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PostHeaderIcon Le destin tourmenté de Sidiki ( 54) : LE DÉSESPOIR DE MARAKA

1961 - Le Vieux a l’impression qu’il s’est battu pour rien. Sidiki lui, lutte pour percer à tout prix

Le destin tourmenté de Sidiki ( 54) : LE DÉSESPOIR DE MARAKA

Pendant quelque temps, je me suis éloigné de la politique pour mon propre bien. Je me suis intéressé à avoir comment se débrouillait le fils de Dianguina Bakary, qui s’était établi comme menuisier à Missira. Comme je vous l’avais déjà dit, le jeune homme était quelqu’un de courageux et de volontaire. Comme il avait rapidement assimilé les principes du métier et qu’il savait créer des meubles originaux, il avait acquis une réputation assez flatteuse et ne manquait pas de clientèle. Sa réussite ne faisait pas que des heureux et certains de ses concurrents avaient usé de moyens déloyaux, pour essayer de le couler. Ils étaient allés voir des amis à eux qui travaillaient dans la grande scierie de Bamako installée au bord du fleuve et ils leur avaient demandé de retarder les livraisons de bois au jeunot. Histoire de lui faire perdre ses commandes. Bakary s’était rendu compte de la manœuvre et il avait eu une violente altercation avec l’un des contremaîtres. Lorsqu’il me rapporta l’incident, je lui donnais tort. Il était trop jeune et trop inexpérimenté pour se frotter à ces crocodiles. Je fis moi-même le déplacement et rencontrai l’homme en question. Nous eûmes une explication très franche. Il m’expliqua qu’il était soumis à des pressions gouvernementales pour servir en priorité l’Ema, une société d’état au sein de laquelle on avait regroupé tout ce que Bamako comptait de menuisiers qualifiés. Avec une telle pression il lui arrivait de stresser et comme ce n’était en réalité pas un mauvais type, il me promit de faire tout son possible pour ne plus mettre à l’index les commandes de Bakary. Cependant deux précautions valant mieux qu’une, j’obtins de Maraka que ses camions de colas lorsqu’ils n’étaient pas trop chargés puissent amener des planches de bois rouge de Côte d’Ivoire à mon protégé. Ainsi fut fait en deux ou trois voyages et Bakary avait pu poursuivre son ascension. Sa mère, Moussodié, par contre m’inquiétait un peu. Dans un premier temps elle s’était parfaitement adaptée à la vie urbaine, m’ôtant ainsi ma principale crainte. Puis elle s’était mise à perdre du poids et à devenir déprimée. Bakary me signala le fait et je me suis déplacée pour voir la dame. Je la trouvai assise dans la cour de la concession en train de s’activer autour de la préparation du repas. Elle avait en effet une mine amorphe qui me mit en alerte. Je la fis asseoir et je l’interrogeai. Elle reconnut sans faire de difficultés que ces derniers temps, Dianguina lui rendait fréquemment visite la nuit. Et qu’après chacune de ces visites elle se sentait déprimée et sans force.

La marque de l’esprit - Une fois, dit-elle, son défunt mari avait laissé passer un bon moment (presque une dizaine de jours) sans venir la voir et à ce moment elle avait senti une petite douleur persistante sous l’aisselle gauche. En procédant à un examen sommaire, elle s’était aperçue alors qu’une trace noire qui ressemblait à l’empreinte d’un doigt était apparue à cet endroit. Malgré mes protestations Moussodié tint à me montrer la fameuse tache. C’était d’autant plus facile qu’elle avait gardé les habitudes des femmes de la campagne et ne portait aucun vêtement de dessus lorsqu’elle se trouvait à l’intérieur de la concession. Elle avait effectivement dit vrai et un signal d’alarme s’alluma dans mon esprit. Dianguina m’avait parlé une fois de ce genre de marque et il m’en avait expliqué la signification. Cela voulait dire qu’un mauvais esprit avait identifié une victime, qu’il y avait apposé son signe et qu’il se préparait à l’emporter. Il me fallait dès soir même mettre en route le remède. A peine rentré chez moi, je demandai à Niagalén de me remplir un grand canari de braises ardentes et de le déposer dans ma chambre. Lorsqu’elle se fut exécutée, elle me souhaita bonne nuit en sachant qu’il me fallait rester seul. Son salut souleva brusquement une lourde peine en moi. Bientôt, me dis-je, nous serions séparés pour plusieurs années. Comment supporterait-elle mon