Ce qui aurait pu détruire Mokédian fit au contraire sa fortune politique. Mais Djigui ne perd pas ses préventions contre l’homme
Comme les lecteurs ont pu se rendre compte, je ne m’intéressais à la politique que par la force des choses et je n’ai jamais été passionné par elle. Quand j’avais besoin de me faire expliquer certains événements, je me reportais vers des personnes comme Baraka ou encore mon grand frère Fakara. D’habitude, je me ralliais à leurs analyses et leurs jugements devenaient les miens. Mais cette adhésion n’était pas systématique de ma part et je gardais la liberté de trancher de moi-même en suivant mon intuition. Par exemple sur cette question de la Fédération du Mali, Baraka mon ami khassonké et moi, nous étions sur des longueurs d’ondes entièrement différentes. Lui se montrait des plus enthousiastes. Il ne cessait de répéter que nous devions le plus vite possible commencer à deux (le Sénégal et le Soudan) et que d’autres viendraient inévitablement nous rejoindre en s’apercevant de l’efficacité de la formule que nous avions choisie. Je savais qu’il défendait aussi, en même temps que ses thèses mais surtout les convictions de Mokédian. Ce dernier était omnibulé par la théorie fédéraliste. Pour preuve il s’était rendu au Dahomey pour le congrès des partisans de cette thèse et y avait amené Sidiki, avant d’organiser à l’Ecole des travaux publics en fin 1958 le second congrès des Fédéralistes. Moi, par contre, je partageais l’opinion du petit peuple soudanais. J’étais convaincu que dans cette affaire, c’était nos voisins qui étaient les grands gagnants et qu’ils allaient nous traiter comme une province qu’ils venaient d’annexer à leur arrière-pays. Baraka éclatait de rire chaque fois que je lui exposais mes préventions et il m’assurait que l’avenir me donnerait bientôt tort. Je vais ouvrir ici une parenthèse pour expliquer quel était mon état d’âme à l’époque, état d’âme que je m’étais bien gardé de partager avec mon interlocuteur en qui j’avais pourtant toute confiance. J’avais l’impression que la montée en puissance de Mokédian s’accompagnait de phénomènes inquiétants. Le Grand homme était de moins en moins accessible pour nous, qui l’avions connu quand il était au début de son ascension. De nouveaux compagnons formaient autour de lui une garde rapprochée, zélée à la fois agressive et obséquieuse. Ces jeunes loups entretenaient chez Mokédian la conviction de son infaillibilité politique. Le président écoutait beaucoup moins qu’avant et s’irritait facilement lorsqu’on ne partageait pas son avis. Le constat que je dressais ainsi était aussi celui fait par Fakara et Siraman. Même Bamoro, que je pensais entièrement inféodé à Mokèdian dont il était le bras droit, m’avait paru à plusieurs reprises réservé sur des sujets sensibles comme la mise en place de la Fédération. Lui était plutôt partisan de faire l’expérience de l’indépendance en tant que nation nouvelle et de prendre le temps d’aviser avec qui nous voudrions nous lier. Je l’avais même entendu dire (en poussant un grand soupir) qu’en termes d’alliance quelqu’un comme Bognè dont on connaissait les atomes crochus avec le Soudan était beaucoup plus fiable que Léon. Je demandai à Bamoro s’il avait fait part de son avis au Chef. Oui, me répondit-il, mais cela avait été un coup d’épée dans l’eau. Pour Mokèdian, la Fédération constituait une vraie obsession et il balayait avec agacement les remarques critiques que l’on lui adressait. Il faut reconnaître que le Chef payait lui-même de sa personne pour faire passer ses convictions. Il s’était lancé dans une épuisante campagne d’explication auprès de nos compatriotes. Il lui fallait convaincre tout le monde du bien-fondé de la décision prise. Tout le monde jusqu’aux enfants à qui on faisait répéter à pleine gorge les slogans du genre : « Malien : présent ! La Fédération : toujours ! La mort : oui ! La honte : jamais ! ». Le jour où j’ai entendu l’aînée de mes enfants Nagnouma chantonner ce slogan comme un air du temps, je me suis dit que si ce type d’endoctrinement se poursuivrait. Alors bientôt j’aurais du mal à me faire entendre de mes propres enfants. Comme je vous l’ai dit, ce qui se passait me mettait mal à l’aise et un beau jour, je choisis de dire ouvertement mes réserves à Baraka. « Tu sais, lui dis-je, une alliance ne marche que si les composantes acceptent d’y entrer à pied d’égalité. Or, tel n’est pas le cas avec nos frères du Sénégal. Ce n’était un secret pour personne en Afrique occidentale française que Dakar se considèrait comme le nombril de la région. Elle n’acceptera donc d’autre place que la première. A l’inverse, tout le monde chez nous pense que la capitale sénégalaise a été construite, puis s’est embellie grâce aux impôts perçus au Soudan. Nous sommes restés avec nos bâtisses coloniales banales, alors que les grands immeubles poussaient à Dakar ». Baraka plissa les yeux, signe que mes arguments portaient. Sûr que j’avais retenu son attention, je lui fis part d’une autre inquiétude. « En bons colonisateurs, lui rappelai-je, les Français ont divisé pour régner. A chacun des peuples de la région, ils ont essayé de faire croire qu’il était différent et meilleur que les autres. Tubabu miria la aw yé sinè musso dén u dé yé (Dans l’esprit des toubabs vous serez toujours des enfants de coépouses). Je pense que dans une certaine mesure ils ont réussi dans leur entreprise. Aujourd’hui ils savent qu’en s’y prenant habilement, ils n’ont aucun problème à nous mettre en querelle. Autre chose, si jamais nous avons un différent avec le Sénégal, la France sait déjà de quel côté elle va pencher. Ce ne sera pas du nôtre, car elle nous a toujours considéré, nous les Soudanais, comme des « fils rebelles ». C’est en fonction de tous ces facteurs que je te dis que la Fédération, telle que la veut Mokédian est une aventure risquée dans laquelle nous avons beaucoup à perdre ». Mon raisonnement avait ébranlé Baraka. Il me raconta ensuite qu’il l’avait rapporté au chef unioniste. Mokèdian n’avait plus pour moi cette affection de grand frère qu’il me portait autrefois. Mais il était suffisamment lucide pour ne pas négliger un avis intéressant quand celui-ci était communiqué. Il accepta le bien-fondé de mes remarques, mais me fit répondre qu’il lui fallait essayer cette fédération, sinon il nourrirait éternellement le regret de n’avoir rien tenté. J’avais appris qu’il devait faire un déplacement à Dakar et que Sidiki partirait avec lui. A la veille de leur départ, je pris la précaution de vérifier comment s’annonçait leur voyage. Ce que je découvris me fit sursauter. J’envoyai Niagalén dire à Badiallo de faire venir chez moi son mari dès que ce dernier rentrerait. J’insistai pour qu’il ne tarde pas. Car j’avais à l’entretenir d’une affaire capitale. L’épouse me raconta plus tard que lorsqu’elle fit ma commission à Sidiki, ce dernier a poussé une sorte de gémissement de désespoir. "Qu’est ce que j’ai encore fait ?", se lamenta-t-il. Mais il se plia à mon injonction, craignant sans doute que je ne lui envoie une "invitation" moins aimable. Quand il fut assis en face de moi avec un air très peu rassuré, je lui dis tout de go l’objet de notre rencontre. "Demande à Mokèdian de reporter votre voyage de demain sur Dakar, lui intimai-je, vous allez au-devant d’une humiliation en vous rendant là-bas".
