Sidiki se met sous la coupe d’un ministre impitoyable et décroche la puissance qu’il recherchait. La menace se rapproche de Djigui et de Maraka
J’étais fatigué de la ville, de ses intrigues et de ses hypocrisies. J’avais besoin d’aérer un peu mon esprit et je choisis de le faire en me rendant chez deux de mes protecteurs. Kotigui Sériba et Lamissa m’avaient pris sincèrement en affection et je savais que dans cette période agitée, je trouverai auprès d’eux le réconfort dont j’avais besoin. Je commençai par l’homme du Bélédougou. Kotigui Sériba m’accueillit avec une chaleur paternelle. Il n’avait pas de descendant mâle et il n’avait pas pu récupérer à son profit les deux époux de ses filles. Ses beaux-fils ne lui avaient jamais donné l’impression, de vouloir s’intéresser aux sciences occultes. Or dans ce domaine, comme dans d’autres de la vie, il faut avoir un minimum de passion si on veut devenir un maître. Sériba avait en désespoir de cause jeté de manière arbitraire son dévolu sur un de ses beaux-fils. Mais juste au moment où il voulait le faire appeler pour commencer son initiation, on lui apprit que le jeune homme était devenu l’imam de Konodimini, un village situé près de Ségou. Le vieux maître fut bien obligé de renoncer à son projet. Pour lui, le chapelet et le fétiche faisaient mauvais ménage. Quand il me raconta l’histoire en la terminant par cette remarque, je lui fis savoir que moi-même j’irai sans aucun doute un de ces jours vers le chapelet. Cette information ne troubla pas le vieux maître. "Fais ce que tu voudras, me répondit-il. Une chose est certaine : j’aurai déjà quitté ce monde quand tu te convertiras". Il lança ces paroles avec une telle assurance que je les tournai et les retournai plusieurs fois dans ma tête pour en trouver le sens caché. Mais je n’eus pas le temps de trop cogiter. Le vieux se dirigea vers une très vieille malle et il en sortit une sorte de tunique courte qui pouvait se porter sous les vêtements. Il me tendit cette pièce d’habillement en me disant qu’elle me protégerait contre les balles. "Porte cet habit dès que tu regagneras la ville et ne le quitte pas où que tu ailles à Bamako", me conseilla-t-il. Je savais que ce genre de protection existait. Mais je n’en avais pas vu encore jusqu’à ce jour là. On m’avait dit que le coton qui devait servir à fabriquer la tunique devait être cueilli, cardé, tissé et cousu le même jour. Le cadeau de Kotigui Sériba m’a profondément ému. Il traduisait le souci que le vieux se faisait pour moi et de la vigilance avec laquelle il observait mon avenir. Son présent signifiait aussi qu’il avait lu dans ma destinée et qu’il voulait m’éviter de terminer tragiquement. Cette nuit quand je me suis retrouvé seul dans la case d’hôtes où j’avais été logé, je pris mes cauris pour un exercice de divination. Ce que je vis me fit sursauter.
Un cadeau inestimable - Je suis resté longtemps pensif, sans même songer à ranger mes "outils". En levant la tête, je vis que Kotigui Sériba était debout dans l’encadrement et qu’il me regardait avec un air grave. Comment s’était-il approché sans que je ne m’en rende compte ? Je ne puis sincèrement vous le dire. "Je sais ce que tu as vu, me jeta-t-il. Mais n’en parles à personne". Il a ensuite tourné le dos et s’est enfoncé sans bruit dans la nuit. Le lendemain, il me fit l’honneur de me raccompagner pendant un bout de chemin alors que je prenais la direction de Madina-Kourou lamini. Avec Lamissa, l’accueil fut tout aussi affectueux et quand nous sommes restés seuls la nuit, le vieux maître aborda un sujet que je n’osai même pas frôler. "Tu as vu juste dans ton exercice de divination, me confirma-t-il. C’était pour la toute dernière fois que Kotigui Sériba et toi, vous vous êtes rencontrés. Tu ne le reverras plus jamais vivant. C’est pourquoi il a tenu à te faire le cadeau inestimable que tu vas emporter jusqu’à Bamako. N’oublie pas ceci, tu le porteras en permanence sous n’importe quel habit que tu dois porter. Ne