Djigui récupère Maraka, qui perdait pied de plus en plus. Mais c’est pour s’apercevoir que l’encerclement se resserre autour du Vieux
Comme je vous l’avais dit, Maraka me causait quelques inquiétudes. Il était devenu ces derniers temps très irascible, au point de se montrer par moments insupportable aussi bien pour ses proches collaborateurs que pour sa famille. Il s’enflammait pour un rien, devenait volontiers désagréable même lorsqu’on s’adressait courtoisement à lui. Comme il était doté d’un esprit de répartie redoutable, les gens, pour ne pas s’exposer à des réponses humiliantes, avaient commencé à faire le vide autour de lui. A soixante-trois ans, Maraka donnait de plus en plus l’image d’un vieil homme amer et aigri. Lorsqu’il parlait des autorités en place, il laissait souvent échapper des remarques désobligeantes, qui se révélaient aussi très imprudentes pour qui savait à quel point les mouchards s’étaient multipliés. Lorsqu’à côté de lui, quelqu’un essayait de le rappeler à la pondération, il rabrouait rudement la personne en lui faisant savoir qu’il s’était suffisamment battu pour l’indépendance de ce pays pour avoir maintenant le droit de juger les gouvernants, même le plus haut placé d’entre eux. J’étais sans doute le seul à comprendre pourquoi Maraka se comportait avec une telle hargne. Le Vieux avait mal à l’âme. Il sentait que l’heure des épreuves s’approchait pour lui et qu’il perdait petit à petit la maîtrise des événements. Son audience au sein du parti s’était réduite et s’il continuait à gagner beaucoup d’argent, il ne disposait plus de la même toute-puissance financière qu’autrefois. Le gouvernement s’intéressait en outre aux domaines du transport et du négoce, qui étaient les terres de prédilection du Vieux. Et les rumeurs sur la création d’une monnaie nationale devenaient de plus en plus persistantes. Pour un commerçant comme Maraka, la perspective d’un franc malien constituait une mauvaise nouvelle, car elle laissait présager des complications innombrables dans ses contacts avec ses partenaires des pays voisins. Enfin, pour ne rien arranger à ses affaires, la frontière avec le Sénégal était fermée pour une durée indéterminée. Ce fut d’ailleurs Bouramani, qui confirma à Maraka la nouvelle de la création du franc malien. Les deux hommes s’étaient rapprochés, souvenez-vous, au moment des obsèques de M’Baye, un peu plus de dix-huit mois plus tôt. Ils n’étaient pas devenus des amis, mais ils se découvraient des points communs. Maraka me disait souvent qu’il n’avait aucune raison de combattre un vaincu et de le tenir à l’écart. Ce qui l’avait toujours hérissé chez Bouramani et qui continuait d’ailleurs à l’agacer, c’était l’attachement de ce dernier aux valeurs des « toubabs ». En dehors de ce sujet, ils pouvaient parler de tout sans se disputer. Or, s’il s’agissait de parler, Bouramani avait beaucoup de temps pour le faire. On lui avait donné à Koulouba un poste de conseiller spécial auprès du Président. Cela voulait dire qu’il possédait un grand bureau, qu’il disposait d’une voiture de fonction, mais qu’il n’avait absolument rien à faire. Sauf à tendre l’oreille pour capter par ci et par là quelques informations confidentielles. Bouramani avait donc été neutralisé. Mais pas suffisamment, de l’avis de tous les grands pontes au sein de l’Union. Le leader progressiste restait dans la ligne de mire de la clique de Sidiki. Cette dernière s’était baptisée de manière ronflante « aile radicale » du parti. Elle voyait dans Bouramani un personnage qu’il fallait abattre de manière spectaculaire afin de lancer un avertissement sans équivoque aux « nostalgiques de la colonisation ». Sidiki et sa bande n’avaient pas peur d’employer des termes grandiloquents pour qualifier leurs ennemis. Ils se montraient aussi très obstinés dans leurs haines et ne se lassaient pas de revenir à la charge auprès de Mokédian à qui, ils répétaient sans cesse qu’il n’était pas très prudent de maintenir à son côté un adversaire politique aussi pugnace et entêté. Pour eux, le leader progressiste demeurait un « ami incorrigible » des Français et il devait certainement informer l’ancienne métropole de tout ce qu’il apprenait à Koulouba. Pour dire la vérité, cette suspicion propagée par les gens de Dossokoro, était très largement partagée au sein de l’Union, dont les caciques s’accommodaient mal de voir Bouramani « installé confortablement à Koulouba ». La campagne de discrédit menée par les commissaires politiques ne plaisait cependant pas à tout le monde.