DANS UNE CAGE EN FER FORGE : Le coup était brutal et Sidiki laissa s’écouler quelques longues secondes avant de pouvoir réagir. Puis il me demanda si je n’avais pas le moyen de changer le cours des choses. Devant ma réponse négative, il revint à la charge en voulant savoir lequel des membres de la délégation serait la cause de leurs tribulations. En entendant ma réponse, il avala difficilement sa salive. "Le nœud du problème, c’est Mokèdian lui-même, révélai-je. S’il se dispense de se déplacer, il ne vous arrivera rien. Et si vous choisissez un autre moment pour vous rendre à Dakar, vous déjouerez les plans de vos ennemis et le malheur vous sera épargné". Sidiki réfléchissait à toute vitesse, mais visiblement il était affolé et ne trouvait pas de réponse précise à me donner. Finalement il préféra m’avouer la vérité. "Djigui, me dit-il, c’est une chose extrêmement grave que tu me demandes de faire. La rencontre avec les Wolofos est programmée de longue date et elle revêt une importance particulière pour nous. Si nous l’annulons, il y aura des conséquences incalculables à gérer. Si Mokèdian désigne un autre chef de délégation, il va créer un véritable incident politique. Je ne doute pas de ta science. Mais c’est une situation qui me dépasse. Mokèdian ne va pas apprécier que je lui demande de tout annuler, parce que mon ami a eu une révélation à ce sujet. Tu le connais, il sait être obstiné comme personne quand il a pris une décision". Je voyais que je n’avais aucune chance de persuader Sidiki d’intervenir auprès de Mokèdian. Je lui avais donné la primeur de ma vision en me disant que cela lui ferait des bons points auprès du grand chef. Mais lui ne percevait pas les choses ainsi. Il n’avait aucune envie d’apporter au président des nouvelles qui allaient contrarier ce dernier. J’ai cessé donc de relancer Sidiki et je l’ai raccompagné chez lui. Lorsque je suis resté seul, j’ai repris mes cauris, mon sable et mes bâtonnets. J’avais besoin d’affiner ma vision pour préciser les dangers qui menaçaient Mokèdian. Je me suis rendu compte à mon grand soulagement que la situation était moins désespérée que je craignais. Je ne pouvais pas empêcher le départ du chef de l’Union qui aurait inévitablement lieu le lendemain. Mais il existait une possibilité de transformer l’humiliation en victoire. Pour cela, il y avait un certain nombre de sacrifices à faire et au plus vite. Certains d’entre eux étaient trop importants pour que je puisse les prendre en charge sur ma modeste bourse. Il y avait un seul homme à qui je pouvais parler en toute confiance de mes inquiétudes. C’était Maraka. Il n’aimait pas Mokèdian, mais comme ce dernier était le porte-flambeau du Soudan, le Vieux allait oublier sa rancune pour ne penser qu’à l’intérêt du pays. Le lendemain à la première heure, je me suis donc rendu chez lui et je lui ai donné toutes les informations qu’il était possible de fournir. Effectivement Maraka n’hésita pas. Il appela son homme de confiance et lui donna des instructions pour une série d’achats. Puis il me dit qu’il allait parler du problème avec quelques membres du Bureau national qu’il fréquentait régulièrement. Il se proposait ensuite d’aller rencontrer ses amis commerçants pour entamer une collecte de fonds. Car l’argent serait absolument nécessaire pour traverser la mauvaise passe qui s’annonçait. Je laissai Maraka se démener et je rentrai chez moi prendre un peu de repos. J’en avais besoin après toutes ces heures de grandes émotions. Deux jours plus tard, la terrible nouvelle tombait sur les ondes de la radio soudanaise. Tous les dirigeants unionistes, Mokèdian en tête, avaient été arrêtés à Dakar et mis en garde à vue. Dans un premier temps, les Bamakois furent littéralement assommés. Puis ils entrèrent dans une violente colère qui se répandit comme une traînée de poudre à travers tout le pays. Maraka arriva dans mon magasin complètement en sueur. Il me tira de côté et me fit part d’un rêve terrible qu’il avait eu la nuit précédente. Il y avait vu Mokèdian enfermé dans une cage en fer forgé qui se déplaçait sur deux barres de fer. Vers où partait cette cage, il ne le savait pas, mais il pressentait que c’était une destination effrayante. Je le rassurai en lui expliquant que selon mes séances de divination Mokèdian