il est sur une mauvaise pente", diagnostiqua sombrement Mory. Cette réflexion m’étonna, car j’avais justement travaillé pour que Maraka ne se laisse pas aller et, à mon avis, j’y avais réussi. Je ne voulus cependant pas dire à Mory ce que j’avais fait (c’était mon secret et celui du Vieux), mais je lui proposai de m’accompagner chez Maraka. Ainsi il pourrait lui-même faire part de vive voix au Vieux de ses soucis. Mory accepta volontiers ma proposition. Maraka eut un très large sourire en nous voyant arriver. Il nous dit que nous étions les personnes qu’il avait le plus envie de voir, car nous pouvions soulager son cœur. Le Vieux nous apprit que l’un de ses informateurs les plus sûrs venait de lui confirmer une nouvelle qu’il connaissait de longue date : la prochaine création d’une monnaie nationale. Maraka fit cette annonce d’un ton dramatique, mais je ne partageais pas du tout son émotion. Je vous l’ai déjà dit, le remplacement du franc CFA ne me faisait ni chaud, ni froid. J’aurais même plutôt tendance à penser que l’arrivée d’un franc malien était une bonne chose. Mais Maraka était d’un point de vue complètement différent. Une fois de plus, cette nuit là, il me fit comprendre que mes activités dans le commerce de cola seraient menacées. Car le franc malien serait comme le franc guinéen, c’est-à-dire une monnaie que nos partenaires dans les pays voisins boycotteraient. C’est pourquoi, m’expliqua-t-il, le gouvernement avait tenu l’information secrète. Si la chose se savait, on assisterait à une fuite massive de fonds. Maraka, lui, n’avait aucune envie ni de fuir, ni de mettre son argent en sécurité à l’étranger. Il était décidé à rester et à se battre. "Mokédian, nous expliqua-t-il, a fini par croire que nous les commerçants, nous étions des bourgeois et qu’en tant que tels nous n’aiderons jamais un régime socialiste. Ceux qui le montent contre nous affirment que nous allons tout mettre en œuvre pour saper l’économie nationale et éveiller le mécontentement populaire. C’est pourquoi depuis des mois l’Etat essaie de nous neutraliser en nous dépossédant de nos activités. Il va faire du commerce et il est déjà entré dans le transport, puisque ce n’est un secret pour personne qu’il a acheté toute une flotte de gros porteurs avec les Allemands. Désormais, nous les privés, nous ne pouvons plus être ni de vrais commerçants, ni de vrais transporteurs. Mokédian a fait de nous des « chauve-souris », c’est-à-dire les créatures les plus pitoyables de la terre, à la fois rejetées par les oiseaux et par ceux qui marchent sur terre". Le ton de Maraka était d’une amertume immense pendant qu’il livrait cette conclusion. Sa sortie contre Mokédian avait été d’une rare violence et lorsqu’il prononçait le nom du président, on sentait qu’il en voulait personnellement à ce dernier. En l’écoutant je sus que la marche de notre destin allait s’accélérer. D’un côté, Sidiki s’activait pour « inventer » des ennemis au régime. De l’autre, Maraka paraissait bien décidé à passer à l’attaque. La conjonction de ces deux facteurs mettrait le feu aux poudres tôt ou tard. Pendant que je réfléchissais ainsi, je glissai un coup d’oeil à Mory qui était assis à ma gauche, mais légèrement devant moi. Il ne savait pas que je le regardais et ce que je vis me fit passer un long frisson dans le dos. Le grand frère avait les yeux braqués sur Maraka qui était assis en face de lui, la tête baissée. Normalement la figure de Mory aurait dû exprimer de la compassion et de la préoccupation. Mais ce n’était pas cela du tout. Sur son visage était plaqué un masque d’une froideur impitoyable. C’était la physionomie de quelqu’un, qui regardait son ennemi tomber et qui se demandait comment l’enfoncer davantage. Cette expression me fit peur. Car Maraka et lui étaient des amis et à ma connaissance aucun contentieux n’était apparu entre eux. Alors pourquoi cette haine subite de Mory pour le Vieux ? Je ne voyais qu’une seule explication et elle me serra le cœur. Car si elle était réelle, il me fallait réagir vite avant que les dégâts ne