LA BRAVOURE ET LA PEUR : J’en eus l’illustration le jour où, venu voir son ami Fakara, Bamoro en personne accusa en ma présence le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité d’isoler le Président et de le rendre paranoïaque. « Dossokoro, dit-il d’une voix pleine d’amertume, s’ingénie à faire croire au patron que les colons, qui ne lui pardonnent pas de se tourner de plus en plus vers les pays de l’Est, travaillent jour et nuit à faire tomber son régime. J’ai clairement donné mon avis au président sur cette question et je l’ai mis en garde contre les membres les plus zélés de son entourage. Ceux qui ne savent se faire écouter qu’en répandant des calomnies et des dénonciations. C’est d’aillleurs uniquement à cela que se consacrent ces fameux « commissaires politiques ». J’espère que le Chef gardera la tête froide face à tous ces professionnels de la délation et qu’il saura faire la part des choses dans ce qu’ils lui distillent à longueur de rencontres. Cependant, je reste pessimiste. Car j’ai l’impression que ces oiseaux de mauvais augure ont littéralement cerné le Président et que nos propos à nous autres ne trouveront pas grâce à ses oreilles. Pourtant je n’abandonnerai pas la partie, car je sais de quoi ces gens là sont capables. Ils tueraient père, mère et enfants pour s’élever dans la hiérarchie politique ». Bamoro se tut brusquement après avoir prononcé cette dernière phrase. Il s’était tout d’un coup rendu compte que mon ami Sidiki faisait partie du groupe des individus qu’il dépeignait de manière si méprisante. Je le mis à l’aise en lui confirmant que je portais le même regard sur les « Commissaires » et que Sidiki confirmerait sous peu tout le mal que Bamoro disait de lui et de ses acolytes. Lorsque j’ai quitté ce soir là mes deux aînés, j’ai senti dans mon dos leurs regards pleins d’amertume. Quelques années plus tard quelqu’un me raconta que Bouramani entretenait à l’époque une correspondance codée avec certains milieux conservateurs français et qu’il leur envoyait des rapports réguliers sur la situation au Mali. Cette information me parut complètement fantaisiste, mais le fait même qu’elle ait pu exister donne une idée de l’atmosphère qui régnait en fin de l’année 1961. Mokédian avait rompu les amarres avec Paris et tout le monde était convaincu au sein de l’Union que la France nous ferait payer cher notre émancipation. Je partageai cet avis, mais je savais que la métropole n’avait pas besoin d’entrer dans des petits complots misérables pour s’imposer de nouveau à nous comme un interlocuteur incontournable. L’ancien colonisateur était à l’affût de nos erreurs et espérait que l’une de celles-ci se transforme en une grosse faute qui nous mettrait à sa merci. Ce genre d’analyse de bon sens n’intéressait pas des gens comme Sidiki et Dossokoro. Ce qui importait aux deux compères, c’était d’entretenir un climat de soupçon et de mettre en accusation un maximum de leurs rivaux. Face à leur froide détermination, Maraka ne faisait pas le poids. Devenu à mon avis trop imprudent dans ses commentaires, il se mettait lui-même en danger. Je savais qu’il n’y avait qu’un seul moyen pour enrayer l’engrenage : donner au Vieux la sérénité d’âme que m’avait insufflée Lamissa. Mais je ne pouvais aborder ce problème de front. Maraka était tellement orgueilleux, qu’il se mettrait aussitôt en colère si jamais je lui disais que je voulais le rendre plus résistant psychologiquement. Il croirait que je l’accusais de lâcheté et cela pourrait détruire toute l’estime que nous avons l’un pour l’autre. Pourtant, nous autres les chasseurs, nous savons que la peur est la plus naturelle des émotions. Il n’y a aucune honte à l’avouer, il faut surtout trouver le moyen de la contenir pour la dominer. Tout homme, qui n’est jamais allé à la chasse, peut se frapper la poitrine et jurer que jamais un lion ne le ferait pas détaler. Mais tout chasseur sait qu’en face du fauve qui surgit à l’improviste, tout être normalement constitué ne peut avoir que deux réactions : soit il se trouve cloué sur place par la terreur ; soit il prend sans réfléchir ses jambes à son cou. Le chasseur combat cet élan naturel de peur en se munissant de