devrait être renvoyé à Bamako dans un train spécial. Mais il serait libre de ses mouvements à l’intérieur du wagon et ses jours n’étaient nullement en danger. Je fis remarquer à Maraka que l’épreuve qui aurait pu constituer une humiliation pour le leader unioniste s’avérerait au contraire un événement entièrement bénéfique pour lui. Tout le pays avait ressenti l’initiative des Sénégalais comme un affront infligé à la « nation soudanaise ». La côte de Mokèdian en tant que victime d’une sombre machination politicienne était donc au plus haut. Mon analyse rendit Maraka songeur. Il posa alors une question que je n’oublierai jamais. « A ton avis, me demanda-t-il, cela veut-il dire que Mokèdian sera tellement populaire qu’il pourra désormais faire accepter aux gens tout ce qu’il voudra ? ». Je hochai la tête, sans mot dire. Mais cela suffit pour édifier le Vieux. Il me demanda de l’accompagner au siège du parti. Le lieu était devenu une vraie fourmilière dans laquelle s’échangeaient les informations les plus contradictoires. Le Bureau politique s’était enfermé pour une réunion de crise. Mais celle-ci ne déboucha sur rien du tout. Les responsables ne pouvaient pas déterminer une ligne de conduite à tenir, car les informations en leur disposition étaient trop succinctes. Il leur fallait encore attendre pour savoir ce que les Sénégalais allaient décider et réagir en conséquence. Tout le monde restait donc dans l’expectative, sauf un groupe de jeunes très échauffés qui s’étaient réunis autour de Bamoro et qui demandaient des armes pour partir libérer leurs dirigeants. Maraka calma tant bien que mal les excités et nous repartîmes vers son domicile. Je voyais le Vieux très soucieux et littéralement au bord de la dépression. Je lui assurai alors de but en blanc que dans trois jours Mokèdian serait à Bamako. Maraka fut surpris par mon ton péremptoire, mais il n’insista pas pour en savoir plus. Devant son domicile se trouvait un groupe de cinq personnes. Je les reconnus comme d’importants commerçants de la ville. Maraka les invita à entrer et me fit signe de venir également. Les négociants n’étaient pas là pour parler politique, mais affaires. Ce qui s’était passé à Dakar les inquiétait surtout en termes d’avenir économique. Ils savaient que même si Mokèdian était libéré, les relations avec le Sénégal allaient être perturbées pendant un bon bout de temps. Or tous autant qu’ils étaient, ils avaient des intérêts importants dans la capitale sénégalaise. Ils venaient donc voir Maraka pour se rassurer un peu. Le Vieux n’osait pas leur dire ce que lui-même craignait : une rupture totale de contacts entre les Wolofos et nous. Comme il ne trouvait pas un argument pour tranquilliser ses hôtes et qu’en tant que leader il devait quand même indiquer une voie à suivre, il eut une réaction pas très élégante. Il me poussa en avant. Il me présenta comme un jeune frère à lui qui avait des dons en sciences occultes. Il informa ses visiteurs que mon savoir-faire serait à leur disposition s’ils devaient affronter de grosses difficultés. Pour la première fois depuis que je connaissais Maraka, je fus déçu par le comportement du vieux commerçant. Je réagis vivement pour ne pas me laisser enfermer dans un piège. Je fis savoir aux commerçants que mes dons ne leur seraient d’aucun secours. Car ce qu’ils redoutaient arriverait inéluctablement. Les flux vers le Sénégal et en provenance du Sénégal s’interrompraient pendant deux ans au moins. Ce qu’ils avaient de mieux à faire, c’était de réorienter leur négoce vers d’autres destinations. Maraka me jeta un regard furieux, car j’avais mis les pieds dans le plat sans aucun ménagement. Mais ses cinq invités apprécièrent ma franchise.