absence ? Trouverait-elle quelqu’un pour l’assister comme j’assistais présentement la veuve de Dianguina ? De cela j’étais sûr, mais chaque fois que j’y pensais une image s’imposait à mon esprit. Pour l’instant je tenais à ne pas divulguer ce nom. Je me secouai en me disant que ce n’était pas le moment de laisser ce genre de questions m’envahir l’esprit. Je tirai de dessous mon lit un très lourd sac de peau grossièrement tannée dans lequel se trouvait une multitude de flacons et de petits sacs de toile. J’y avais mis à sécher les plantes médicales que j’avais récoltées et j’en avais réduit quelques-unes en poudre. Mais j’étais le seul à pouvoir me retrouver dans toute cette collection. Je prélevai plusieurs pincées de poudre de "mèrèdiè" (une plante qui pousse dans les endroits très humides) et plusieurs autres de poudre de "koroninfing" (une plante recommandée pour traiter la tension artérielle). J’ajoutai trois pincées de poudre de fusil et je fis deux tas de taille égale. Dans une de mes tabatières, je puisai de la graisse de gazelle, qui me permit de transformer chacun des tas en une boulette. Je veillai à la grosseur des pilules que j’avais obtenues. Je savais que si je dépassais une certaine dose, le médicament se transformerait infailliblement en poison. Et la personne qui avalerait la boulette se trouverait plongée dans une confusion psychique dont rien ne pourrait la faire sortir. Il me fallait encore procéder à une ultime précaution avant d’aller traiter Moussodié. Je sortis mon sable fin et je l’étalai sur ma peau de divination. Mais avant de me lancer dans l’opération, je pris dans un de mes autres sacs deux bandes de cotonnade blanche. La première fut enroulée autour de mon bras droit et la seconde recouvrit entièrement mon avant-bras gauche. Je pris ma respiration avant de me lancer dans mon exercice. J’étais entièrement maître de moi, mais mon cœur battait un peu plus fort que d’habitude. C’était en effet la toute première fois que je me risquai dans une telle entreprise. Le secret de cette pratique m’avait été révélé par Dianguina au cours de la dernière nuit que nous avons passée ensemble sous l’arbre à Sikoroni. Mon maître devait déjà se douter que j’aurai recours à cette science, et cela pour sauver un de siens.

Dans une eau limpide - Les paroles qui devaient m’aider à entrer dans l’univers que je voulais explorer étaient claires et nettes dans mon esprit. Je prononçais la formule rituelle trois fois avant de commencer et je savais qu’à un moment bien précis, il me faudrait la répéter quatre fois pour que s’ouvrent d’autres portes de la connaissance. Je partis dans l’opération de calcul sur le sable avec une aisance quasi surnaturelle. Du coin de l’œil, je voyais les braises contenues dans le canari se mettre à rougeoyer comme si un souffle puissant leur passait dessus. Un non initié, qui aurait eu le malheur d’entrer dans la pièce à ce moment là, aurait été aveuglé par la lueur et ne s’en serait sûrement pas tiré intact. Mais le fait que les braises soient attisées signifiait que les esprits se montraient bienveillants envers moi. Au moment de lancer ma seconde série d’incantations, je croisai les bras en posant mes mains sur mes épaules. J’eus l’impression de plonger dans une eau absolument limpide et d’une fraîcheur incroyable. Ce que je vis dans cette eau me confirma que j’étais sur la bonne voie et que le remède préparé pour Moussodié avait été convenablement dosé. Je repris mes esprits. Dans le canari, les braises s’étaient entièrement consumées et le récipient était tapissé d’une épaisse couche de cendres. Les deux boulettes posées devant moi rougeoyaient encore. Je devais attendre quelques minutes avant qu’elles se refroidissent. Je mis ce délai à profit pour tirer d’une de mes cantines une couverture en cotonnade confectionnée par Niagalén elle-même. Je l’étalai sur ma peau de buffle, pris le canari et déversai la cendre sur le tissu. Ce dernier parut absorber entièrement cette cendre et la retenir entre ses fibres. Je repliai la couverture avec beaucoup de précautions et la remis à sa place. Puis je récupérai mes deux boulettes. Elles étaient devenues compactes et dures. Il me fallait maintenant les administrer à Moussodié. Si nous étions en brousse, je me serais