Djigui aide Sidiki à sortir d’un mauvais pas et à reconquérir la confiance de Mokèdian
Le manège de Sidiki n’avait pas échappé au Vieux. Maraka fut sans doute blessé de sentir qu’il n’était pas tout à fait le bienvenu dans la maison de son ancien protègé. Mais il ne montra pas son amertume et choisit de ne pas s’attarder. Néanmoins, il voulut mettre certains points sur les « i » avant de s’en aller. S’approchant de Sidiki jusqu’à se trouver pratiquement collé à lui, il dit à voix basse à mon ami que si lui, Maraka, se trouvait en ces lieux aujourd’hui, ce n’était pas parce qu’il avait pardonné à son ex obligé son ingratitude. Mais parce qu’il continuait à entretenir d’excellentes relations avec Mory et avec moi-même. Mon ami accepta cette mise au point acerbe sans réagir. Il était gêné, mais en même temps soulagé que le Vieux s’en aille. Moi de mon côté, je m’étais retrouvé mis en accusation par Baraka. Mon « Khassonké » (c’était ainsi que je l’appelais affectueusement) avait appris que j’avais froissé Mokédian et il me reprochait de ne lui en avoir pas parlé. "Moi, je te dis tout, me lança-t-il avec une réelle indignation. Et toi, tu me laisses apprendre par la rumeur ce qui t’arrive". Je vis bien qu’il était vexé et je me répandis en excuses en lui demandant ce qu’il voulait savoir. "La vérité sur l’incident", me dit-il. Je lui racontai par le menu tout ce qui s’était passé entre Mokédian, Bathily et moi. Baraka avait une mine plus que songeuse lorsque j’eus finis. Je vis qu’il ne comprenait pas très bien pourquoi je m’étais risqué aussi loin dans la franchise. Je lui dis alors : « Ni tissé ka tignè fo mogo mi yé, otè i teriyé, otè kè i balima yé (lorsque tu ne peux pas dire la vérité à quelqu’un, c’est ce que celui-ci n’est pas ton ami, ni ne sera ton parent) ». Or j’avais considéré Mokédian comme un frère aîné. C’est pourquoi j’étais allé jusqu’au bout de la vérité que j’avais à lui dire. Le malheur a voulu qu’il n’ait pas réagi en aîné. Ma seule erreur avait donc été, de présumer de sa sagesse. Sinon j’ai fait ce que mes maîtres m’ont toujours enseigné et tant que la nature me laissera en vie, je ne dérogerai pas à cette ligne de conduite". Baraka hocha la tête pour me signifier qu’il me suivait dans mon raisonnement. Il me comprenait mieux. Mais la barre soucieuse, qui lui barrait le front, montrait que l’évolution de son ami Mokédian l’inquiétait. J’ai laissé Baraka digérer les informations que je venais de lui donner. Tel que je le connaissais, il ne chercherait pas à les recouper avec Mokèdian. Mais en bon Khassonké il trouverait une occasion pour faire à son grand ami une remarque vigoureuse sur la confiance qu’il devait porter à ses jeunes frères. Lorsque Baraka se leva pour prendre congé de l’assistance, je lui proposai de l’accompagner. Nous n’habitions pas très loin l’un de l’autre. Le grand caniveau d’évacuation des eaux qui séparait Médine de Missira nous servait à nous aussi de frontière. En cours de route, nous avons paisiblement échangé les nouvelles sur nos familles et nos connaissances. C’est cela que j’appréciai chez Baraka. Il était un homme droit aussi bien dans la politique que dans les relations humaines. Quand nous nous sommes séparés, je suis revenu vers le domicile de Sidiki. J’ai coïncidé avec le départ de Mokèdian. Il était déjà dans sa voiture et en me voyant arriver, il me fit un petit signe de la main. Sans toutefois me sourire, comme il en avait l’habitude. Mais je ne formalisai pas pour cette froideur. Je savais que quelque chose s’était rompue entre nous et que nos rapports seraient de plus en plus distants. Pendant les semaines qui suivirent, je me suis entièrement consacré à la gestion de mes magasins et à quelques parties de chasse que je faisais pour entretenir mes connaissances. C’était à ces moments là que l’absence de Dianguina me pesait le plus. Je mesurais toute l’importance qu’il avait prise dans ma vie et surtout le réconfort que son amitié m’apportait dans les moments difficiles. Je poussai à deux reprises très loin mes randonnées. Une fois dans le Béléko pour aller voir Kotigui Sériba avec lequel je m’étais très bien entendu lors de notre première rencontre physique (Dianguina nous avait auparavant mis en relation "télépathique" à travers les séances de bâtonnets). Le vieux maître m’invita à lui rendre visite dans quatre mois au tout début de la saison sèche. Mon second grand déplacement fut pour répondre à une invitation de Lamissa. Mais sur celle-ci, nous aurons l’occasion de revenir.La politique était donc très loin de mon univers quotidien. Une seule