Djigui a la confirmation de la trahison de Sidiki. Pourtant il interviendra à nouveau pour préserver le foyer de son ami
J’étais plutôt soucieux quand je suis revenu chez moi pour attendre Bricodiè. J’avais à peine fini de dîner que Badiallo entra. S’agenouillant devant moi, elle me demanda la faveur de lui accorder un entretien. Je pressentis que cela avait encore trait à une bêtise de Sidiki et je voulus renvoyer notre entrevue au lendemain. Ma soirée avait déjà été pleine d’émotions et je ne savais même pas ce que le gendarme m’apporterait comme sensations. Mais en regardant le visage crispé de la jeune femme, j’eus pitié d’elle et je lui demandai d’aller attendre auprès de Niagalén. Je lui expliquai que j’avais un hôte à recevoir et que nous converserions après que j’en ai eu fini avec ce dernier. Bricodiè arriva dans les cinq minutes qui suivirent. Il lança dès la porte un "bonsoir !" sonore qui rappelait qu’il avait l’habitude de hurler ses ordres. J’ordonnai à mon fils Mansamory de nous sortir deux fauteuils en bois et de les placer dans la véranda. L’aîné de mes enfants avait déjà seize ans en cette année 1962 et il fréquentait le lycée. C’était un adolescent posé, qui promettait d’être un homme vigoureux et beaucoup de mes connaissances affirmaient qu’il me ressemblait beaucoup au physique comme au moral. Mais l’instant n’était pas à l’attendrissement. Je me demandai ce que Bricodiè avait à me dire. Je souhaitai qu’il soit direct et sincère pour que nous ne perdions pas notre temps. Et pour m’assurer qu’il ne chercherait pas à m’induire en erreur, je frottai doucement avec mon pouce droit l’empreinte du fétiche de Lonpofana, imprimée dans ma paume gauche. Vous vous souvenez que dix-sept ans auparavant c’était cette manœuvre qui avait secoué Bricodiè au point de le traumatiser. Ce soir là, lorsqu’il me regarda, une petite lueur inquiète qui brillait au fond de ses yeux m’indiqua que lui non plus n’avait pas oublié cette expérience. Pour commencer, il me raconta un peu sa vie. Depuis que nous nous sommes séparés, il avait surtout servi à l’intérieur du Soudan et très longtemps dans la zone de Sikasso. Je crois que depuis ce qui m’est arrivé avec toi, se confessa-t-il, mes yeux se sont ouverts. J’ai compris que je peux faire mon travail sans zèle intempestif, sans me mettre à brimer les gens sous prétexte que je dispose d’une parcelle de force. Cette attitude m’a aidé en fin de compte. Mes chefs m’ont apprécié pour ma compétence, et non pour une ardeur à leur plaire. Aujourd’hui à quarante-cinq ans, je suis sous-lieutenant. Je connais des dizaines de mes collègues qui aimeraient bien se trouver dans ma position". Bricodiè avait parlé sans jouer aux fanfarons. Il affichait la tranquille assurance des gens sûrs de leurs mérites et qui ne voient aucune raison de dissimuler ceux-ci. Ce qu’il disait me faisait d’une certaine façon plaisir. C’était un pur hasard qui nous avait mis face à face, mais la leçon d’humilité que je lui avais infligée avait fait de lui un autre homme. J’avoue que je n’étais pas peu fier du fait que grâce à moi une aussi profonde transformation se soit opérée en cet homme. Il m’expliqua que l’un de ses anciens supérieurs, le capitaine Tiécoura l’avait fait venir à Bamako et l’avait pris à son côté au service de renseignement de la gendarmerie. Bricodié m’expliqua que leur tâche consistait à enquêter sur des officiers à qui le général N’Diaye voulait confier des responsabilités. Il ne s’agissait pas de vérifier l’engagement politique de ces gens, mais de recouper leurs parcours, de confronter les notations de ceux qui les avaient commandés et de s’assurer de leur bonne moralité. La tâche plaisait indiscutablement à notre homme qui avait la sensation qu’il faisait œuvre utile. Il permettait de repérer les bonnes compétences et aidait à ce que celles-ci soient bien utilisées. Bricodié observa quelques secondes de silence comme s’il hésitait à continuer. "Ce que nous faisons, murmura-t-il en jetant par réflexe un coup d’œil autour de lui, est différent de ce à quoi