deviennent irréparables. Je demandai mon congé à Maraka en prétextant un enfant malade, que je devais revoir de toute urgence. Il faudrait que je vous précise que certains de mes voisins, connaissant mes dons de chasseur, venaient me voir souvent afin que j’intervienne quand un membre de leur famille tombait malade. Mory se leva lui aussi. Sa figure avait perdu son aspect hostile et personne ne pouvait se douter qu’il nourrissait de mauvaises intentions contre Maraka. Je me félicitai que le hasard m’ait aidé à percer la vérité et m’ait ainsi épargné une très grande souffrance dans l’avenir. Nous avons fait le chemin retour ensemble et j’ai insisté auprès de mon grand frère pour l’accompagner jusque devant le portail de sa concession. Au moment où nous nous sommes entrés et avant qu’il ne franchisse la porte de sa maison, je lançai une incantation rapide. Le grand frère m’apparut alors comme un être, qui marchait la tête en direction de la maison et les pieds tournés vers moi. Mes soupçons se confirmaient. Un « djinn » malfaisant habitait Mory et le poussait à se dresser contre son ami Maraka. Je prononçai rapidement et sans reprendre ma respiration quatre autres incantations pour empêcher, que l’esprit ne s’aperçoive que je l’avais percé à jour et pour éviter qu’il ne me nuise à mon tour. Quand je suis rentré chez moi, je n’ai même pas hésité. Je me suis préparé à lutter contre le « djinn ».
DANS LA "SOUYA" : Je n’avais pas d’autre choix que d’aller au combat. Comme je l’ai dit, Maraka organiserait bientôt la résistance des commerçants et il m’en parlerait ainsi qu’à Mory, l’un de ses meilleurs amis. Mon aîné, poussé par le « djinn », transmettrait ces informations à Sidiki. Je savais que même sans Mory, le Vieux et moi étions condamnés. Mais il valait mieux que nous soyons trahis par quelqu’un d’autre que par Mory, un homme qui toute sa vie avait cultivé l’honneur et l’amitié. Une fois dans ma chambre d’homme, j’ai revêtu mes habits d’initié les plus fastueux, ceux dont les petits miroirs renvoyaient la lumière comme des petits soleils. J’ai vérifié le contenu de mon sassa, je me suis muni de ma tabatière contenant la corne de Lonpofana, j’ai pris aussi mon fusil, ma queue de buffle et un paquet dont je vous décrirai le contenu plus tard. Je me suis enfin enduit l’intérieur des narines avec une graisse animale qui me protégeait de certains modes d’attaque par le vent. Lorsque je fus prêt, je me suis assis un long moment et j’ai attendu que la nuit soit avancée. Comme je vous l’ai déjà dit, Bamako s’agrandissait et les interférences négatives, qui imbibaient son atmosphère rendaient difficiles certains actes. Comme celui de se déplacer en un clin d’œil d’un lieu à l’autre. J’avais besoin de le faire, car le lieu que j’avais choisi comme champ de bataille avec le « djinn » se trouvait hors de Bamako. Quatre heures avant l’aube, l’atmosphère se purifia suffisamment pour que je puisse m’élancer hors de ma chambre. Je me suis retrouvé sur la colline qui surplombait Médina-Coura et qui me donnait une vue sur Sikoroni, lieu où résidait mon maître Dianguina. A ce moment, je me rappelai de ce qu’il m’avait dit en m’apprenant l’art de lutter contre le djinn. Le combat direct était la méthode la plus efficace, mais aussi la plus dangereuse. On ne pouvait y recourir qu’un nombre de fois très limité (trois fois dans la vie d’un homme, avec une quatrième possibilité si on est pur, c’est à dire si on n’a jamais connu une autre femme que la sienne). Si on outrepassait le chiffre rituel, on s’exposait à des contrecoups terribles, soit pour soi-même soit pour les siens. Je n’ignorais pas cela. Je me préparai à livrer ma seconde et dernière bataille (la première m’avait permis de chasser le djinè kamalén qui rôdait autour de Sira). Lorsque j’aurai terminé cet affrontement, plus rien ne m’obligerait à refaire ce que je me préparais à entreprendre. Cela, je le savais aussi sûrement que je respirais. C’était un acte de sorcellerie périlleux que j’allais entamer, beaucoup plus difficile que la