DE LONGUES SECONDES SANS PARLER : « Tigné ka kunan, n’ga allé de bè laban dè" ("la vérité est amère, mais elle s’impose au bout du compte) », soupira le plus vieux d’entre eux. J’appris plus tard qu’il s’appelait Yakoro, qu’il était négociant en arachides, qu’il avait mis des années pour installer un circuit d’expédition de ses marchandises sur Kaolack et que la nouvelle donne risquait de l’amener à la ruine. Il avait près de soixante dix ans et ce n’est pas à cet âge là que l’on peut se reconvertir aisément. Je partis en même temps que les invités de Maraka. Il me tardait en effet de retrouver Baraka et d’essayer de me faire expliquer certaines choses. Pour mon ami khassonké, les choses étaient claires. C’était les toubabs qui étaient derrière tout cela. Nous les Soudanais, nous étions considérés comme incontrôlables par eux et ils cherchaient par tous les moyens à nous isoler. Baraka m’apprit que Mokèdian avait l’intention de se rapprocher d’autres Européens très différents des Français et que si cette mésaventure sénégalaise se dénouait sans tragédie, les Soudanais prendraient leurs distances avec la métropole. Mon interlocuteur m’apprit qu’un train quitterait Bamako le soir même pour aller vers la frontière et accueillir Mokèdian et ses compagnons dont on avait finalement annoncé le retour. Ceux-ci descendraient à Kidira. Baraka serait du voyage, car c’était dans sa Région à Kayes que devait se conclure cet épisode. Je l’accompagnai à la gare et au moment où il montait dans le train, je lui glissai discrètement la petite corne travaillée que m’avait offerte Lamissa. "Prends cela, lui murmurai-je, et chaque fois que tu sentiras que quelque chose te déplaît, serre-le fort dans ta main. Tu me rendras ce talisman lundi à ton retour". Ce fut cette dernière précision qui fit écarquiller les yeux de surprise à Baraka. Il se demanda comment je pouvais fixer avec une telle certitude la date de son arrivée à Bamako. Aucun de ceux qui allaient chercher Mokèdian n’était sûr de rien, même pas que leur chef pourrait quitter le Sénégal. Mais j’avais raison. Deux jours plus tard, la gare de Bamako et ses alentours étaient envahis par une marée humaine comme je n’en avais jamais vue. Tout le monde voulait être le témoin du retour des héros. Quand Mokèdian fit son apparition au grand portail de la gare, une clameur immense l’accueillit. Les gens ignoraient les coups de cravache furieux des policiers pour se porter de l’avant. Une femme à côté de moi perdit connaissance sous le coup de l’émotion. Nous nous mîmes à quatre pour la porter de côté. Quand j’essayai de revenir vers la gare, je vis que Mokèdian avait pu rejoindre en compagnie de Bamoro le véhicule qu’on avait amené pour lui. Mais la foule n’avait pas desserré son étreinte. Les gens à défaut d’avoir pu serrer la main au Grand chef voulaient tous toucher au moins à la voiture. Les agents en sueur avaient beau hurler de toutes leurs forces et cravacher à tour de bras, rien ne faisait. Le véhicule avançait à une allure de tortue et résonnait sous les coups que des centaines de mains portaient sans brutalité à la carrosserie. J’étais absorbé par cet incroyable spectacle quand quelqu’un me toucha l’épaule. Je me retournai pour voir Sidiki debout à côté de moi. Il avait déposé sa valise à terre et me regardait avec les yeux pleins de larmes. Nous nous sommes attrapés par les avant-bras et nous sommes restés de longues secondes ainsi sans parler. La même vague d’émotion nous soulevait tous les deux. Nous étions retournés à plus de vingt ans en arrière quand nous étions des adolescents insouciants et qu’aucune ombre n’était encore venue entacher notre amitié. Je crois que cet instant compte parmi les plus émouvants de ma vie et plus jamais nous n’avons Sidiki et moi retrouvé ce moment de rare communion. Quand nous nous sommes finalement séparés, mon ami m’annonça qu’il passerait me voir le lendemain dans la soirée. Aujourd’hui, il ne pouvait pas, car Mokèdian les avait mobilisés pour une série de réunions qui se poursuivraient