fois, Maraka m’en parla. Il me dit que nous avions un projet de fusion avec le Sénégal. Pour lui, c’était une union qui n’aurait pas longue vie. Car, disait-il, les "Wolofos" nous joueraient un mauvais tour. "Nous sommes trop différents, question mentalité, les uns des autres, m’expliqua-t-il. Eux, ce sont des Blancs à la peau noire et le principal responsable de notre séparation sera le "tubabu kan folaba", l’homme qui adore s’exprimer en français". C’est ainsi que Maraka avait toujours désigné le leader sénégalais, le nommé Léon. Je lui demandai pourquoi il n’allait pas au parti exprimer ses réserves. Le Vieux se renfrogna alors et il eut cette réponse pleine d’amertume « Kunfing daro kan bè minè wa ? (Est ce que l’on prend en compte l’avis d’un analphabète ?) »
LE COMPLOT DES INTRIGANTS- Le Vieux me fit pitié à ce moment là. Par ses paroles, il confirmait un phénomène qui était de plus en plus évident chez les Unionistes en cette année mil neuf cent cinquante-huit. Les vieux lutteurs, ceux qui avaient fait le parti, les compagnons de Mako étaient de plus en plus poussés à la touche. On ne les écartait pas franchement, mais ils étaient de moins en moins consultés sur des questions d’importance. Le moment d’exercer le pouvoir était venu et la vague des jeunes loups s’était imposée autour de Mokèdian. Certaines des personnalités montantes étaient des militants de fraîche date, mais leur statut de nouveaux venus ne les gênait pas. Pour eux, la période héroïque était passée. Il fallait maintenant se préparer à gérer le pays et eux se sentaient les mieux placés pour le faire. Je vous restitue là en vrac des réflexions que j’ai entendues à droite et à gauche pendant cette période. A mon niveau personnel, j’étais vraiment déconnecté de la vie du parti et je m’en portais très bien. Aussi fus-je très surpris un soir en voyant Sidiki arriver dans ma cour. Nous ne nous étions plus revus depuis le baptême de la petite Coumba. Mon ami avait changé. Il s’était adapté à son statut de personnalité en vogue. Il s’habillait avec beaucoup de soin et portait un calot de laine blanche, du genre de celui qu’affectionnait Mokèdian. Il prit place dans un fauteuil placé près du mien dans la véranda. Cette position ne me convenait pas. Je pris donc mon siège et je me plaçai en face de Sidiki pour pouvoir le regarder en face pendant que nous parlions. Mon interlocuteur eut un petit mouvement de recul. "Décidément, tu feras tout pour me mettre mal à l’aise", marmonna-t-il. Mais sa remarque me laissa complètement froid. J’attendis qu’il m’expose l’objet de sa venue. Visiblement il ne savait pas comment entamer la conversation et sortit un mouchoir à carreaux pour s’essuyer longuement le front. Puis prenant son courage à deux mains, il me dit "Djigui, j’ai besoin du secours de ta science". Cela me fit sourire. Avec un petit mouvement de menton, je lui fis signe de continuer. Il me dit que depuis un certain temps, des intrigants jaloux de son ascension étaient en train de tourner autour de Mokèdian (il l’appelait désormais "le Président") pour essayer de l’évincer. Il voulait que je l’aide à mettre fin à leurs entreprises. "Mais si tu as la confiance de « ton » président, que crains-tu ?", lui demandai-je. Sidiki parut un moment désarçonné, puis il me répondit par un proverbe « Kalòon mi ni tignè bolé do, ni o dara i la, bo tiogo tè i la dè (Si on profère à ton endroit un mensonge, qui a toutes les apparences de la vérité, tu n’as aucune chance de te tirer d’affaires) ». Mon interlocuteur m’expliqua que ces derniers temps, il était question de se rapprocher des Progressistes. Une politique confortée par le fait que beaucoup de « grands pions » de ce parti, surtout ceux de l’intérieur du pays, avaient carrément tourné casaque en venant adhérer à l’Union. Mais ce choix ne plaisait pas à tout le monde, dans l’entourage de Mokèdian. Certains disaient que cela équivalait à faire entrer le loup dans la bergerie. Les Progressistes étaient en perte de vitesse, disaient les critiques, et si l’Union leur tendait la main, elle leur donnait une chance de se refaire une santé. Il deviendrait alors possible pour le Parti progressiste, de se redresser en débauchant à son tour les militants unionistes. Les "intrigants" (selon le mot de Sidiki) voulaient faire croire au président que la thèse du rapprochement était surtout soutenue par les anciens Progressistes venus à l’Union. Ils disaient que ces derniers voulaient sauver la mise à leurs anciens compagnons du parti qu’ils n’avaient jamais oublié entièrement. Toujours selon Sidiki, ses ennemis