enduit d’une graisse spéciale, j’aurais prononcé mes incantations et j’aurais parcouru la distance en un clin d’œil. Mais Bamako était en train de devenir une grande ville, l’air était imprégné d’interférences négatives qui rendaient risquée cette opération. Je partis donc à pied, mais je fis rapidement le trajet. Quand je pénétrai dans la chambre de Moussodié, je la trouvai blottie sous une couverture. Son corps paraissait traversé de tremblements incoercibles et des dents claquaient sporadiquement. Il me semblait que j’arrivai à temps pour la sauver. L’esprit néfaste semblait avoir choisi cette nuit pour lancer son dernier assaut. Sans hésiter, je m’approchai de Moussodié, fis pression vigoureusement sur ses mâchoires pour l’obliger à ouvrir la bouche et lui mit la boulette sur la langue. Elle l’avala dans un mouvement réflexe et la toux qui la secoua ensuite m’indiqua qu’elle avait effectivement ingurgité la pilule. Elle se dressa sur son séant, mais elle ne pouvait pas me voir. Elle partit vers son canari de chambre et prit un gobelet d’eau pour effacer l’irritation qui lui restait encore dans la gorge. Lorsqu’elle se fut recouchée, je sortis de la chambre et me dirigeai vers l’entrée de la concession. L’endroit était argileux et en enfonçant vigoureusement mon doigt, je forai un petit trou dans lequel je laissai tomber la seconde boulette avant de refermer soigneusement cet orifice. Je repartis, l’esprit tranquille. Le djinn serait impuissant à revenir tourmenter Moussodié, son mari n’aurait plus à réapparaître pour essayer de la protéger et de la mettre en garde, plus rien ne troublerait sa sérénité d’âme jusqu’à la fin de sa vie. Je suis rentré chez moi, j’ai ôté mes bandes de cotonnade et je me suis lavé avec une décoction que j’avais demandée à mon épouse de me préparer et de laisser refroidir dans sa cuisine. L’exercice auquel je m’étais livré était en effet dangereux et après avoir sauvé Moussodié, il fallait que je me protège moi-même.

La dernière trahison - J’espérais qu’après cet épisode je pourrai goûter un peu de tranquillité et ne penser à autre qu’à mon seul négoce de colas. Effectivement pendant plusieurs semaines. Je ne m’intéressai à rien d’autre qu’à organiser les expéditions et à tenir des comptes. Baga et Zantigui s’avéraient pour moi de précieux auxiliaires sur lesquels je pouvais me reposer entièrement. Maraka pendant la même période recevait beaucoup de gens. La fermeture de la frontière avec le Sénégal n’avait pas nuit à ses affaires et sa fortune était plus solide que jamais. Dans le milieu des commerçants et plus loin encore Maraka jouissait d’une réputation d’intégrité extraordinaire. Ceux qui venaient le voir étaient non seulement des hommes en affaires avec lui, mais aussi d’autres personnes qui déposaient auprès de lui des sommes très importantes. Les banques inspiraient fort peu de confiance à ce monde là. Aussi on venait confier au Vieux l’argent des affaires futures et les bénéfices acquis, qui n’avaient pas encore reçu de destination. Un matin, le Vieux me fit appeler par Zantigui. Je le trouvai dans une humeur massacrante. Il m’accueillit par une phrase qui aurait fait sursauter bien de ses interlocuteurs. "Djigui, me dit-il, Mokèdian a posé vis-à-vis de moi son dernier acte de trahison". Je ne me suis pas beaucoup ému devant cette formule grandiloquente. Je connaissais l’amour de Maraka pour les bons mots et les belles phrases. Tout le monde admirait la puissance de sa voix, son éloquence, ses périphrases percutantes et son don de la répartie. Néanmoins je me permis de dire à mon protecteur de ne répéter à personne ce qu’il venait de me dire. Moi, je comprenais qu’il n’y avait dans ses paroles aucune volonté d’injure ou de provocation. Mais d’autres ne penseraient certainement pas la même chose. Et cela pouvait lui causer de très gros ennuis. Le vieux grommela quelque chose dans sa barbe, mais je compris qu’il avait pris en considération ma remarque. Il se calma et me dit que le président en voulait tellement aux toubabs d’avoir cassé son entreprise de Fédération avec le Sénégal qu’il se préparait à rompre tous les ponts avec eux, quelque soient les conséquences pour le pays. "Mogo bè i bolo bo gradi foroko bolo ni a ma kè tufa liiyé" (Tu peux libérer ta