certainement pendant la journée du lendemain. Au moment où je tournai les talons pour rentrer chez moi, j’entendis quelqu’un lancer mon nom à pleine gorge. C’était Baraka. Il me rejoignit en se frayant difficilement un chemin dans la foule compacte. Quand nous fûmes face à face, il me regarda avec une sorte d’étonnement. Comme s’il rencontrait un homme qu’il ne reconnaissait pas, mais dont le visage lui était familier. « Tout s’est bien passé, finit-il par me dire. J’ai besoin de te voir. Viens à la maison à n’importe quelle heure de la nuit. J’attendrai. Nous avons à parler sérieusement ». C’était une invitation que j’acceptai volontiers. Baraka était, comme je vous l’ai dit, la seule personne avec laquelle je pouvais parler de politique à cœur ouvert. Et j’étais curieux de savoir comment s’était déroulée leur expédition. Je fus donc chez « mon » Khassonké aux environs de vingt-deux heures. Il me fit entrer dans son salon et donna à son épouse l’instruction de bloquer tous les visiteurs. Il sortit de sa poche le talisman que je lui avais prêté et me remercia chaleureusement avant de me le restituer. En fait, Baraka s’attacha surtout à me raconter ce qui était passé à Dakar. Il me dit que le fond du problème était que le charisme de Mokèdian faisait de plus en plus de l’ombre à son rival, Léon. Ce dernier affirmait partout que cela avait été une erreur pour les Sénégalais de s’allier aux Soudanais qu’il trouvait prétentieux, envahissants et susceptibles. Léon était à la recherche d’un prétexte pour la rupture et il était encouragé en cela par les toubabs. Ces derniers se méfiaient toujours de Mokèdian qu’ils considéraient comme un dangereux communiste, un « Rouge » incontrôlable. Pour eux, le fameux « désapparentement » n’était qu’une opération de façade. L’Union et le Parti Communiste français étaient toujours des alliés. Le dernier déplacement de Mokèdian permit à Léon et à son camp de monter une opération pour faire partir les gêneurs. L’affaire était assez compliquée, mais Baraka me la résuma succinctement. Le chef des Unionistes avait voulu faire tenir un conseil extraordinaire du gouvernement. Il avait demandé à N’Diaye, le chef d’état-major des armées sénégalaises de déployer des troupes pour sécuriser le périmètre entourant le lieu de réunion. Les Sénégalais avaient répandu le bruit que la convocation du conseil des ministres ne s’était pas faite dans les règles et que les Soudanais se préparaient à un coup de force. N’Diaye fut consigné à domicile par son adjoint qui, aidé d’un Français dénommé Jean Paul, s’empara du commandement des troupes et fit encercler le siège du gouvernement fédéral où se trouvaient Mokèdian, les siens et trois ministres sénégalais. A partir de là, tout est parti très vite. Les indésirables Soudanais furent expulsés du territoire sénégalais dans un train affrété spécialement. Qu’est-ce qui allait se passer désormais ? Pour Baraka, ce qui était certain, c’était que tout lien était rompu avec les Wolofos. Mokèdian allait aviser de la meilleure conduite à suivre. Je demandai alors à Baraka si ce qui était arrivé n’était pas une bonne occasion de faire la paix dans l’Union et pour reconstituer l’unité du parti.
UN FOND DE VERITE QUI TROUBLE : J’avais encore dans l’esprit la manière dont des jeunes excités avaient sous la conduite de Sidiki manqué de respect à Maraka et à Mako dans la maison des Combattants. Ils avaient traité nos aînés de bourgeois et de notables. La blessure de cette offense ne s’était jamais entièrement refermée dans le cœur de Maraka. Le Vieux avait dit qu’il n’éprouvait aucune honte à être un nanti, car sa fortune il l’avait bâtie par sa seule énergie. Et il n’était pas près de la partager avec de "jeunes communistes" qui pensaient seulement à profiter du bien d’autrui. Baraka était un peu gêné en m’entendant plaider la cause de Maraka. Il me demanda de