t’en débarrasse jamais sauf quand tu es chez toi et avec ton épouse. Il a agi ainsi pour la simple raison qu’il a beaucoup d’estime et une affection quasi paternelle pour toi. Tu as été formé dans un certain sens par Béréminè, qui a été notre maître à tous. Cela nous impose de veiller sur toi. Nous le faisons d’autant plus volontiers que la ville ne t’a pas changé. Tu es resté attaché aux traditions de tes ancêtres. A celles de tes grands pères et même d’une certaine manière au chemin vers lequel ton père Mandénmory a voulu t’amener n’eut été l’influence de son ami Bougary dont le métier des armes a rehaussé le prestige. Il a eu la possibilité de te confier à la prophétie de ses grands parents. Ce sont eux qui t’ont fait emprunté ce chemin des connaissances en te donnant la force et la sagesse nécessaires pour cela. Djigui, ton destin est tracé depuis le jour où tu as quitté ton Dangassa natal. Tu ne deviendras jamais un « tro-tro yèlèma » (chauve-souris)." En clair Lamissa voulait me dire que je ne serais jamais un personnage indéfinissable, comme la chauve-souris. En disant cela il pensait sûrement à Sidiki. "Ni Kotigui Sériba, ni moi, poursuivit Lamissa, n’avons la possibilité de t’épargner les épreuves à venir. Mais nous pouvons empêcher qu’elles ne te détruisent. Et chacun de notre côté nous travaillons justement à cela. Dans peu de temps ton père et ami Sériba va nous abandonner. Mais moi je continuerai la tâche. Et je crois qu’elle te sera bénéfique". Je suis resté trois jours auprès de Lamissa avant de regagner Bamako. Il se trouvait que Maraka m’attendait avec impatience. Il avait laissé, aussi bien à mon magasin que chez moi à la maison, des messages pour que je le joigne dès mon retour. Quand je suis allé le retrouver à son magasin, nous avons convenu de nous rencontrer chez lui tard dans la nuit pour ne pas être dérangés dans notre conciliabule. Je me suis préparé en conséquence et j’avais raison de le faire, car à peine nous nous sommes installés que Maraka sortit de dessous son divan un jeu de douze bâtonnets bien taillés et attachés ensemble avec du fil noir. Le Vieux était un musulman convaincu et un pratiquant sincère, cela était connu. Mais comme chez tout bon Soudanais, deux croyances cohabitaient en lui et dans sa maison le fétiche n’était jamais loin de la bouilloire, alors le Vieux ne se gênait pas pour tenter, quand il est seul ou avec moi, de s’adonner à cette passion qu’attisait désormais une curiosité devenue morbide. Maraka se doutait que les événements se précipitaient et il avait besoin de faire le point. Je pris les bâtonnets, mais je ne les ai pas utilisés puisqu’il savait lire les signes que ces instruments là envoyaient. Je les ai doucement posés à côté de moi et j’ai regardé mon bienfaiteur au fond des yeux "Maraka, lui dis-je, pourquoi veux-tu te tourmenter en m’entendant te répéter des choses que tu sais déjà ? Lorsqu’avec mon aîné Dianguina, nous avons procédé à ton "burudju gossi", ta ligne de vie t’a été clairement donnée. Nous avons été très francs avec toi, car c’était notre devoir. La seule preuve supplémentaire que je puisse te donner aujourd’hui est que, je serais là à tes côtés. Cette révélation, t’ébranle un peu plus n’est ce pas ? ». Maraka voulut ouvrir la bouche, mais ne réussit qu’à écarquiller les yeux, puis à battre les paupières comme s’il avait quelque chose dans les yeux. Un lourd silence s’établit dans la pièce durant au moins une longue minute avant que je ne l’interrompe en poursuivant :