main de celle du garde, sans le faire brutalement), me dit-il. Pour me dire qu’en allant défier la métropole nous serions conduits à prendre des mesures très radicales. « Déjà, le gouvernement malien avait demandé aux Français de libérer les garnisons qu’ils occupaient encore dans le pays. Cette mesure ne m’a pas dérangé, au contraire, mais que la trahison des Ouolofs se manifeste à travers un Colonel français, prouve à suffisance que les colonisateurs se manifesteront toujours dans notre armée si on ne les chasse pas. Le premier instrument de dignité (Horonya) d’un pays c’est son armée. « Ni kèlèkè tiè tè mogo min bolo i tisé ka ii disi gosi » (celui qui n’a pas de soldat ne peut pas faire valoir sa bravoure). Donc libérer nos garnisons de la présence des soldats français est tout à fait légitime mais il faut entreprendre les choses une à une et non pas toutes à la fois. J’ai appris que cette mesure serait suivie d’une autre encore plus audacieuse ». A ce moment Maraka s’interrompit et me regarda, comme pour me demander si j’étais au courant. Je lui dis que j’avais entendu une rumeur qui affirmait que nous battrions bientôt notre propre monnaie même si ce n’était pas dans l’immédiat. Mais comme je ne m’intéressais pas beaucoup à ce genre d’affaire, je n’ai pas cherché à approfondir la question. Je l’appris pour la première fois de la bouche de Bamoro, qui m’avait trouvé ce jour là en grande conversation avec Fakara nommé Directeur du service des Travaux et du Garage administratif. J’étais venu le féliciter le lendemain de cette promotion. Mes deux aînés avaient, ce jour là en ma présence comme si de rien n’était, dévissé de la future création de la monnaie nationale. Et franchement je n’avais pas d’avis sur la question en cet instant précis puisque cela s’est dit moins de quatre mois seulement après l’indépendance. Et puis, c’était au stade de projet. Je me souviens très bien de la phrase de Bamoro : « il va falloir que nous battions notre propre monnaie… ». Franchement je n’étais nullement inquiet pour une telle décision. Je crois même que ce jour là j’ai effectué dans mon esprit un rapprochement avec le cas de la Guinée, qui disposait déjà de sa monnaie. L’enthousiasme de Bamoro sur la question tranchait cependant avec le septicisme dont faisait preuve Fakara. D’ailleurs je m’étais dit qu’il va falloir que je revienne voir plus tard « mon grand frère » afin d’en discuter plus en profondeur avec lui sur les tenants et les aboutissants de cette question de « souveraineté monétaire ». Voilà exactement le terme qu’avait utilisé Bamoro. Je me gardais bien sûr de révéler cela à Maraka.

Une amertume de plus en plus forte - "Tu devrais pourtant, me jeta Maraka. Tu es toi aussi marchand de colas et cela va rejaillir sur ton négoce. Regarde toutes les difficultés que sont en train d’affronter les Guinéens. Mokèdian ne fait rien pour nous aider nous autres les commerçants qui avions apporté notre argent à l’Union quand il a fallu combattre les Blancs. Rappelle-toi de ce que je te dis, Djigui. Tout cela va finir très mal". Maraka m’avait appelé pour me faire partager ses angoisses de négociant. Mais il voulait aussi savoir si depuis que je lui avais fait les terribles révélations du "burudju gossi", j’avais découvert d’autres choses sur son devenir. Y avait-il un espoir d’esquiver, ou au moins d’atténuer ce qui l’attendait ? Je m’abstins de lui répondre, mais le regard que je lui adressais était suffisamment éloquent. Les épaules de Maraka s’affaissèrent sous l’effet du découragement. Le Vieux était un homme d’une volonté de fer, mais aucun homme ne pouvait pas accepter sereinement l’idée d’un mort prochaine et tragique. "J’ai travaillé durement toute ma vie pour obtenir ce que je possède aujourd’hui, murmura-t-il. Je ne peux pas l’abandonner à ceux qui n’ont rien fait de leur vie. Et je m’opposerai farouchement à tous ceux qui essaieront de me déposséder. Même si cela doit me coûter la vie". Il n’avait pas tort de dire cela même s’il ignorait que c’était cet idéal là qui lui vaudra de mourir. Un long silence s’installa entre nous. A ce moment, ce que j’éprouvais pour Maraka, c’était une profonde pitié. Voilà un homme qui avait donné le meilleur de lui-même pour la victoire de l’Union. Au moment où