faire confiance à Mokèdian. Tout ce qui serait bon pour faire avancer le Soudan, le président y adhérait sans restriction. Mon ami khassonké me dit qu’il savait ce que je faisais pour aider Sidiki à avancer. C’était une bonne chose, me dit-il, car Sidiki à son tour se dévouait pour faire avancer Mokèdian. J’ai interrompu Baraka. "Il y a une nuance importante entre ma démarche et celle de mon ami, lui fis-je savoir. Sidiki sert Mokèdian en espérant accompagner ce dernier dans son ascension. Moi, j’aide Sidiki sans rien attendre de lui en retour. C’est la différence entre les hommes politiques et moi". Baraka a dû se sentir piqué quelque part à cause de ma dernière remarque. Il me fit savoir qu’il était lui aussi homme politique, mais qu’il servait Mokèdian primo parce qu’il l’admirait ; secundo, parce qu’il était certain qu’il était l’homme qu’il fallait au Soudan. J’eus un petit sourire "Je m’excuse, dis-je à mon ami khassonké, si mon jugement sur les hommes politiques t’a froissé. Il ne te visait pas du tout. Mais je vais quand même te dire une vérité dont nous reparlerons certainement un jour. Lorsque tu pousses très haut quelqu’un que tu admires, il arrivera à un sommet où il oubliera qui l’a aidé à montrer. Les hommes politiques ont une manière de raisonner qui les différencie des autres hommes. Ils voient surtout leurs intérêts. Leurs sentiments personnels passent après. Pourquoi Bouramani s’est détourné et s’est opposé à son frère Mako qui lui tenait la main pour aller à l’école ? Pourquoi j’ai perdu avec Sidiki les relations spontanées qui nous ont rapprochés comme des frères lorsque nous étions plus jeunes ? Pourquoi Hady et Mokèdian ont choisi des camps opposés alors qu’ils étaient les meilleurs amis du monde ? Je vais te dire certaines choses que tu garderas pour toi, mais que tu auras l’occasion de vérifier. Mokèdian que tu admires tant s’éloignera de Bathily qu’aujourd’hui tout le monde désigne comme son ami le plus fidèle et le plus désintéressé. Il se retournera contre Maraka qui fut l’un de ses meilleurs soutiens alors qu’il commençait tout juste à être connu. Sidiki qui est à ses pieds actuellement finira par le haïr. Des hommes opportunistes comme Dossokoro, N’Golopé et Mafo seront ses plus proches et ses plus écoutés conseillers. Voilà l’évolution de l’homme que tu admires aujourd’hui, Baraka et qui est le sauveur du Soudan. De cela, nous aurons l’occasion de reparler. Mais saches que tout que je te dis, je le dis sans haine. Mokèdian est un grand homme, mais ce seront des « petits hommes » qui auront raison de lui". Ma sortie passionnée laissa Baraka très ébranlé. Il savait que je n’étais pas un alarmiste, ou un "m’as tu vu". Donc mes paroles contenaient un fond de vérité qui le troublait, car elles remettaient en cause l’image qu’il avait de Mokèdian. Je ne voulus pas le perturber davantage. Mais j’avais un service à lui demander. Je souhaitai qu’il prenne un engagement solennel au nom de l’amitié qui nous liait. Il voulut savoir de quoi il s’agissait, mais je lui demandai de jurer en me faisant confiance. Finalement, mais à contrecœur Baraka promit de respecter ma volonté. « Dans quelques années, lui dis-je alors, j’aurai de sérieux ennuis. Qu’importe l’endroit où tu te trouveras et la place que tu occuperas, ne me viens pas en aide. Je te le demande pour ton bien et sois assuré que je m’en tirerai tout seul ». L’étrangeté de ma requête l’a d’abord surpris. Puis il s’est indigné. « Ce que tu me demandes là, c’est de me comporter à l’inverse d’un ami. Délivre-moi de mon serment », protesta-t-il. Je le calmai en lui faisant comprendre que je n’agissais pas à la légère et que le moment venu, il s’apercevrait que j’avais raison. Je parvins à le convaincre. Mais pour la première fois depuis que nous nous connaissions, notre au revoir fut emprunt d’une grande tristesse.
(à suivre) TIÉMOGOBA