Un leader à faire monter – « Il n’y a aucun moyen de prévenir ce qui va arriver. Mais Lamissa t’a donné quelque chose qui peut adoucir ton sort à condition que tu le gardes constamment sur toi. Il t’a dit que tu es dans un jeu qui te dépasse et que ton sort est lié à celui de personnes que le pouvoir ne veut plus voir. Mokèdian a un avantage sur toi que rien ne peut combattre : la puissance qu’il détient aujourd’hui lui est donnée par les hommes. Cela, aucun esprit ne peut le défaire. Reste donc comme tu l’as toujours été. Fais face avec dignité à ta destinée. Toi et moi, nous avons le même souci. Quoi qu’il nous arrive, il ne faut pas que nos familles se souviennent de nous comme des hommes qui leur ont apporté la honte qui est le pire des déshonneurs". Quand j’eus terminé, Maraka resta un moment silencieux. Puis il me livra ce qu’il avait sur le cœur. "Il y a dit-il, une chose que tu ignores peut-être, mais dont Mokèdian a eu connaissance, je ne sais comment. Il y a plusieurs années lorsque Mako cherchait un jeune leader à faire monter à ses côtés, nous avions le choix entre Mokèdian et Sèguè. Mon ami était en faveur du premier et moi, je défendais le second. Je l’ai fait en toute sincérité. Pour moi, Sèguè malgré son tempérament emporté avait les qualités pour être un grand dirigeant alors que Mokèdian ne possédait qu’une expérience politique locale. Celle qu’il vivait à cette époque là au Kénédougou. Mais si mon ami tenait à lui c’était parce que, pour lui il était un esprit brillant doté d’un courage physique extraordinaire. Dans la grande école où il avait fait ses études, il n’avait pas hésité un jour à se jeter à l’eau pour sauver un de ses camarades qui se noyait. Mon ami avait vécu cette époque puisqu’il était leur surveillant dans cet établissement. Les « Toubabs » savent cela et Mako me disait qu’ils craignaient ce genre de personnage chez qui le courage la dispute à la témérité. Mako a semblé pourtant être de mon avis, en tout cas je l’ai pensé, jusqu’au moment où nous avons envisagée de créer l’Union. Sèguè, qui était la cheville ouvrière du Bloc soudanais et qui confirmait les dons que j’avais détectés en lui, se trouva brusquement en divergence avec Mako. Il était contre un rapprochement avec les gens du Parti démocratique soudanais. Il voyait en eux de dangereux communistes qui viendraient semer la pagaille dans nos rangs. Il ne cessait de répéter à Mako : "Faisons avec ce que nous avons". Or mon ami président était lui aussi quelqu’un de très obstiné, un vrai malinké sous ses dehors calmes. Il m’appela un soir et il m’informa qu’en fin de compte il ferait monter à ses côtés Mokèdian. C’est ce jour là qu’il m’a décrit l’anecdote ce que je viens de te révéler. Sèguè, à son avis, était trop éloigné de ses vues et comme c’était un homme aux convictions entières, il ne pouvait pas être l’homme de confiance du vieux chef. Il essaierait par tous les moyens de torpiller l’Union et cela, Mako ne le supporterait. Aussi pour prévenir d’éventuelles frictions, il préférait faire venir près de lui Mokèdian qui avait la même vision du rassemblement que lui. Le raisonnement de Mako était imparable et je me suis rallié à son opinion, même si c’était à contrecœur. Personnellement et même au moment où nous nous entendions très bien, je n’ai jamais senti Mokèdian comme quelqu’un qui partageait mes conceptions sur la société. Je serais toujours pour la libre entreprise. Je le répète une fois de plus. Si je suis aujourd’hui à la tête d’une fortune importante, je le dois avant tout à moi-même. Je ne suis pas prêt à voir mes biens mis à la disposition de gens qui n’ont même pas le mérite d’avoir construit leur propre maison. Je ne suis pas prêt non plus à voir mes moyens de subsistance être détruits sans que je ne me batte pour les conserver. En tant que transporteur, j’ai mis mes camions à maintes reprises au service des militants de l’Union. Une partie des recettes, que mes activités m’ont apportées, a servi à financer les activités de mon parti. Or, ces derniers jours j’ai appris de source sûre, que le gouvernement va mettre fin à nos activités de transport et de commerce et qu’il va les prendre en charge. En le faisant ils vont à l’encontre des convictions des commerçants qui croient fermement que le commerce et le transport étaient les vocations premières des Soudanais. Cette croyance est une vérité historique qui ne se démentira jamais, même après ma disparition.