diverses amulettes et en poussant très loin sa formation d’initié. S’il ne s’entoure pas de ces précautions là pour se raffermir lui-même, il réagira comme je vous l’ai indiqué plus haut. La bravoure est une qualité naturelle. Mais à elle seule elle ne permet pas d’affronter toutes les situations. La raison en est toute simple : la bravoure cohabite avec la peur. Et cette dernière entraîne la lâcheté si elle prend le dessus. Voilà une des dualités que tout chasseur apprend à résoudre dès le début de son initiation. Ne dit-on d’ailleurs pas qu’une peur maîtrisée est le meilleur stimulant de l’intelligence ? Après avoir bien réfléchi sur le problème, je me suis décidé à agir sans avertir Maraka. Il n’était pas question qu’il se déplace pour aller voir Lamissa, il ne l’accepterait jamais. Il fallait que tout se fasse à Bamako. C’était plus compliqué à gérer, mais pas impossible. J’ai fait mes préparatifs, puis je suis passé voir mon bienfaiteur pour lui dire que j’avais besoin de le voir cette nuit là même. Il fut étonné et parut sur le point de me poser quelques questions. Mais en voyant mon air résolu, il laissa tomber les interrogations qui lui venaient aux lèvres. Je suis arrivé chez lui très tard dans la nuit et je me suis dirigé tout droit vers sa chambre où il m’attendait. Je lui demandai d’abord de m’indiquer l’endroit où il rangeait ses habits. Là encore, Maraka voulut se faire expliquer mes intentions, mais à nouveau il choisit de me faire confiance. Il me désigna du doigt sept cantines fermées par de gros cadenas. Il les ouvrit les unes après les autres. Je tirai de la poche de mon habit un petit sac de toile rempli d’une fine poudre blanche, dont la composition était très complexe et qu’il m’avait fallu une dizaine de jours pour fabriquer. Je jetai une pincée de cette poudre dans chaque cantine. Pendant que Maraka remettait les cadenas en place, je sortis pour planter devant chaque chambre de la concession un bâtonnet très pointu. J’entourai chaque bâtonnet de plusieurs rangs d’un fil noir que j’avais enroulé autour de ma cuisse gauche.
« QUELQU’UN DE DROIT » : Cette précaution devait empêcher les occupants d’entendre ce que nous allions faire. Et si par le plus grand des hasards, ils percevaient un bruit inhabituel et voulaient accourir pour voir ce qui se passait, les bâtonnets bloqueraient les portes. Je suis ensuite parti avec Maraka dans ses toilettes personnelles. Auparavant, nous avions pris dans une remise deux énormes calebasses neuves appartenant à son épouse. Je suis allé moi-même au puits pour remplir l’une d’elles. La seconde fut placée à un mètre de la première et renversée. Je demandai à Maraka de monter dessus et d’y rester perché. Le vieux hésita une nouvelle fois, mais je lui jetai un coup d’œil autoritaire. Il exécuta avec précaution mes instructions, craignant visiblement que la calebasse ne se brise sous son poids. Mais rien de tel ne survint. Maraka n’eut aucune peine pour rester en équilibre sur la large surface bombée, mais il ne cachait pas une certaine nervosité. Je m’accroupis à mon tour devant la calebasse remplie d’eau et commençai à invoquer les esprits de la brousse. Mes incantations furent très longues, mais une certaine vibration dans l’air de la pièce me fit comprendre que j’avais réussi. Je plongeai aussitôt ma main gauche dans mon sassa et je retirai la corne que m’avait offerte Dianguina et dont je devais faire un usage très limité. Je plaçai l’objet entre les deux calebasses et me glissai rapidement derrière Maraka. Je l’ai vigoureusement saisi par les épaules et au même moment une forte détonation retentit. Le corps du Vieux se recouvrit de sueur et je sentis ses muscles trembler sous mes mains. J’ai renforcé ma prise et j’ai attendu de longues minutes. Une obscurité complète avait envahi le local et Maraka dégoulinait littéralement de sueur. A un moment donné, je le lâchai et du plat de ma paume gauche je lui portai un coup violent sous l’omoplate gauche dans la région du cœur. Mon bienfaiteur eut un hoquet, ses frissons s’accentuèrent au point qu’il se mit à claquer des dents. Ce phénomène s’apaisa progressivement et quand je me suis aperçu que la respiration du Vieux était redevenue régulière, je suis passé à la dernière phase de l’opération. J’ai demandé à Maraka de se lever et de sauter à pieds joints dans l’autre calebasse