s’adonne la police". Selon lui, les flics étaient instrumentalisés par les Commissaires politiques. De ce fait, ils entraient dans le mouchardage et certains faisaient de la délation sur les cadres de l’administration et du parti. Bricodié avait un ami dans le service de renseignement. Ce dernier était proche de son chef, un nommé Balla, qui lui-même s’entendait très bien avec mon ami, Sidiki. Bricodié s’interrompit à nouveau. Je compris que le but de sa visite était de savoir si je savais tout ce que mon ami entreprenait et si je savais que cela pouvait me menacer. Comme je gardais un silence prolongé, le gendarme se sentit mal à l’aise. Il crut qu’il avait abordé un sujet qu’il n’aurait pas dû toucher et il essaya de faire marche arrière. Il expliqua que si le nom de Sidiki était tombé dans notre conversation, c’était parce qu’il se souvenait très bien que dix-sept ans plus tôt, une bonne partie de mes ennuis était venue du fait que je me sois interposé entre Sidiki et Sanfing. Or, ce qu’il avait appris avec son ami policier lui donnait l’impression que l’homme que j’avais aidé, jusqu’à risquer ma liberté, n’était plus mon ami et qu’il était prêt à me nuire. "Mais, balbutia le gendarme que mon air impassible désorientait de plus en plus, je peux avoir été induit en erreur par mon informateur. Si c’est le cas, je te demande pardon pour le commentaire que j’ai fait et je souhaite que tu oublies tout ce que j’ai dit. Mon but n’était pas d’éveiller tes soupçons à l’égard de quelqu’un qui t’est proche". Je levai une main apaisante pour arrêter le flot de paroles embarrassées de Bricodié. "Tout ce que tu sais, je le sais également", lui dis-je. Il sursauta, mais me regarda d’un air parfaitement incrédule. Je me décidai alors de lui faire une petite démonstration. Je passai dans ma chambre récupérer mon sassa de cauris. Puis sur une peau étalée sur le sol de la véranda, je procédai rapidement à une série de lancers. En levant brièvement les yeux, je constatai que Bricodié était fasciné par ma dextérité. Sans qu’il ne s’en rende compte, il me regardait avec la bouche entrouverte, comme un enfant envoûté par un spectacle inattendu. Lorsque j’eus fini (mon exercice ne dura pas longtemps, car je m’étais limité à une utilisation sommaire de mes dons), je dis à Bricodié que sa seconde femme accoucherait sous peu d’un garçon. Ce serait un enfant brillant et il deviendrait un médecin réputé. Je lui précisai que je ne faisais que répéter là ce qui lui avait déjà dit son oncle qui lui avait cherché cette épouse. L’officier de gendarmerie était foudroyé. Il plia le genou devant moi comme le font les disciples devant un maître.
LA BONNE ACTION COUTE CHER : Des larmes lui coulaient sur la figure et ses lèvres remuaient sans qu’il ne puisse parler. Je sus que je venais de me faire un fidèle, un homme sur lequel je pourrai compter en cas de coup dur. Je le laissai se calmer et je lui donnai congé en lui précisant que ma porte lui était ouverte et qu’il pourrait revenir pour tout problème le concernant. Je le remerciai aussi pour le service qu’il avait voulu me rendre en me dévoilant les projets de Sidiki qui étaient susceptibles de me mettre en danger. "Chacun de nous suit son destin qu’il doit assumer", lui dis-je en le raccompagnant. Bricodié devait être en effet perplexe. Il se demandait pourquoi sachant ce que je savais, je ne faisais rien pour me défendre. Mais mon histoire le dépassait. A peine avais-je regagné mon fauteuil sous la véranda que Baraka jaillit littéralement dans ma cour. Je ne l’avais jamais vu dans un tel état d’excitation. Il prit place dans le siège qu’avait occupé Bricodié et demeura de longues minutes à récupérer sa respiration. Puis sans aucun préambule, il me dit qu’il sortait d’une réunion de la Direction du parti et qu’il avait juste pris le temps de faire un crochet chez lui pour se changer avant de venir me voir. Il m’informa que lors de cette réunion le ministre Dossokoro avait lâché des révélations très graves. Il avait assuré qu’il avait la preuve qu’un complot se montait