bataille que j’avais eu à mener contre le "djinè kamalén". Je posai mon sassa à terre, avec sa face tournée vers le couchant. Puis je me redressai pour prendre une profonde inspiration. Nous étions au mois d’avril, mais la vague de chaleur qui avait enveloppé la ville ne montait pas jusqu’au sommet de la colline. J’étais pieds nus, pourtant les cailloux aux arêtes pointues qui auraient incommodé beaucoup d’autres ne me gênaient pas du tout. Je posai à terre le petit paquet dont je vous parlais et qui contenait en fait un « pipao » marron de Mory. Pour combattre le « djinn » qui avait envahi l’esprit de mon aîné, il me fallait en effet un habit appartenant à ce dernier. La chance voulait que quelques semaines plus tôt en voyant ce « pipao » sur Mory, je l’avais complimenté aussi bien sur la qualité de la couture que sur la beauté de la teinte marron qu’il avait choisie. Mon grand frère avait réagi en parfait aîné. Il me demanda de le laisser salir un peu cet habit, puis il me l’offrirait. Ainsi fit-il et une semaine plus tard, son épouse déposa chez moi, l’habit lavé et soigneusement repassé. Je ne l’avais jamais enfilé et il allait me servir cette nuit. Je l’ai étalé avec soin sur le sol en orientant le col vers le couchant. Puis je me suis assis à proximité, les jambes croisées, les mains pendant au-dessus des genoux. J’ai commencé par me présenter aux esprits en leur indiquant que j’étais le disciple de Lonpofana, de Dianguina et de Béréminé. Et aussi celui de Kotigui Sériba et de Lamissa. La face tournée vers le couchant, le buste projeté en avant, les yeux rivés sur un point du sol devant moi, je lançai mon défi aux djinns. Je leur expliquai que j’étais là pour affronter celui qui avait agi par la fourberie, qui avait longtemps tourné autour de mon aîné Mory, en se faisant passer pour un esprit bienfaisant et qui avait réussi à le pénétrer. Je fis savoir à cet esprit que s’il n’avait pas usé de la ruse, il n’aurait jamais pu réussir sa manœuvre, car mes dons l’auraient détecté et renvoyé là d’où il venait. J’ai aussitôt enchaîné sur une seconde série d’incantations. J’invoquai les esprits protecteurs de la forêt, tous ceux à qui mes maîtres (je les énumérai à nouveau) m’avaient confié. Je demandai leur aide pour ce combat destiné à protéger un être qui m’était cher. La réponse à ma requête me fut fournie presqu’aussitôt, car une sorte de fluide envahit tout mon corps. J’étais entré dans la "souya", un état de transe d’initié que n’utilisent les féticheurs que dans des situations exceptionnelles. Je rapprochai de moi la queue de buffle que m’avait donnée Lamissa et sur laquelle Kotigui Sériba avait ajouté des pouvoirs supplémentaires. Ce serait elle mon arme de combat. Je passai à la troisième phase en appelant les esprits de la chasse pour qu’ils me permettent d’accéder à mon ennemi. Je déclinai mon identité à "Kondolon ni Sané" (les divinités de la chasse) et me prosternai face contre terre en attendant la réponse. Une grande décharge secoua tout mon corps et me révéla que j’étais entré dans l’autre monde, là où je pouvais traquer et neutraliser mon ennemi. Il me serait difficile de décrire à un non initié comment se sont déroulées concrètement les choses. Disons pour simplifier que grâce à l’appui que m’avaient accordé tous les esprits que j’avais invoqués, je me trouvais dans la position du chasseur. J’ai longtemps traqué dans un labyrinthe interminable le djinn. Ce dernier savait qu’il ne pouvait pas m’affronter et que la fuite représentait son unique chance de salut. Mais il ne pouvait m’esquiver éternellement et à un moment je me rapprochai suffisamment de lui pour le toucher avec la queue de buffle. Il poussa un cri strident, parut perdre l’équilibre et s’arrêta en s’appuyant sur le paroi du labyrinthe. Sur son épaule là où la queue l’avait touché, une blessure était visible pareille à une grande brûlure. Le djinn était touché, mais pas encore abattu. Il essayait de reprendre ses forces pour m’échapper à nouveau. Je pris alors mes dispositions pour lui montrer que c’était le bout de sa course.