qui se trouvait devant lui. Cette fois-ci, il m’a obéi sans marquer la moindre hésitation. Il retomba dans la calebasse où il n’y avait plus la moindre goutte d’eau. Le bruit de l’ustensile brisé se répercuta longuement dans la pièce. Je récupérai ma corne et aidai Maraka à regagner sa chambre. Nous n’avons plus jamais reparlé de ce qui avait été fait cette nuit et le Vieux ne m’a jamais demandé ce que je lui avais fait. Mais il devait se douter du but de mon intervention. J’avais exorcisé sa crainte du lendemain. Comme moi, Maraka acceptait ce qui lui arriverait et il l’affronterait dignement. Cette tranquillité d’âme mit une semaine à l’imprégner. Mais sa transformation impressionna tout son entourage. L’homme nerveux et querelleur s’était apaisé. Au marché, il jouait un rôle plus conforme à son âge, celui du patriarche que les jeunes négociants venaient consulter. Le Vieux avait sa méthode. Il écoutait patiemment tout le monde, même ceux qui venaient exposer des problèmes futiles. Neuf fois sur dix, il demandait à son interlocuteur de lui laisser le temps de réfléchir et de revenir le lendemain. Les jugements que Ladji (ainsi le surnommaient ses jeunes collègues) rendait étaient quasiment infaillibles. Et la sagesse qu’on lui reconnaissait de plus en plus lui permit de régler de nombreux litiges. Ses collègues commerçants se référaient à lui en disant « mogo tilé nén do (c’est quelqu’un de droit) ». Maraka recommença à voir les jeunes collègues venir lui confier leurs bénéfices et ces sommes étaient de plus en plus importantes. Lui-même prêtait volontiers de l’argent aux débutants de modeste condition et ceux-ci le remboursaient à tempérament. En ce début d’année 1962, Maraka jouissait d’une côte extraordinaire dans le milieu du Grand marché et je connaissais des gens, qui étaient prêts à se jeter au feu pour lui. Mais si le Vieux s’était assagi sur le plan social, il demeurait passionné par la politique et de ce côté là, personne ne pouvait le corriger. Un jour, mes deux plus fidèles collaborateurs Zantigui et Baga, me rapportèrent un fait qui me laissa songeur. Les deux hommes restaient assez tard au magasin pour m’aider à boucler les comptes et à ranger les paniers de colas. Puis ils s’en allaient ensemble puisque leurs domiciles étaient contigus. Leur trajet les faisait passer devant le domicile de Maraka. La veille, me dirent-ils, ils avaient vu sortir de la concession un homme qui devait être Bouramani. L’obscurité était tombée et la visibilité dans la zone était des plus mauvaises. Mais Zantigui avait reconnu le célèbre bonnet marocain du leader progressiste. Baga lui avait plutôt prêté attention au bruit des pas. Bouramani avait l’habitude de porter des sandales taillées dans de vieux pneus et retenues au pied par des lanières de caoutchouc. Ces chaussures - qui avaient fini par prendre le nom de Bouramani lui-même - avaient connu une côte certaine et les cordonniers en écoulaient une quantité appréciable. Lorsqu’on les portait, elles faisaient un bruit caractéristique en claquant sur le talon du marcheur. C’était ce bruit que Baga avait identifié. La visite de Bouramani chez Maraka m’intriguait. Comme je vous l’avais dit, les deux hommes s’étaient beaucoup rapprochés l’un de l’autre depuis l’assassinat de M’Baye. Mais qu’est-ce qui avait pu se passer de si grave au point que le patron progressiste se donne la peine de se rendre en personne chez l’un de ses plus farouches anciens adversaires ? Le suspense n’allait pas durer très longtemps. Dans la matinée, Maraka m’envoya un messager pour me demander devenir le voir le soir même. Je choisis de me rendre chez lui vers le crépuscule. En passant devant la Maison des artisans, j’entendis quelqu’un lancer mon nom d’une voix très forte. Je donnai un coup de frein à mon vélo. Ce qui m’intriguait dans cet appel, c’est que son auteur me donnait l’impression de quelqu’un qui avait l’habitude de donner des ordres. En témoignait l’accent impérieux de l’interpellation qu’il avait lancée. Je vis s’approcher de moi un homme corpulent, très grand et de teint noir. Je mis du temps à le reconnaître. Primo, parce que notre dernière rencontre datait certainement de plus de dix ans. Secundo, parce que lors de cette rencontre précisément, il portait un uniforme. C’était Bricodiè, le sous-officier de gendarmerie avec qui j’avais eu à faire quand Sanfing m’avait fait convoquer au poste. Je ne cherchai même pas à cacher ma surprise. Notre dernier contact n’avait rien eu d’amical et je me demandai donc ce que le gendarme me voulait. Il me fit savoir il était monté en grade entre-temps et qu’il était maintenant sous-lieutenant. Il avait à me parler seul à seul pour une affaire d’importance et souhaitait si possible me rencontrer le soir même. Je lui fis savoir que j’allai à une commission urgente, mais qu’aux alentours de 21 heures nous pourrions nous revoir chez moi.