contre le secrétaire général et que ce complot était appuyé par des hauts cadres à l’intérieur du parti lui-même. Le ton avec lequel le ministre avait parlé avait jeté l’émoi dans l’assistance et les gens avaient pressé Dossokoro de donner des détails. Mais le ministre s’était refusé à aller plus loin. Il dit qu’il réserverait ses révélations au Président et qu’il donnerait des pistes d’enquête aux commissaires politiques pour que ces derniers puissent mener leurs investigations. Mais Dossokoro annonça d’ores et déjà que des personnalités allaient être convoquées et entendues. Toute la Direction de l’Union paraissait avoir été secouée par les déclarations du ministre. Le seul à se montrer imperturbable et même à afficher un certain scepticisme avait été Mokédian lui-même. Il avait laissé tomber une phrase qui surprit tout le monde. "L’avenir nous dira si vous êtes dans le vrai", avait-il déclaré en clouant Dossokoro du regard. J’avais écouté Baraka sans laisser apparaître la moindre émotion et lorsqu’il eut fini sa relation, je le questionnai paisiblement : "En quoi tout cela me concerne-t-il ?" Mon ami khassonké faillit s’étrangler de stupéfaction. "Comment çà ? m’a t-il répondu en bégayant de fureur. Tu me prends donc pour un enfant ? Il y a quelques mois tu m’as fait promettre de ne pas intervenir si jamais tu avais de graves ennuis. Tu m’as même induit en erreur pour m’arracher cette promesse. Ces derniers temps, tu as tenu des propos très critiques envers le parti. Tu fréquentes régulièrement Maraka dont tout le monde connaît l’opposition à Mokédian. Aujourd’hui j’apprends que quelque chose se prépare contre le secrétaire général. Tu ne trouves pas normal que je vienne t’en parler ? Tu es mon ami et si tu es entré, sans doute malgré toi, dans une aventure qui te dépasse, c’est mon devoir d’ami de venir te mettre en garde avant que cela n’aille trop loin. C’est mon devoir d’ami aussi d’essayer de te sortir de cette affaire, même si tu ne veux pas de mon aide. Voilà pourquoi tu es concerné par tout ce que je t’ai raconté". L’indignation de Baraka était réelle. Et je savais qu’il ferait tout pour empêcher que le flot des événements ne m’emporte. Or, ce n’était pas bon pour lui. Il serait impuissant à contrer le destin et il se retrouverait injustement indexé. C’était mon ami et je n’avais pas envie d’exercer mes pouvoirs sur lui. Mais je n’avais plus le choix. Il était revenu de son poste d’affectation au Nord pour le congrès du parti qui se préparait. Il fallait qu’il y retourne au plus vite sans se préoccuper de mon sort. Le fétiche de Lonpofana était dans ma poche. Je me mis à frotter l’empreinte qui se trouvait sur ma paume gauche tout en regardant fixement Baraka. Je vis la peur d’abord s’installer dans les yeux de mon ami, puis se transformer peu à peu en terreur. Lorsque je l’ai amené au bord de la panique, je lui ai ordonné d’une voix forte de quitter ma maison et de ne plus jamais y remettre les pieds. Baraka se leva comme un automate et prit le chemin de la sortie. Il passa devant Badiallo qui le salua, mais à qui il ne répondit pas. La femme de Sidiki me dit plus tard qu’elle avait hésité à reconnaître mon ami. Ce dernier, dont la démarche était habituellement alerte, avançait d’un pas lourd, comme un homme accablé par l’âge. Ou par le malheur. L’intuition féminine de Badiallo n’avait pas été prise à défaut. Seize ans plus tard en se remémorant cette soirée Baraka me dit qu’il avait eu l’impression qu’en une seule phrase, j’avais renié des années d’amitié. Et il s’était alors demandé ce qu’il avait pu faire pour mériter cela. Il était resté déprimé pendant de longues journées. Depuis, il avait compris. Une fois de retour à son poste et définitivement installé dans ses nouvelles fonctions, il avait deviné que j’avais agi uniquement pour son bien. Il s’était dit, quand on lui a câblé de Bamako quelques mois plus tard pour lui apprendre que les condamnés du procès allaient être transférés dans sa région, que j’avais sans doute empêché que lui aussi soit emporté par la chute de