Les uns contre les autres - Personnellement je prends cette décision comme une manifestation d’ingratitude vis-à-vis de gens qui ont, eux aussi, combattu pour l’indépendance. Ensuite je ne comprends pas pourquoi le gouvernement veut nous priver de notre gagne-pain alors que nous exerçons notre métier sans que personne ne se plaigne de nous. Je vais donc me lever et combattre ces mesures si elles sont proclamées. Voilà ce que je voulais que tu saches. Ce que j’attendais de toi, c’était de voir quelles étaient mes chances de victoire et ce que j’obtiendrai avant que la tourmente ne m’emporte. Mais tu as raison de refuser de lire mon avenir. En voulant trop savoir, je risque de ne plus agir et de toute façon quoi que je fasse, je n’échapperai pas à la vindicte de Mokèdian. Alors perdu pour perdu, je tomberai en combattant. Mais je te prédis quelque chose, Djigui. Même si je n’ai pas ta science de la divination, je suis sûr que cela arrivera. Ce pouvoir évolue mal. Il oublie ses anciens amis et il les combat même. Il arrivera un moment où il ne pourra se perpétuer qu’en opposant les gens les uns contre les autres. L’épouse dénoncera le mari, le frère livrera la sœur, l’ami accusera le compagnon. Ce temps est en marche, Djigui, et Dieu merci, je ne serai plus là pour le voir". L’emportement avec lequel le Vieux avait parlé était impressionnant. Jamais, je n’avais vu Maraka aussi remonté que cela. Le plus étonnant était qu’il voyait juste, mais cela je ne pouvais pas le lui dire. Cela aurait encore ajouté à son amertume. Je pris donc congé de lui et je suis retourné chez moi à pas lents. En cours de route, je ruminai les sombres prédictions du Vieux. Elles recoupaient ce que j’avais appris de diverses sources. Sidiki, furieux de n’avoir pas pu entrer dans le gouvernement, était prêt à tout pour acquérir une parcelle de pouvoir. Il était devenu un inséparable du ministre Dossokoro et tous les deux se vantaient d’être dans la garde rapprochée du Président. Ils assuraient que maintenant que le pays était devenu indépendant, il fallait se montrer très vigilant à l’égard de tout ce qui pouvait le déstabiliser de l’intérieur. Le message rencontrait malheureusement un écho favorable chez Mokèdian. Le Président savait qu’il avait « irrité les toubabs » et que ceux-ci ne laisseraient pas passer une seule occasion de lui mettre les bâtons dans les roues. Donc ceux qui, dans son entourage, multipliaient les avertissements trouvaient une oreille attentive de sa part. Dossokoro était le plus actif d’entre eux. Il avait l’avantage d’être au gouvernement et il s’occupait des questions de l’Intérieur et donc de la Sécurité directement. Il s’occupera plus tard de la justice et celà quelques jours seulement avant qu’on envoie devant lui la première charretée de malheureux personnages comme Maraka. Je reviendrais plus loin sur ces tours de passe-passe entre Mokédian et Dossokoro pour démontrer qu’il y a une complicité politique très forte entre les deux hommes. Dossokoro était un homme dur jusqu’à la méchanceté, pour qui la compréhension et l’humanité étaient assimilables à de la faiblesse. On disait que Mokédian ne l’aimait pas beaucoup, assertion à laquelle je n’ai jamais cru, mais qu’il ne pouvait pas se passer de lui puisque. Car Dossokoro, comme tous les « bons chiens de garde politiques », ne reculait jamais devant une sanction à proposer et à faire appliquer. Le ministre avait décelé le manque de scrupules de Sidiki et avait compris que pour s’élever auprès du grand chef mon ami était prêt à tout. Il l’avait donc pris sous protection et avait insisté pour que le Président lui confie des responsabilités en rapport avec son engagement politique. Mokèdian n’était pas contre cette possibilité, mais il fit remarquer que tous les grands postes de responsabilités politiques étaient déjà pris. Dossokoro sortit alors l’idée qu’il avait gardé en réserve. Il proposait la création d’un organe de « police politique » qui viendrait aider le gouvernement et le parti. Les membres seraient appelés "commissaires politiques" et la responsabilité de cette petite troupe serait confiée à Sidiki. L’idée plut au président et il demanda que Dossokoro lui fournisse d’autres noms pour la cellule.