L’INIMITIE DE MAKORO : M’accroupissant à moitié, j’étendis ma jambe gauche que j’effleurai avec ma queue de buffle. Je répétai la même manœuvre avec la jambe droite. Puis je fis un saut périlleux arrière et me reçus sur mes avant-bras. Je restai quelques secondes dans cette position, mes jambes tendues au-dessus de ma tête. Puis sans prendre d’élan, je me remis debout. J’avais l’impression que mes jambes étaient d’une matière inconnue et qu’avec elles je pouvais parcourir des kilomètres à une vitesse phénoménale. Le djinn, qui était d’une taille inférieure à la mienne, lut ma nouvelle assurance. En poussant une vocifération qui, dans le cas d’un homme, pouvait être considéré comme un cri de désespoir, il se rua sur moi avec l’intention de me culbuter et d’avoir une chance de s’échapper. Mais je restai bien campé sur mes jambes d’acier et ce fut lui qui tomba à la renverse. Je posai mon pied sur lui et lui fit jurer qu’il ne reviendrait plus investir ni Mory, ni aucun de siens, ni personne de ma famille. Il promit. Mais cela ne me suffisait pas. Tous les grands maîtres le savent, il ne suffit pas de vaincre un « djinn », il faut le marquer de votre signe pour que sa défaite soit connue de tous et que lui-même ne nourrisse plus le projet de revenir pour une revanche. Je décrochai donc mon fusil de mon épaule et froidement j’envoyai une décharge dans le pied gauche de l’être malfaisant. C’était là la signature de ma victoire et le rappel de tout ce qu’il risquait si un jour il osait s’aventurer vers un des miens. Je prononçai ensuite les incantations qui me faisaient revenir à la surface de la terre. La nuit était toujours profonde. Je rassemblai les affaires posées sur le sol et en un clin d’œil, je fus de retour chez moi. Quelques heures plus tard, je me réveillai en pleine forme et je suis allé directement voir le grand frère Mory. Je ne lui ai pas parlé de ce que j’avais fait la nuit passée. Je me suis limité à dire que je pressentais que d’énormes dangers se rapprochaient de lui et qu’il me fallait donc l’entourer d’une certaine protection. A mon grand soulagement Mory adhéra immédiatement à mon offre de services. Mieux, il me reprocha de ne lui en avoir pas fait auparavant. Il était au courant de la puissance de mes dons occultes et il était un peu blessé que je ne lui en fasse pas profiter alors que Sidiki en avait largement bénéficié. J’assurai mon aîné que ces dons n’avaient pas eu à s’exercer en sa faveur pour la simple raison qu’il n’en avait pas eu besoin. Ce qui n’était pas le cas de Sidiki qui commettait continuellement des bêtises qu’il fallait tirer d’affaires à tout bout de champ. Mory accepta mes explications et se plia à mes instructions avec un enthousiasme de néophyte. Il prit consciencieusement les trois bains nocturnes que je lui ai confectionnés à partir de certaines décoctions et la quatrième nuit il s’enduisit le corps avec de l’huile de karité à laquelle j’avais mélangé une poudre noire spéciale. En outre, je lui préparai un talisman spécial en peau d’animal qu’il devait placer dans l’ourlet de l’un de ses habits. Mory était tellement convaincu de l’efficacité de mes entreprises qu’il me demanda de lui faire deux autres talismans à mettre dans d’autres vêtements qu’il portait fréquemment. Je lui donnais satisfaction sans discuter. Car plus j’avançais dans cette opération, plus je me rendais compte que j’avais eu raison d’intervenir. Il s’en était fallu de très peu pour que le djinn ne le fasse partir du côté de nos adversaires. En effet, un soir alors que j’étais encore en train de confectionner les derniers objets de protection, Mory me demanda de venir de toute urgence chez lui. Je le trouvai très agité et en proie à une colère qu’il ne cherchait même pas à dissimuler. Il me révéla que Sidiki venait de le quitter. Il était venu, disait-il, pour le mettre en garde contre Maraka et moi-même. Parce que nous étions susceptibles par nos imprudences et notre opposition au régime d’entraîner Mory dans un piège dont il ne pourrait