le désignaient comme le principal instigateur de cette manœuvre. Dans le récit de mon ami, quelque chose ne collait pas. Je le lui dis franchement. « Sidiki, relevai-je, tu me racontes là une histoire invraisemblable. Il y dix ans en quarante-huit, c’est moi-même qui ai parlé de toi à Mokèdian. Je lui ai dit que tu venais de chez les Progressistes, mais que ton transfert à l’Union s’est fait avec la plus grande sincérité. Pendant dix ans, il a pu tester ton engagement, il t’a confié des missions difficiles et parfois périlleuses. Pendant son exil au Nord, tu as été dans le noyau qui lui est demeuré fidèle et qui s’est battu de toutes ses forces pour qu’il revienne à Bamako. Mokèdian pour te remercier t’a pris auprès lui et t’a fait grimper les échelons dans la hiérarchie du parti. Maintenant, tu veux me faire croire que les murmures de quelques « intrigants » vont anéantir toute la confiance que « ton président » a placée en toi. Mokèdian a beaucoup de défauts, mais jusqu’à preuve du contraire, il ne se laisse pas gouverner par des rumeurs. Il y a autre chose qui te fait peur et tu ne veux pas me le dire. Alors c’est très simple. Cette nuit, je vais travailler sur ton cas. Si tu m’as dit la vérité, je bloquerai les intrigants et je leur ferai regretter leurs manœuvres. Mais par contre si tu as essayé de me tromper, je m’abstiendrai d’intervenir. Et sans essayer de te menacer, Sidiki, je peux te prédire une chose : ce sera la fin de ta carrière politique". C’était exactement ce qu’il fallait dire. Sidiki ouvrit des yeux désemparés. Aussi, il fit le choix de me relater la vérité. Il y avait eu un moment effectivement des rumeurs de rapprochement entre les deux partis, mais rien de concret n’avait encore été entrepris. Il y a deux semaines, Sidiki avait été approché par Fodé, qui avait été son camarade chez les Progressistes dix années auparavant. Souvenez-vous, c’était lui qui vint me voir pour m’informer que Sanfing et ses sbires avaient enlevé Sidiki. Pendant cette soirée, il m’avait été d’un grand recours dans nos recherches en nous orientant vers les plages de Sotuba. Fodé avait réussi à faire croire à mon ami que ce dernier pouvait être le principal artisan d’un rapprochement entre le tandem Hady-Bouramani et Mokèdian. Pour lui, Sidiki avait l’avantage de bien connaître Hady, qui était son beau-frère et ce dernier pourrait lui parler à cœur ouvert. La proposition avait séduit Sidiki et avait flatté son amour-propre. Elle avait aussi réveillé son goût pour les manœuvres politiques compliquées. Mon ami s’était dit que s’il réussissait à amener le tandem progressiste à être demandeur d’une alliance, cela ferait monter sa côte auprès de Mokèdian. Il donna donc le feu vert à Fodé, afin que ce dernier organise une rencontre avec Hady. Le démarcheur fit vite et quelques jours plus tard, les deux hommes se retrouvèrent à Bagadadji, au domicile de Bassory. Ce dernier avait été autrefois un responsable progressiste de premier plan au domicile duquel se tenaient toutes les réunions du parti. Actuellement, victime de gros ennuis de santé, il s’était entièrement retiré de la politique. Hady et Sidiki avaient discuté pendant une bonne heure, mais mon ami se garda bien de me dire quel avait été l’objet de leurs négociations. Ce qui par contre était indiscutable, c’est que pour Sidiki, les ennuis commencèrent après l’entretien. A sa sortie du domicile de Bassory, il fut aperçu par Kassim, un militant unioniste fieffé. Or, ce même Kassim avait vu Hady quitter la concession et s’engouffrer dans sa voiture une minute plus tôt. Il se mit à raconter à gauche et à droite qu’il avait surpris Sidiki en flagrant délit de double jeu. Le malheur pour mon ami était que Kassim était quelqu’un d’assez crédible. Tout le monde s’accordait pour dire que c’était une grande gueule et un braillard de première. Mais tous lui reconnaissaient un mérite : il ne mentait jamais. Sidiki n’avait pas pu immédiatement rapporter au président l’objet de ses entretiens avec Hady, car Mokèdian était en déplacement au Sénégal. Quand le leader unioniste revint, mon ami eut deux ou trois fois l’occasion de le voir, mais à chaque fois, il eut peur d’aborder le sujet. Car le Président était rentré de mauvaise humeur et tout son entourage gardait profil bas dans ces cas là. Sidiki avait été donc pris dans un engrenage de circonstances. Plus le temps passait, plus les rumeurs persistaient et plus il lui était difficile de se justifier auprès de Mokèdian. Comment pouvait-il expliquer en effet son silence de plus d’une semaine sans avoir l’air coupable ?