Maraka. Mais nous n’en étions pas encore là. Cette nuit là, j’avais le cœur lourd après avoir chassé Baraka. Je n’ignorais pas que j’avais bien agi, mais il y a des circonstances où même une bonne action coûte cher à l’âme d’un homme. Il me fallait maintenant recevoir Badiallo. La première épouse de Sidiki prit un tabouret pour s’asseoir en face de moi. Mais je la vis hésiter longuement et chercher ses mots sans parvenir à m’expliquer pourquoi elle était venue. Je compris brusquement les raisons de son état d’agitation. Le fétiche était toujours dans ma poche et les ondes de ma précédente manœuvre contre Baraka m’enveloppaient toujours. Je suis rentré précipitamment dans ma chambre. J’ai remis le fétiche dans sa tabatière et je suis ressorti. Badiallo fut visiblement soulagée de ne plus sentir sur elle l’emprise de la griffe de Lonpofana. Elle m’expliqua qu’elle avait longuement hésité avant de venir me voir car elle me savait très occupé ces derniers temps. Mais la situation dans la famille de Sidiki l’obligeait à me parler, car les choses se dégradaient de manière invisible, mais très nette. Ma précédente intervention avait été utile, puisque Sira et Kinty avaient cessé de se provoquer et d’empoisonner l’atmosphère dans la concession.
COMME LA CINQUIEME ROUE DU CARROSSE : En outre, comme elles savaient que j’étais capable de représailles impitoyables à l’égard de celle d’entre elles qui sèmerait la zizanie dans la famille, elles n’entamaient pas de manœuvre directe l’une contre l’autre. Mais chacune menait son complot en douce. Sidiki, lui, entretenait la confusion puisqu’il se laissait embarquer par les manœuvres de l’une ou de l’autre. En plus, il était tellement plongé dans ses grandes intrigues politiques qu’on ne le voyait que rarement à la maison et presque toujours à des heures indues. Badiallo me dit que deux incidents étaient survenus ces derniers temps et prouvaient que les choses pouvaient exploser à tout moment. Il y deux semaines Sidiki, qui était de nuitée chez Sira, rentra en coup de vent et ressortit après la prière du crépuscule en prétextant une réunion politique. Il revint à la maison vers minuit et au lieu d’aller chez sa seconde épouse, il alla gratter discrètement à la porte de Kinty. Il resta un long moment chez la "toubabesse" puis comme si de rien n’était, il retourna frapper à la porte de Sira. Il ne se doutait pas que cette dernière, qui guettait son retour, avait suivi son manège. Quand elle vit son mari s’abattre sur le lit et plonger immédiatement dans un profond sommeil, elle n’eut plus aucun doute. Sa rivale lui avait "volé sa nuit". Elle se leva et alla remplir un pot d’eau dans le canari de nuit. Et versa tout le contenu sur la tête de l’hypocrite. Elle était bien décidée à gâcher la nuit de Sidiki comme ce dernier avait gâché la sienne. L’époux tout mouillé et fou de colère se mit à battre Sira qui rendit coup pour coup. Mais cette fois-ci leur joute ne se termina pas par des ébats amoureux. Sidiki après avoir été "pompé" par Kinty était bien incapable de tenir son rôle face à Sira. Il finit donc par reconnaître sa tricherie et jura à sa seconde épouse qu’il se rachèterait à la première occasion. Mais Sira ne voulait pas laisser filer les choses ainsi. Quelques jours plus tard alors que Kinty était de nuitée, sa coépouse réussit à attirer Sidiki chez elle à l’heure de la sieste et lui administra un traitement qui le laissa épuisé pour tout le reste de la journée. La toubabesse avait naturellement très mal pris la chose et elle réagit de manière inattendue. Elle se rendit chez Dossokoro, qu’elle connaissait très bien par l’entremise de son ancien beau-père Bakary et se plaignit de l’injustice de Sidiki à son égard. Le ministre la calma et lui assura qu’il aurait à ce sujet une explication avec son protégé. Badiallo ne savait pas ce que les deux hommes s’étaient dits et ce que Sidiki a donné comme explications au ministre. Toujours est-il qu’un peu plus tard, Dossokoro avait fait attribuer à son collaborateur un logement administratif plus confortable que