enfin son parti s’installait au pouvoir, il ne pouvait plus attendre la moindre reconnaissance de ce dernier. Pire encore, l’option que se préparait à prendre l’Union Soudanaise allait à l’encontre de ses intérêts individuels. Aucun homme ne pouvait sereinement encaisser tout cela. Je sentais monter chez mon protecteur une amertume de plus en plus forte contre Mokèdian, en qui il voyait la source de tous ses problèmes. En cette fin de l’année soixante il se sentait glisser inexorablement vers sa perte sans avoir les clés pour s’en sortir. Je savais mon sort lié au sien, mais moi j’étais stoïque comme si j’avais préparé cette armure afin de me protéger. En pareil cas l’eau vous glisse dessus. Ma seule appréhension, je vous l’ai dit c’était la manière dont mon épouse Niagalén allait vivre sa douleur. C’est pourquoi je m’apprêtai à lui révéler certaines choses. Mais le temps n’était pas encore arrivé pour cela. Et puis une longue préparation psychologique m’était nécessaire pour lui faire accepter mon absence, qui ne signifiait nullement ma mort. Mais refermons cette parenthèse et revenons à Maraka. Je connaissais le tempérament fougueux du Vieux, je savais donc que malgré mes recommandations, il multiplierait les commentaires acerbes contre le président. Et qu’à un certain moment, il adopterait une position d’hostilité ouverte contre ceux qu’il appellait "les communistes". Je ne pouvais changer le cours des choses. Comme je ne pouvais renier mon attachement à Maraka et opter pour une attitude neutre. J’en étais là dans mes réflexions quand il laissa échapper un profond soupir. Il me laissa partir en me disant que nous nous reverrions le lendemain au marché. Mais son absence dura quatre longs jours au cours desquels les rumeurs les plus folles parcoururent les boutiques. Tout le monde se tournait vers moi et je prodiguai les explications les plus apaisantes sans arriver à calmer l’émoi des négociants. Je m’abstins cependant de me rendre au domicile de Maraka pour prendre de ses nouvelles. Je savais que le Vieux avait besoin surtout de calme et de recueillement pour digérer la confirmation de sa disparution prochaine. Par ailleurs j’ai su, par une indiscrétion d’un de ses très proches, qu’il avait entrepris un voyage sur les terres de ses origines. Maraka, je vous l’ai déjà dit est un homme à part. Il n’était pas dénué de pouvoir, mais sa colère se situait dans le fait que l’on ne lui a jamais dit comment s’en servir. Lui n’avait fait que se consacrer aux autres et en particulier ceux pour qui, il avait une très grande estime comme Mokèdian. Celui-ci était devenu « son héros » au milieu des années 40 pour avoir défié l’autorité du colonisateur, qui ne trouva rien de mieux que d’en faire un martyr en le jetant en prison. Heureusement que sur la demande de Mako, les colons avaient consenti à lui faire purger sa peine à Paris. Voilà pourquoi avant qu’il n’embarque Maraka l’avait entouré de toute la sollicitude dont il était capable. Pour lui c’était comme si Mokèdian devait aller à un « concours d’élégance entre prisonniers ». Il tenait à ce que, même dans le malheur, « le Soudanais » soit le meilleur. Il avait toujours ce besoin de personnage lige. Plus tard ce fut Sèguè qu’il adouba avec Sidiki puis Tiémogoba parce que ce personnage plaisait bien à son ami Mako. Ce fut au sixième jour, qu’il reparut au marché. Il avait perdu un peu de poids, mais sa mine était sereine. Il fit le tour de toutes ses connaissances expliquant qu’une mauvaise fièvre l’avait cloué au lit, mais que désormais tout était passé. A cette occasion, je me rendis compte à quel point Maraka était populaire au marché. Même ceux qui n’avaient rien à voir avec lui se pressaient pour prendre de ses nouvelles. Lui avec un large sourire dans sa barbe qui blanchissait de manière uniforme avait un mot amical pour chacun. C’était à cause de ce tempérament que je lui étais attaché. Maraka avait été pour moi un protecteur et un aîné tolérant. C’était un musulman pratiquant, mais il n’avait jamais cherché à me détacher de mes fétiches. Il m’avait associé à la gestion de ses affaires et me laissait faire sans essayer de me contrôler ou de me demander des comptes. Tel était l’homme auquel avec une loyauté absolue j’avais décidé de lier mon sort.