INSEPARABLES, MAIS DIFFERENTS- Lorsque Sidiki eut terminé sa confession, je lui demandai comment il voyait mon intervention. La solution qu’il me proposa faillit me faire éclater de rire. Sidiki souhaitait que je travaille à rendre Kassim momentanément fou. Il fallait que pendant plusieurs jours ce braillard se promène en ville en racontant les pires inepties. Il se décrédibiliserait ainsi et plus personne ne prêterait attention à son récit sur la rencontre entre Sidiki et Hady. Mon ami n’aurait plus besoin d’aller voir Mokédian pour s’expliquer, puisque les rumeurs s’éteindraient d’elles-mêmes. Ce que Sidiki me demandait là était facilement réalisable pour moi. Mais je n’avais pas envie de m’en prendre à un innocent qui, de surcroît, disait la vérité. Je n’avais pas envie d’entrer dans cette basse manœuvre uniquement pour sauver l’honorabilité politique de Sidiki. Nos pouvoirs dans la confrérie nous sont donnés pour nous protéger, nous et les nôtres (parents et amis). Ou encore pour éviter que le faible subisse l’arbitraire du puissant. Mais si nous usons de notre science dans un but malveillant ou bassement intéressé, le contrecoup se ferait tôt ou tard sentir au niveau de nos proches. Je n’allais pas exposer ma famille pour défendre une cause aussi peu reluisante. Après avoir brièvement réfléchi, je dis à Sidiki que je ne voulais pas l’aider de la manière dont il le désirait, mais je pouvais le sortir d’affaire. Avant qu’il ne puisse me questionner, je suis entré dans ma chambre et j’en suis revenu avec une lanière en peau de buffle tressé, assez longue et large comme le pouce d’un adulte. Je la tendis à Sidiki en lui recommandant de mordre dans cette lanière, puis de la mettre dans sa poche et d’aller voir Mokèdian pour lui raconter toute la vérité. Mon ami tendit la main en hésitant et après avoir pris le morceau de cuir, il le tourna et le retourna avec beaucoup de réticence. Visiblement, il ne croyait pas aux vertus du talisman que je lui avais remis. Je pouvais lire facilement dans ses pensées. La solution proposée ne lui agréait pas, parce qu’elle l’obligeait à aller affronter son président. Je le rassurai donc. "Fais-moi confiance, expliquai-je. Je sais ce que tu crains, mais tu verras, tout ira bien. Cette lanière non seulement te permettra d’expliquer très clairement à Mokèdian ce que tu as fait. Mais en plus elle permettra à ta voix de posséder, tous les accents de sincérité nécessaire afin que « ton président » ne doute pas un instant de toi". C’était ce qu’il fallait dire pour convaincre mon homme. Sidiki, dont les yeux s’étaient mis à briller au fur et à mesure que je donnais des éclaircissements, se leva brusquement et me quitta sans même me dire au revoir. Il était pressé de tester le talisman pour écarter l’épée de Damoclès qui planait au-dessus de lui. Je ne me suis pas formalisé de son impolitesse. Pour moi, l’essentiel était de récupérer mon bien une fois l’affaire terminée. Car, tel que je connaissais mon homme, il ferait tout pour garder un objet, qui allait accroître son influence auprès de son président. Tel était Sidiki, en effet. Il ne réfléchissait qu’en fonction de lui-même et ne s’intéressait qu’à ses seuls avantages. Je n’avais rien contre les égocentriques et je savais fort bien que certains d’entre eux, font d’excellents hommes politiques. Mais j’étais convaincu qu’il ne fallait jamais laisser entre leurs mains un instrument dont ils pouvaient se servir pour dominer autrui. Ils en abuseraient inévitablement. Je me doutais que Sidiki ne reviendrait pas spontanément pour me rendre la lanière. Donc il me fallait l’intercepter au retour de son entretien. Je pris donc mon siège et j’allais m’installer devant mon portail. Tapi dans l’obscurité, j’attendis le retour de mon ami. J’étais certain que l’entrevue avec Mokèdian se passerait très bien, car les pouvoirs de la lanière étaient des plus efficaces. Mon esprit se mit à vagabonder sur les étrangetés de la vie. Mokèdian et Hady auraient pu se