la concession. Sidiki pour une fois s’était comporté convenablement. Il avait amené Badiallo avec lui pour qu’ils visitent ensemble la maison et qu’elle lui donne son avis sur la manière de disposer les futurs occupants. Sur place, ils se trouvèrent confrontés à un sérieux problème. C’était un bâtiment à un étage assez spacieux pour loger toute la famille. Mais il n’y avait que deux grandes chambres à coucher, toutes situées au premier étage. Les autres pièces étaient trop étroites. Les enfants pouvaient s’y installer sans problèmes. Mais si une des épouses devait y être placée, elle se trouverait défavorisée par rapport à ses autres "sœurs". Badiallo saisit très vite le casse-tête. Elle proposa à Sidiki de la laisser rester dans l’ancienne concession et de déménager uniquement avec Sira et Kinty. Mon ami protesta et jura qu’il ne pouvait être question d’une telle solution. Il allait, dit-il, rendre la maison à Dossokoro, le remercier, mais également lui indiquer que le bâtiment ne lui permettait pas de gérer ses trois épouses de manière équitable. Badiallo n’insista pas. Mais peu après et à sa grande surprise, Sidiki revint la voir et lui dit qu’il acceptait sa solution. Cependant il ferait faire quelques travaux dans la concession pour que Badiallo ne soit pas perdante sur le plan du confort. La première épouse comme j’ai eu le constater à maintes reprises était une femme patiente et pondérée. Mais sur ce coup là, elle eut l’impression que son mari la prenait vraiment pour une imbécile et comme un pantin que l’on maniait à sa guise. Sinon pourquoi osait-il en l’espace de quelques jours décider d’une chose, puis de son contraire ? Autant elle était prête à se sacrifier d’elle-même pour le confort de Sidiki, autant elle refusait d’être traitée comme la cinquième roue du carrosse, comme une femme qui pouvait être rejetée au second rang. Après cette volte-face de son époux, Badiallo avait cherché à me voir, mais j’étais absent. Elle alla donc directement chez Makoro, l’épouse de Mokèdian. Elle la rencontra à Dravéla et réussit à obtenir un rendez-vous à Koulouba. Là elle lui soumit son problème. La première dame la calma et lui promit de s’occuper de cette affaire. Pour Makoro, il n’y avait pas lieu à de grandes discussions. Seuls les ministres avaient droit aux grandes maisons de fonction et la taille de leurs domiciles était proportionnelle à leur rang protocolaire. Si on se tenait compte de ce critère, Sidiki n’avait aucun droit sur un logement administratif et Dossokoro, en lui octroyant un cadeau, avait outrepassé ses prérogatives. En effet, le feu vert pour l’attribution d’un logement passait par la signature de Mokèdian et ce dernier ne créerait pas une exception. Ainsi fut annulé le déménagement. Sidiki, débordé par les conséquences de son attitude ambiguë, rassembla ses femmes. Il se plaignit que les affaires de sa famille quittent le cercle de ses proches et de ses amis pour être portées à l’attention des autorités politiques. « Celle de mes femmes qui oserait faire encore ce genre de démarche s’expose à être divorcée sur le champ », lança-t-il en promenant un regard farouche sur les trois dames. Badiallo prit cette menace pour elle. Car aucune réprimande publique n’avait été adressée à Kinty lorsque cette dernière s’était transportée chez Dossokoro. La première épouse, malgré le sentiment de profonde injustice qu’elle ressentit, avait préféré garder le silence. "Ton ami est un homme d’une rare duplicité, me dit-elle. Dans nos ménages polygames, la première femme à défaut d’être la préférée est la plus respectée. Elle devient la confidente du mari, celle qui aide son époux à aplanir les affaires les plus brûlantes du foyer. Mais ce rôle, Sidiki me le refuse".