UNE GROSSE FAUTE DE JUGEMENT : J’étais plutôt perplexe en reprenant ma route, mais ma vie avait été suffisamment parsemée de très étonnants hasards pour que ce qui arrivait ne me désoriente pas trop. De toute façon, l’urgence était d’en terminer avec Maraka. Le Vieux me reçut avec un empressement non dissimulé et il m’apprit (ou plus exactement me confirma) que Bouramani était venu le voir la veille juste après le "safo", la prière du soir. Le leader progressiste venait partager avec lui un fait qu’il estimait aussi déplorable qu’inquiétant. C’était la surveillance qui se resserrait autour des personnalités progressistes. Il mettait cette initiative sur le compte de Dossokoro et de son âme damnée, Sidiki. Bouramani avait dit qu’il n’était pas trop étonné de ce qui lui arrivait, même s’il était quelque part incommodé par le zèle déployé par Sidiki dont les agents ne se cachaient même plus pour relever tous ses faits et gestes. Bouramani avait tenu aussi à dire au Vieux que dans une certaine mesure il pouvait comprendre qu’une surveillance étroite soit exercée à l’endroit de Hady et de Diatigui (indexé comme activiste progressiste notoire depuis les années quarante). Mais pourquoi étendre ce traitement à Bassory ? Tout le monde connaissait la modération de cet l’homme qui était en outre rongé par une maladie très grave et se voyait littéralement cloué sur son lit de souffrances. Pourquoi aussi mettre dans la ligne de mire Niagan, l’une des personnalités les plus pondérées du pays ? Bouramani avait lâché un autre nom qui fait sursauter Maraka, c’était celui de Ganda. Voyant que ce patronyme ne me disait pas grand-chose, le Vieux me raconta alors l’histoire de cette personnalité très particulière. L’homme avait été un Progressiste, mais il s’était par la suite rallié à l’Union et avait adhéré à fond à la philosophie fédéraliste de Mokédian. C’était un homme rigoureux, à la limite austère et étranger à toute forme de double jeu. A la création de la Fédération du Mali, il avait été nommé ministre fédéral de l’Information et s’était montré l’un des relais les plus loyaux et les plus actifs de Mokédian à Dakar. Son dévouement ne lui avait pourtant pas épargné les médisances venant du camp de ses anciens adversaires politiques au point que lors d’une réunion de la direction unioniste, le Président en personne décida de mettre le holà aux critiques que certains adressaient à Ganda, l’accusant notamment de mener un jeu solitaire. Mokédian avait alors lancé une réflexion qui resta longtemps célèbre. Il avait dit : "Dunan mi bè i ka so kolossi ka tèmè i yèrè kan, o tè dunan yé tugun (l’étranger qui veille sur ta maison mieux que toi-même ne le fais n’en est plus un"). Les activistes avaient très mal pris cette pique de Mokédian, mais ils accusèrent le coup en se jurant de trouver l’occasion de se venger un jour de Ganda. Cette occasion leur fut offerte après l’éclatement de la Fédération qui constituait indiscutablement un échec personnel pour Ganda. L’homme avait beaucoup fait pour essayer d’améliorer l’image de Mokédian et des Soudanais dans la perception qu’en avait la population sénégalaise. Mais il avait développé cette stratégie sans en référer aux caciques de l’Union. Il avait en effet ses méthodes et surtout son propre dispositif déjà fonctionnel avec ses réseaux et même sa troupe de fidèles qui opérait sur le terrain. Ce fut cette tactique menée en solo que les adversaires du ministre stigmatisèrent par la suite. Pour eux, cédant à son orgueil et à sa trop grande confiance en soi, Ganda avait mené une campagne inadaptée qui avait abouti à dresser les Sénégalais contre Mokédian. Le Président ne partageait pas cet avis, mais il facilita indirectement la tâche aux adversaires du médecin en ne reprenant pas ce dernier dans l’équipe gouvernementale. Ce