retrouver à militer dans le même parti. En effet, c’était des camarades avant leur arrivée en politique, même si le premier était plus âgé que le second et jusqu’à une certaine époque, on les disait même inséparables. Chacun d’eux admirait une qualité en l’autre. Hady, le fils de noble peulh, aimait le dynamisme de Mokèdian, son énergie inépuisable, sa facilité de contact et son caractère enjoué. Mokèdian, d’extraction plus modeste, appréciait la courtoisie naturelle de son ami, son aisance de grand seigneur et le sérieux méticuleux qu’il mettait dans toutes ses entreprises. Malheureusement pour eux, les deux amis partageaient les mêmes traits de caractère. C’était des fortes personnalités et ils avaient un tempérament obstiné, presque buté. Comme ils étaient venus à s’intéresser tous les deux à la politique, ils avaient eu l’intelligence de comprendre très vite qu’ils ne pouvaient pas se trouver du même bord. En effet, aucun des deux n’aurait accepté d’être le second derrière son ami. Chacun fit donc son choix et accepta l’autorité d’un aîné. Hady prit le parti de Bouramani et Mokèdian se rangea derrière Mako. Mais même séparés dans leur combat politique, les deux hommes avaient conservé leur estime réciproque et une certaine amitié. Il n’était que jusqu’à leurs épouses pour entretenir des rapports, non seulement amicaux mais à la limite, fraternels. Certains allaient jusqu’à évoquer entre elles de lointains liens de cousinage. Ce qui était faux, bien sûr. Par contre, je savais de source digne de foi que l’épouse de Mokèdian était apparentée à celle de Sèguè, son grand rival au sein de l’Union. Bref, refermons cette parenthèse et revenons à notre ami. Même en dehors de l’usage de la lanière, je savais que Sidiki n’aurait pas trop de mal pour convaincre le leader unioniste. Ce dernier savait bien que Hady ne s’embarquerait jamais dans une intrigue de bas étage. Le numéro deux des Progressistes avait son code personnel de l’honneur, qui lui faisait mépriser les petits calculs et les manœuvres étriquées.
UNE TENDRESSE CACHEE- Il n’était pas loin de minuit lorsque Sidiki regagna son domicile. J’émis un petit sifflement discret, mais nettement perceptible pour signaler ma présence. Il sursauta et m’aperçut en tournant la tête. Il leva le bras dans un geste de triomphe et me lança d’une voix joyeuse « Je reviens ! ». Effectivement, deux minutes plus tard il était assis à mon côté sur une chaise qu’il avait amenée de chez lui. Sa bonne humeur n’était pas feinte, il suffisait de voir le large sourire qui lui barrait le visage pour s’en convaincre. Je tendis la main gauche, paume en l’air. Le geste était éloquent. Sidiki plongea donc la main dans la poche de son pantalon bouffant pour récupérer la lanière. Il la déposa avec une certaine désinvolture dans ma main. Mais à peine le cuir fut-il en contact avec l’empreinte du fétiche imprimée sur ma paume qu’une force irrépressible souleva Sidiki de son siège. Je refermai les doigts sur mon bien et aussitôt mon interlocuteur retomba sur sa chaise. Cette petite démonstration de force avait deux objectifs. Primo, dissuader à jamais Sidiki de penser à s’approprier d’un objet que je lui aurai seulement prêté ; secundo, l’amener à me raconter exactement comment s’était passée son entrevue avec Mokèdian. Sans cette mise en garde, Sidiki se serait certainement livré à son exercice favori, le mensonge par omission. Or ce qui m’intéressait dans le récit de Sidiki, c’était la relation de sa conversation avec « son président » et ce qui s’était dit entre lui et Hady. Ce dernier était un homme que j’appréciais beaucoup et j’avais envie de savoir comment il vivait le déclin politique de son parti. Sidiki me fit savoir que Mokèdian l’avait accueilli avec beaucoup de jovialité et dans une atmosphère très détendue, complètement différente de celle de leurs deux dernières rencontres. Rien que ce détail avait mis mon ami en confiance. Il avait alors fait un exposé clair et précis sur sa rencontre. En