PREMIERE ET DERNIERE FOIS : Badiallo m’apprit que la semaine dernière, alors qu’ils étaient ensemble au lit, elle avait proposé à son mari une solution qui lui permettrait de normaliser ses relations entre les trois femmes. Il devait faire bâtir deux petites pièces dans la cour pour loger les enfants et récupérer sa chambre d’homme qu’il avait laissée aux gosses. Ainsi il se retrouverait à nouveau à égale distance des trois épouses qui pourraient le rejoindre lorsqu’elles seraient de nuitée. La solution avait plu à Sidiki qui avait déclenché deux jours plus tard les travaux. Mais Badiallo avait conscience que sa solution ne faisait que déplacer le problème. La tension restait très vive entre Kinty et Sira. Elle pouvait à tout moment déteindre sur les enfants. Quand mon interlocutrice eut terminé, je me gardai de réagir à son exposé. Mais j’avais conscience qu’elle avait entièrement raison. Il fallait rapidement intervenir sinon les choses pouvaient prendre une tournure irréparable. Je laissai partir Badiallo et je me retirai dans ma chambre d’homme. Je me mis alors à faire un travail sur Sidiki. C’était la première fois que je me livrais à une initiative de ce genre, mais il n’y avait pas une autre manière de procéder. Mes opérations me prirent toute la nuit. Mais quand l’aube arriva, je ne ressentais aucun effet de fatigue. J’étais satisfait de ce que j’avais réalisé et que je commencerai à appliquer dans la journée. En fin d’après-midi, je me suis rendu dans la concession de Sidiki. Comme je m’y attendais, mon ami était absent. Cela m’aidait dans mes projets. Je fis semblant d’être venu pour une visite de routine. Mon explication fut d’autant mieux acceptée qu’effectivement je n’avais pas mis pied dans la concession depuis près de trois mois. Les trois épouses s’assirent en cercle autour de moi et les enfants vinrent me saluer un à un. J’appris ainsi que Kankou était la meilleure en classe et que mon homonyme, que tout le monde surnommait Binké ("mon oncle"), s’avérait le plus turbulent. "Il est tout ton contraire en ce qui concerne le tempérament", commenta Badiallo. "Ça, ce n’est pas certain !", lança malicieusement Sira. Kinty éclata de rire et nous nous mîmes tous à l’imiter de bon cœur. Au bout d’une demi-heure tout le monde se dispersa pour me laisser seul avec Badiallo. Je sortis alors discrètement d’une poche de mon habit un petit bâton en bois long de cinq centimètres que j’avais taillé pour elle. Il était enduit de graisse d’animal et trois rangées de fil (blanc, rouge et noir) l’entouraient. Je demandai à Badiallo d’enfouir l’objet dans la véranda et dans l’axe de sa porte. Elle devait le faire de nuit, après s’être ceint les reins d’un sous-pagne blanc et en prononçant par trois fois des incantations rituelles faciles à retenir. Par précaution je les lui fis répéter « sept fois » pour être sûr qu’elle ferait correctement ce qu’elle aurait à faire. Je savais qu’elle ne se tromperait pas, mais je tenais à ce qu’elle s’imprègne de ce qu’elle avait à faire, puisque je n’aurai pas l’occasion de vérifier les effets de ce travail. Et cela malgré la conviction que j’avais une confiance totale en ce que j’avais fait. C’était la première fois que j’effectuais un travail pour sceller la solidité du ménage de mon ami et ce serait également la dernière fois. Tout cela devait être fait dans l’une des trois nuits à venir et Badiallo devait venir me rendre compte dans la nuit du jeudi au vendredi. Je donnai à la jeune femme l’assurance que personne ne la surprendrait dans sa tâche à moins que l’intéressé n’ait moins d’une semaine à vivre. Cela parut la rassurer et elle ne demanda pas le but de cette opération, mais elle comprenait qu’en quelque sorte je lui remettais les clés de son domicile conjugal. Je rentrai chez moi et me préparai à goûter une soirée de détente. Mais le sort en décida autrement. Mon épouse m’annonça que Maraka souhaitait me voir. A peine avait-elle fini de me transmettre ce message qu’un émissaire de Mory arriva et me fit savoir que le grand frère allait se mettre en route pour venir me voir. Je fronçai les sourcils, car cette visite était plus qu’inhabituelle. Qu’est ce qui pouvait obliger notre aîné à venir chez moi, alors qu’il lui était loisible de me convoquer à son domicile comme il avait l’habitude de le faire ? Je me suis dit que décidément cette nuit là, je n’aurai pas de répit.