Comme un vrai politicien - Le ministre avait déjà sa liste en tête. Celle-ci reposait sur des personnages à son image, durs et sans état d’âme tels que Baniko, Douradia, Korobin, Tiécourako entre autres. Il la donna et le grand chef n’avait pas d’objections. Ceux qui lui étaient proposés étaient des hommes plutôt jeunes (de ma classe d’âge et de celle de Sidiki) qui avaient milité de manière intensive au cours des dernières années et dont la loyauté envers Mokèdian ne pouvait pas être mise en doute. Le président demanda à son ministre de s’occuper des détails pour l’installation des commissaires. Dossokoro ne se fit pas prier. Il contacta les futurs promus, leur expliqua la mission qui les attendait et leur fit comprendre que conformément au vœu du président, Sidiki serait leur chef. La proposition ne dérangea personne et le Ministre prit bien soin de faire comprendre ensuite à mon ami que celui-ci lui devait sa place. Un soir les deux hommes montèrent ensemble à Koulouba et là, Mokèdian confirma à Sidiki ce qu’il attendait de lui. A la suite de cet entretien, mon ami avait la tête dans les nuages. Ses appétits de puissance étaient comblés puisque le président avait fait comprendre que la cellule n’avait de compte à rendre à personne, sauf à lui-même. La direction du parti fut informée à son tour et on expliqua que le champ de compétence des commissaires s’étendait jusqu’à pouvoir enquêter sur les ministres. Peu après cette séance d’information, j’ai rencontré Baraka pour lui demander son avis. Pour la première fois depuis que nous nous connaissons, mon ami khassonké se comporta comme un vrai politicien à mon égard. Il me sortit un long discours de propagande en me disant que la cellule n’était pas faite pour mettre les gens sous surveillance. Sa mission serait de détecter des hommes compétents et loyaux dans le parti et même au-delà. Cependant il m’avoua que, de sentir que l’idée d’une telle organisation venait de Dossokoro ne l’enchantait guère. Il conclut en polititien en disant ceci : « A partir du moment où c’est le Sécrétaire général lui-même qui s’occupera de la supervision de la Structure, il fera en sorte que les éléments soient à égale distance entre les intérêts du parti, qui doivent primer et celui des grands personnages de l’Etat ». Je le regardai sans cacher ma déception. "Baraka, lui dis-je avec une certaine tristesse, tu as tort de me parler comme cela. Certes, je ne suis pas instruit. Mais j’ai pour moi mon bon sens et mon expérience de la vie. Ce que vous mettez en place actuellement est une très mauvaise chose. Le Soudanais est incapable de trahison et vous allez lui apprendre à mentir, à dissimuler et à trahir. Je vais te dire ce que Sidiki et son groupe vont faire pour prouver à Mokèdian qu’ils exécutent correctement leur travail. Ils vont d’abord détecter ce qu’ils appellent les « ennemis du régime » et ils vont essayer de monter des dossiers contre eux. Ensuite ils vont les désigner à la vindicte populaire. Lorsqu’ils auront fini avec ceux qui sont contre le régime, ils vont chercher ceux qui sont contre le secrétaire général et ils recommenceront la même manœuvre. Ils ne peuvent pas faire autrement car ils doivent montrer qu’ils sont efficaces". Baraka me regarda avec étonnement. Ce que je lui disais là n’était pas un raisonnement d’illettré et il était plus que secoué, car il sentait que cela pouvait se produire. Par amitié pour lui, j’ai interrompu une conversation qui ne nous amenait nulle part puisque nous étions sur des positions complètement opposées. Avant de nous séparer, il a eu la courtoisie de me révéler que dans quelques mois il serait appelé à occuper de hautes fonctions dans la capitale du nord du pays, Gao. Une région qu’il connaissait bien d’ailleurs pour avoir occupé, en sa qualité d’administrateur, un poste de Commandant de cercle à Ansongo. Je le remerciai, avant de lui souhaiter beaucoup de courage dans l’accomplissement de ses nouvelles tâches. Je me gardais cependant de lui dire que ce serait là que nous allions nous revoir dans un peu plus d’un an. C’était à tout cela que je réfléchissais après avoir quitté Maraka. Je ne lui ai pas parlé de tout ce que j’avais découvert car je voyais bien qu’il me fallait le protéger contre ses propres imprudences. Mais cette nuit là, je n’ai pas pu trouver le sommeil. Tout comme Maraka, je sentais l’amertume et l’inquiétude m’envahir face à ce que pouvaient faire les Dossokoro et Sidiki. Pour la première fois, j’envisageai sérieusement une solution que j’avais soigneusement écartée jusqu’alors. Je pouvais dès maintenant les neutraliser en les éliminant physiquement. J’avais la possibilité de le faire. Mais je me souvenais de ce que Lonpofana. Dianguina et Béréminé m’avaient dit. Mon destin était lié à celui de Sidiki et je devais supporter tous les actes qu’il accomplirait.