fait, Sidiki avait proposé à Hady de rallier l’Union, car c’était une personnalité qui faisait l’unanimité par sa valeur intrinsèque et sa venue chez les Unionistes serait favorablement accueillie par beaucoup. Son beau-frère avait reçu avec beaucoup de sérénité cette proposition. Il reconnut que la position des Progressistes se dégradait en plusieurs endroits à l’intérieur du pays, notamment dans certains de leurs bastions qu’ils considéraient comme inexpugnables. Les défections se multipliaient sans que les responsables ne trouvent les moyens de les arrêter. Les élections à l’Assemblée législative s’étaient terminées par un fiasco pour le parti qui n’avait pu emporter que six sièges de députés sur la quarantaine d’élus. De plus, il se murmurait que certains de ces nouveaux élus s’apprêtaient à changer de camp une fois que serait ouverte la session de la nouvelle législature territoriale. Malgré tout, pour le N° 2 du parti progressiste, il n’était pas question de quitter le navire en perdition. Son code de l’honneur, son attachement à Bouramani et ses convictions politiques le lui interdisaient. Il fit savoir à Sidiki qu’il ne se retrouvait pas dans la doctrine de l’Union qui restait dominée selon lui par l’idéologie des « Rouges ». Or, Hady n’avait jamais caché qu’il était et qu’il resterait à jamais un anticommuniste viscéral. Cela n’avait rien à voir avec ses ascendants aristocratiques. Seulement son intelligence souple et brillante s’accommodait mal avec les prises de position dogmatiques. Hady refusait donc de se renier pour assurer sa survie politique. Selon Sidiki, son interlocuteur avait aussi évoqué ses relations avec Mokèdian et la considération qu’ils se portaient mutuellement. Il avait dit que le leader unioniste savait mieux que personne qu’il ne changerait pas de bord. Pour mieux se faire comprendre, Hady rappela que par le passé les Progressistes avaient, à deux reprises, nettement pris le dessus sur l’Union lors d’élections. Pourtant à aucun moment, il n’avait demandé à Mokédian de venir les rejoindre pour sécuriser sa carrière politique. Aujourd’hui que le vent avait tourné, Hady choisissait à son tour d’affronter l’adversité, même s’il avait toutes les chances de succomber. Cependant au-delà de toutes les divergences, Hady affirma qu’il restait un « fils du Soudan ». Le jour où Mokèdian aurait besoin de lui en tant que tel, il répondrait présent. Sidiki tint à préciser à son Président qu’il avait bien signifié à Hady qu’il accomplissait sa démarche à titre personnel, et non en tant qu’émissaire de son parti. Lorsqu’il eut terminé son compte rendu, Mokèdian le félicita très chaleureusement de son initiative et de ses excellentes intentions. En quelques secondes, mon ami était passé du statut de pestiféré à celui de collaborateur privilégié. L’épisode, qui aurait pu lui coûter son ascension politique, allait au contraire lui permettre de rebondir encore plus haut. Mon ami était donc sorti de son entrevue avec l’impression de marcher sur les nuages. Mais j’étais le seul à savoir que Sidiki n’avait pas entrepris la démarche par opportunisme politique seulement. Quelque part en lui, il gardait une tendresse cachée pour les Progressistes et il conservait un réel respect pour Bouramani, l’homme qui l’avait introduit en politique. Il ne pouvait pas sauver le vieux chef progressiste de la débâcle qui s’annonçait, c’était pourquoi il avait reporté ses efforts vers le second du parti et qui de surcroît se trouvait être le cousin germain de son épouse Badiallo. Ceci dit, je ne me faisais pas d’illusion sur les limites du sentimentalisme de mon ami. Plus il monterait dans la hiérarchie de l’Union, plus ostensiblement il prendrait ses distances d’avec Hadi. Car il verrait dans les relations qu’il entretenait avec son beau-parent un handicap à sa carrière. Ainsi réfléchissait depuis longtemps Sidiki. Il divisait le monde entre les gens, qui lui étaient utiles et les individus qui représentaient une gêne pour lui.
(à suivre)