Dans un an, au ban - Au soir de ce sixième jour, je pris mon sable et mes cauris pour voir comment évoluaient les événements qui allaient nous emporter, Maraka et moi. Je me rendis compte que Sidiki avait gagné en influence auprès du Président. Il était devenu aussi l’ami inséparable de Dossokro, qui était ministre dans le gouvernement. Le tandem constitué par ces deux intrigants était redoutable et leur place privilégiée auprès de Mokèdian signifiait que Maraka et moi nous n’avions absolument aucune chance d’échapper à ce qui nous attendait. La vie s’écoulait cependant sans laisser présager des drames à venir. Néanmoins, une après midi je me suis rendu chez ma belle sœur Pinda. Je ne saurais dire combien m’était agréable la compagnie de cette dame, assez sensible pour avoir de la compassion, assez gentille pour savoir partager, assez gaie pour savoir entretenir toutes sortes de conversation et pour finir assez discrète pour se muer en tombe s’il le fallait. Je suis resté presque deux heures de temps avec elle pour l’entretenir de secrets qu’elle n’aurait même pas imaginé en rêve. C’était comme préparer quelqu’un à affronter une épreuve tout en sachant que le moment venu, elle saura la conduite à tenir. Maraka m’avait prédit que le Mali demanderait au "colon", de libérer toutes les bases qu’il détenait dans notre pays, et cela avant le 22 septembre 1961. La mesure fut accueillie avec fierté par les Maliens et tous les fils du pays qui servaient sous le drapeau à l’extérieur choisirent de revenir. Ils furent placés sous l’autorité de N’Diaye, l’officier qui avait refusé de s’associer à la cabale montée contre Mokèdian et les siens à Dakar. Il s’était vu, à son grand étonnement assigné en résidence surveillée pour cela et plus tard mis à la retraite d’office. C’est pourquoi un des premiers décrets signés par Mokèdian avait été de l’élever au grade de Général et de lui confier l’armée nationale à bâtir. Maraka connaissait bien l’homme. Ils s’étaient rencontrés quand N’Diaye était en service à l’Office du Niger et qu’il essayait d’adoucir le sort des Soudanais astreints aux travaux forcés. La mère de l’officier était tombée malade et Maraka avait mobilisé tous ses relais dans la zone pour trouver le médicament traditionnel, qui devait la soigner. Il avait rendu visite à N’Diaye quand ce dernier s’était installé à Bamako et il lui avait assuré qu’il ne se sentirait jamais étranger chez lui au Soudan. En cette première année d’indépendance tout ce qui pouvait souligner que nous nous étions pris en charge nous-mêmes flattait l’amour-propre national de la population et la côte de popularité de Mokédian était au plus haut. Mais je sentais déjà les nuages pointer. Une nuit, alors que je me trouvais dans un demi sommeil, mon esprit accrocha celui de Sidiki par une espèce de télépathie. J’entrai dans les rêves de mon ami. Ne me demandez pas comment cela avait pu se faire. Moi-même je ne pourrai pas l’expliquer dans ce cas précis. Je crois qu’avec le travail effectué par Béréminé sur mon esprit, j’avais acquis des dons, dont je n’avais pas conscience moi-même. Toujours est-il que j’explorai de fond en comble l’esprit de mon ami. Je pris connaissance de ses projets et je mesurai toute l’ambition cynique qui l’habitait. Je dois dire que ce que j’ai découvert m’a effrayé. Je savais que mon ami avait changé, mais je ne me doutais pas que c’était à ce point là. Dans un peu plus d’un an, Maraka et moi nous serions mis au ban de la société et ce serait Sidiki l’un des principaux instigateurs de cette situation. Il avait déjà proposé à Mokédian de monter une cellule pour lutter contre les actions subversives et il avait laissé entendre qu’il se mettrait au service du président pour traquer les ennemis de la nouvelle République. Je savais que cette chasse aux sorcières, il la mènerait sans état d’âme et aucune considération sentimentale. Le lendemain lors de ma rencontre matinale coutumière avec Mory, je tins à être franc avec lui. Sidiki, lui dis-je, avait changé au point de devenir une grand danger pour ses proches, dont je faisais partie. Notre aîné resta sans voix. Puis en bégayant, il m’assura que tout autre que moi se serait attiré sa malédiction pour avoir osé affirmer de telles absurdités. Je ne me suis pas troublé ". Ce que je dis là, Mory, est la pure vérité, dis-je à mon aîné. Je ne ferai rien pour contrecarrer Sidiki. A ton tour de te montrer magnanime quand cela arrivera. Ne le maudis pas. Il obéit à sa nature profonde. Toi et moi, nous avons tout fait pour changer cette nature et nous avons échoué. Mais je serais le seul à payer pour cet échec". Je suis parti en laissant Mory complètement effondré.