qui pouvait s’interpréter comme une sorte de désaveu. Quand l’équipe des commissaires politiques se constitua, il se trouva en son sein des ennemis de Ganda, qui n’avaient jamais digéré son attitude hautaine et détachée à leur égard. Ils jugèrent venue l’heure de régler les comptes et mirent la pression sur l’ancien ministre. Mais ils ne se doutaient pas de la réaction de ce dernier. Ganda était trop orgueilleux pour se laisser impressionner des manœuvres de basse police. Mais il était plus qu’agacé par le ballet des silhouettes furtives qui encerclaient systématiquement son domicile situé à la lisière de Niaréla et Quinzambougou. Les anges gardiens ne prenaient pas trop la peine de se cacher et quand ils étaient fatigués de faire le pied de grue, il leur arrivait d’aller tout bonnement se reposer les jambes chez un dirigeant unioniste dont le domicile jouxtait celui de Ganda. Le médecin se doutait que sa mise sous surveillance avait été provoquée par une visite qu’il avait récemment rendue à Bouramani. Il décida donc de prendre le taureau par les cornes et se rendit à Koulouba. Mokédian le reçut sans le faire attendre. Ganda se dirigea droit vers le petit et modeste bureau derrière lequel était assis le président. Il ne prit pas place dans un des fauteuils destinés aux visiteurs. Il appuya sur le rebord du bureau ses deux poings serrés et d’une voix qu’il essayait de maîtriser, il lança "Pourquoi me fais-tu surveiller ? Si c’est parce que je suis allé voir Bouramani, sache que ce n’est pas cela qui me dissuadera de lui rendre visite". Mokédian était vraiment étonné de l’accusation portée par son ancien collaborateur. Personne ne lui avait fait part d’une quelconque surveillance exercée sur Ganda. Il promit au médecin d’éclaircir cette affaire. Ganda tourna alors les talons et se dirigea vers la porte du bureau. Il ne se rendait pas compte qu’en agissant ainsi il commettait ainsi une grosse faute de jugement. Son attitude cavalière irrita en effet Mokédian. Pour le Président, le docteur avait des raisons de s’indigner, mais rien ne lui donnait le droit de traiter sans ménagement le premier personnage de la République. Au moment où le visiteur posa la main sur la poignée de la porte, le Président l’interpella sèchement par son prénom "Ganda !". L’intéressé ne prêta pas du tout attention à l’accent irrité qu’il y avait dans cette adresse. Il lâcha la poignée, se retourna lentement, mit ses mains dans ses poches et demanda avec une certaine impatience : "Oui ? Quoi encore ?". C’est certainement à ce moment que se produisit la rupture définitive entre les deux hommes. Mokédian plissa ses yeux pour contenir sa colère et répondit "Rien, Ganda, absolument rien". Le médecin partit sans se rendre compte qu’il venait de donner un coup de main décisif à ceux qui étaient contre lui. Mokédian ordonna qu’on cesse de le surveiller, mais la relation d’estime qui existait entre les deux hommes disparut à tout jamais. Tout ce que je vous raconte là, je ne l’ai pas appris d’un seul coup de la bouche de Maraka. La plupart des détails me parvinrent d’autres témoignages que j’ai recueillis au fil du temps. Mais en ce début d’année 1962, une seule chose chagrinait le Vieux. Lors de son entretien avec lui, Bouramani lui avait dit que toute cette chasse aux sorcières était orchestrée par Sidiki. Maraka n’avait pas voulu l’admettre. Dans les machinations qu’on lui rapportait, il voyait uniquement la main de Dossokoro. Malgré qu’il ait perdu presque toutes ses illusions vis-à-vis de son ancien protégé, le Vieux n’acceptait toujours pas d’admettre que Sidiki soit capable de certaines vilenies. Je le comprenais très bien. Le vieux négociant avait aimé mon ami comme on aime un fils prometteur et brillant. Quelque chose de cette affection passée subsistait encore en lui. Je ne voulus donc pas lui causer un chagrin supplémentaire. Je mentis sans hésiter en lui assurant que je savais de source sûre que seul Dossokoro était derrière tout cela. Maraka poussa un énorme soupir de soulagement. Il venait d’entendre les paroles qu’il souhaitait que je prononce. Je le regardai avec une certaine pitié. Il ne se doutait pas que la visite que lui avait rendue Bouramani avait scellé son destin. Et le mien, par la même occasion. Il ne se doutait pas non plus que Sidiki serait l’instrument de notre perte à tous les deux.