plus s’extraire. Le grand frère avait renvoyé son cadet avec fracas. Il lui avait dit textuellement ceci "Si tu ne peux pas considérer Djigui comme ton frère, alors ne me considère plus comme ton aîné". L’interpellation violente avait ébranlé mon ami qui était reparti sans rien ajouter. Le récit de Mory me faisait plaisir et en même temps, il approfondissait mon chagrin. D’un côté, je me rendais compte que Mory ne serait pas du côté de ceux qui nous feraient prendre Maraka et moi ; de l’autre, je me rendais compte que l’appétit de pouvoir de Sidiki le poussait à abandonner les derniers scrupules qu’il pouvait nourrir encore. Il était désormais déterminé à nous sacrifier, son ancien protecteur et moi, pour pouvoir s’élever plus haut. En fait, Sidiki ne le savait pas encore, mais il avait atteint son plafond dans les honneurs. Il n’aurait jamais des responsabilités plus hautes que celles de membre du Bureau politique national et de commissaire politique. La protection que lui accordait Dossokro ne l’aiderait pas à devenir ministre, ni même ambassadeur comme il le souhaiterait ensuite. En outre Sidiki, sans le savoir, s’était attiré l’inimitié de Makoro, l’épouse de Mokédian. Cette dernière, qui avait été approchée par Badiallo, était une dame austère que beaucoup trouvaient autoritaire et cassante. Ce qui était en grande partie vrai. Mais elle avait néanmoins une qualité. Elle tenait à la préservation de certaines vertus sociales et parmi celles-ci, il y avait le rôle de confidente et de femme de confiance que devait jouer la première épouse auprès du mari. Makoro n’avait pas apprécié que Sidiki mette Kinty au-dessus de Badiallo et le montre à tout le monde. La troisième épouse pouvait être la favorite sentimentale, mais certainement pas le personnage féminin central d’un foyer. Voilà pourquoi en sachant qu’en cas de déménagement dans une maison de fonction Badiallo serait lésée, Makoro avait saboté la manœuvre montée par Dossokro, que d’ailleurs elle n’aimait pas beaucoup, selon le témoignage de certains de ses confidents. Cela bien que le ministre porte le même patronyme que Mokédian. Au sujet justement de ce patronyme, Makoro, qui ne manquait ni de bon sens, ni d’influence sur son époux, fit un jour remarquer à Mokédian que dans le Bureau politique national se trouvaient sept autres personnes qui portaient le même nom de famille que lui. Pour elle, cela donnait des allures de « clanisation du pouvoir » et provoquait l’agacement non seulement des autres membres de la Direction du parti (ce qui n’était pas très grave en soi), mais surtout des citoyens ordinaires. Comment ces derniers pouvaient-ils accepter sans réagir que le tiers du bureau partage le même nom de famille ? La remarque de son épouse avait d’abord fait sourire Mokédian.
DES TETES A FAIRE TOMBER : Il rappela à son tour à Makoro que pour éviter les soupçons de népotisme, il avait refusé de donner un titre de ministre à son frère de lait, bien que ce dernier ait mérité cet honneur. Si on prenait uniquement en considération la compétence avec laquelle il dirigeait le domaine, qui lui avait été attribué et qu’il gérait sous la supervision de son aîné. Malgré tout, les paroles de la dame firent leur chemin dans l’esprit du grand chef. Celui-ci prit dans un second temps la peine de tourner et de retourner la remarque faite par son épouse. Il finit par admettre que le jugement ne manquait pas de pertinence. Il se mit donc à réduire le nombre de ses « homonymes » autour de lui, afin que l’on ne l’accuse pas d’avoir transformé le parti en dynastie. Cette conduite relevait d’un scrupule respectable. Bamoro et ses amis, qui ne s’étaient pas trompés sur les raisons de son attitude, se firent un point d’honneur d’en féliciter leur chef un jour qu’ils étaient avec lui chez Siraman, à Darsalam. Mokédian fit partir d’abord Dialla à qui il donna un poste d’ambassadeur. Puis il fit sortir des instances de la même manière le frère de Dialla, Mandian. Un pur hasard voulut que ces deux hommes soient des protégés de Mako que Mokédian