La plantation du vieil Agni - Cela voulait dire que l’éliminer serait une mauvaise action dont je subirai le contrecoup. Ma famille ne serait pas non plus épargnée et cela, je ne pouvais pas le supporter. Aussi à contrecœur, j’ai laissé tomber mon projet. Il me fallait laisser faire le sort pour que nos destinées respectives s’accomplissent. Mes maîtres avaient été formels : ce que je devais endurer, Sidiki le supporterait à son tour. Il paierait la duplicité et le manque de courage dont il ferait preuve à mon égard. La machine infernale était en train de se mettre en route et nous en serions victimes l’un comme l’autre. Cette nuit là me fut très utile. J’avais, en quelque sorte, fait le point sur ma propre situation et j’avais atteint un certain degré de sérénité qui ne disparaîtrait plus, jusqu’au moment où le vent de l’Histoire me frapperait. Je me suis replongé en cette fin d’année 1961 dans mon commerce de colas qui marchait très bien. J’ai eu la permission de Maraka de me rendre à Abengourou en Côte d’Ivoire, là ou était établi l’un des fils de Lamissa, un nommé Toumani. Vous vous souvenez certainement que je vous ai déjà parlé de lui. Il avait émigré très tôt et il s’était arrêté à Bondougou où il fut embouché comme travailleur saisonnier par un planteur du nom de Yoro Bitra. Ce dernier remarqua bien vite ce jeune homme vigoureux, infatigable et toujours de bonne humeur. Quand il l’eut bien observé et qu’il s’aperçut que ses qualités lui permettaient de faire autre chose, il le déplaça de la plantation et en fit son magasinier. Quelques mois plus tard Toumani fut envoyé à Abengourou avec comme mission de donner un coup de main au fils de Yoro, Konan Blé. Les deux hommes ont fraternisé au point que Konan laissa à Toumani le soin de commercialiser du mieux qu’il pourrait les produits de deux immenses plantations de cacao et d’ananas. Toumani aurait pu avoir des responsabilités encore plus grandes, mais il avait demandé à son employeur et ami une seule chose : la permission d’aider un vieil Agni voisin dans l’exploitation de sa plantation de café. Le jeune homme avait une bonne raison de se dévouer pour le vieux planteur : il était tombé amoureux de la fille de ce dernier et voulait l’épouser. Konan ne pouvait pas refuser cette faveur à un homme qui lui avait tellement apporté. C’est ainsi que Toumani a construit sa vie. Il avait eu la chance de tomber sur une femme très active et qui le seconda dans toutes ses entreprises. Quand j’ai rencontré le cadet de Lamissa, j’ai aisément deviné que cet homme n’était pas encore arrivé à son sommet. Il respirait le dynamisme et la confiance en soi. C’était un leader naturel, qui inspirait confiance à ceux qui l’approchaient. Je lui ai donné un talisman placé dans un sabot d’antilope et confectionné par son frère Sayon. L’objet devait lui permettre de maintenir son emprise sur tous ses partenaires. Toumani avait un mérite : il n’avait jamais oublié son terroir. Il rendait régulièrement visite à son père et il payait les impôts aussi bien de Madina-Diassa que ceux de Madina-Kouroulamini, les deux villages étant liés par des relations de cousinage. Toumani m’aida à obtenir des rabais pour les cargaisons de cola achetées et Maraka fut aux anges pour la bonne affaire ainsi réalisée. Après ce voyage à Abengourou, je suis allé revoir Lamissa pour lui parler de son fils dont nous étions tous très fiers. Le vieux maître vérifia si je portais toujours sur moi la corne qu’il m’avait donnée. Je lui montrai l’objet en lui expliquant que je gardais à l’esprit ses consignes. "Mais Maraka les néglige", me répondit-il en faisant allusion au petit sachet de sable qu’il avait confectionné pour mon bienfaiteur. Je ne pouvais rien répliquer, car je me doutais que Lamissa ne lançait pas ce commentaire gratuitement. Je lui promis de vérifier ce fait à mon retour à Bamako. J’avais d’ailleurs d’autres choses à discuter avec Maraka. Car, par bien des côtés de son comportement, le vieux commençait à m’inquiéter. Très sérieusement.
( à suivre) TIÉMOGOBA