avait gardés pour témoigner de son attachement à l’héritage de son prédécesseur. Lorsque Maraka avait appris ces départs, il était entré dans une violente colère. Pour lui, le Président était en train de liquider ou d’éloigner tous ceux, qui lui portaient ombrage. En faisant ce commentaire, Maraka avait surtout à l’esprit Dialla. Ce dernier était un homme doté d’une forte personnalité, avec des convictions bien ancrées et un franc-parler peu commun doublé d’une éloquence redoutable. Avec ces qualités dont il avait pleinement conscience, il n’hésitait à adopter des attitudes qui frôlaient la témérité. Dialla avait donc l’étoffe d’un leader et plusieurs années auparavant, certains avaient même prédit qu’il se retrouverait à la tête du parti. Car d’une certaine manière, il était un plus brillant que Mokédian. Il n’était donc pas étonnant que tous ceux, qui avaient de l’estime pour Dialla aient pu penser que le Président avait volontairement éloigné de lui un homme qu’il ne contrôlait pas entièrement. Personnellement je ne le crois pas que cela ait été son intention. J’avais appris par certains de mes aînés une chose que beaucoup de gens ignoraient : Dialla souffrait du même mal qui avait emporté Mako, son protecteur. Sa nomination comme ambassadeur lui permettait de pouvoir bénéficier des soins pointus que demandait son état. En outre, sa juridiction était un pays majeur dans les relations internationales du nouvel Etat malien. Dialla n’avait donc pas été exilé, comme certains le firent croire. Dans l’entreprise de « déclanisation » entamée par Mokédian, il s’en tirait plutôt bien. En tous les cas beaucoup mieux que Nanténin, une députée lâchée quelques années plus tard sans état d’âme et qui fut emportée par ce qu’on avait alors appelé la « révolution active ». Mais revenons à notre récit. J’ai donc enregistré le fait que Sidiki était prêt à tout pour montrer à son mentor qu’il était l’un des plus farouches défenseurs du Mali indépendant. Partout où il passait, mon ami (j’étais obligé de l’appeler ainsi puisque rien ne nous avait encore séparé) ne perdait pas une occasion pour placer une des expressions favorites de Mokédian, "l’intérêt supérieur de la nation". L’Union en cette année 1962 était grosso modo divisée en deux clans. Il y avait d’abord les partisans de la liquidation des contentieux et des querelles de personnes qui étaient nés entre les différents acteurs depuis les années 40 et 50. Ils prétendaient que si Mokédian ne réduisait pas à l’impuissance certains de ses anciens adversaires, ceux-ci utiliseraient les difficultés que rencontrerait le pays pour soulever les populations contre lui. A l’opposé, l’autre camp estimait que l’Indépendance effaçait les anciennes querelles et que l’autorité unanimement reconnue de Mokédian le protégeait contre d’éventuels complots. Sidiki s’était mis avec Dossokoro dans le premier camp et il était à la recherche de têtes à faire tomber. Maraka avec ses vérités abruptes et son profil de bourgeois lui apparaissait comme une cible idéale. Et vulnérable. Sidiki savait bien qu’avec un peu d’obstination, il arriverait à coincer le Vieux. Un incident qui survint à la mi-juin vint mettre de l’eau à son moulin. Comme chaque année à la même période, je me présentai à la frontière ivoirienne pour passer de l’autre côté et déposer les fonds qui devaient servir à pré-financer notre future traite de colas. Lorsque j’arrivai à Loulouni, je fus arrêté par des agents de douanes qui m’avertirent que je n’avais pas le droit de sortir avec plus de cinquante mille francs. Or dans ma sacoche de convoyeur, j’avais trente fois cette somme. Je leur expliquai qu’il m’était impossible de travailler en Côte d’Ivoire avec cinquante mille francs. Ils se montraient inflexibles. En fait, la date de création du franc malien se rapprochait et on empêchait coûte que coûte les sorties massives de CFA. Moi, je ne voyais pas cela. Je ne considérais que l’opération que j’étais en train de rater. Cela me poussa à affronter les agents du poste de douanes.
(à suivre) TIÉMOGOBA