La famille de Sidiki essuie sa première alerte sérieuse. Djigui est contraint de faire venir à son "tribunal" les trois épouses
Les reproches que m’adressait Mokèdian avaient le mérite d’être directs et surtout fondés. Ce fut pourquoi que j’ai présenté au maître du Kénédougou mes excuses de bon cœur et en toute sincérité. L’atmosphère s’est considérablement détendue après que je me fus livré à mon mea culpa. J’en ai profité pour remercier mon aîné des vœux qu’il m’avait transmis par l’intermédiaire de Sidiki à la veille de son départ pour le Dahomey. Il s’y était rendu pour la conférence des « Fédéralistes ». Mokèdian me fit savoir qu’il avait délibérément envoyé vers moi mon ami en sachant que nous connaissions un certain refroidissement dans nos relations. Il avait donc essayé de créer une occasion de réconciliation entre nous. "Je te remercie pour ton attention, grand frère, lui dis-je. Il y a peu de choses dans la vie qui puisse remplacer une vraie amitié entre deux personnes. Une amitié comme celle qui te lie à Bathily ici présent. Cela réchauffe le cœur de la mère de ton ami de voir son fils si sincèrement attaché à toi. Mais fais bien attention, le jour où la vieille dame s’éteindra, tu seras en danger". Pourquoi avais-je lâché la dernière phrase ? Jusqu’aujourd’hui je ne saurai le dire de manière précise. La seule explication plus ou moins acceptable, c’était qu’il me fallait faire cette mise en garde à Mokèdian. A lui de la prendre comme cela lui semblerait bon. Mon aîné resta un moment silencieux tandis que Bathily me regardait avec un air effaré. Le maître du Kénédougou aurait pu chercher des éclaircissements en me questionnant et je lui aurais répondu. Je lui aurais notamment expliqué que chaque homme dispose dans la vie de son porte-bonheur et que pour lui, ce rôle était joué par Bathily dont les sentiments désintéressés ne faisaient aucun doute. Le jour où Mokédian s’en séparerait, son pouvoir serait en danger. Je l’aurais mis en garde contre des hommes de son entourage qui le mèneraient à sa perte. Je lui aurais demandé de ménager son aîné Maraka. Mais je n’ai rien pu lui dire de tout cela, car il ne m’a rien demandé. Et ce n’était pas à moi d’aller plus loin sans en avoir l’autorisation. Après ma révélation aussi brutale qu’inattendue (je reconnais que je n’avais pas mis les formes), l’atmosphère avait nettement changé dans la pièce. Mokèdian n’avait fait aucun commentaire sur ma prédiction. Mais il avait brusquement abandonné l’attitude chaleureuse et décontractée qui était la sienne au début de notre conversation. Comme on le dit chez nous, « A yé fama fari ta (il est entré dans la peau du chef) ». Autrement dit, il était redevenu l’homme qui n’aimait pas qu’on le contrarie, qui était agacé par les porteurs de mauvaises nouvelles et par les empêcheurs de tourner en rond. Bref, il était irrité par l’homme qu’il voyait en moi, un spécialiste des sciences occultes, un « soma » et peut-être même un « soubaga » qui était capable de le percer à jour et de faire à l’impromptu des annonces gênantes. Un chef quel qu’il soit, déteste s’entendre dire certaines vérités de manière abrupte. Je l’avais fait quasiment à mon corps défendant et je savais ce que cela allait nuire considérablement à mes futures relations avec Mokèdian. Par politesse, je suis resté encore quelques minutes et quand j’ai demandé la permission de me retirer, Mokèdian me l’accorda avec beaucoup de froideur. Il ne le savait pas encore, mais j’en avais eu l’intuition : ce serait la toute dernière fois que nous rencontrions ainsi, presque en tête à tête. Nous n’aurons plus aucune conversation personnelle, mais cela ne l’empêcherait pas de faire basculer mon destin. Cela se ferait dans quelques années. Pour le moment, nous étions au début de l’année 1957. Lorsque j’ai quitté Mokèdian, je me suis dirigé droit au domicile de Maraka. Peut-être parce que j’avais envie d’échanger un peu avec mon aîné sur ce que je venais de vivre. Mais avant même que je ne puisse raconter ma mésaventure, Maraka souleva un problème complètement inattendu. Il me dit qu’il avait beaucoup réfléchi depuis la nuit où Sidiki était venu le voir et lui avait présenté ses excuses pour la manière dont il m’avait traité. Pour Maraka, cette démarche signifiait que mon ami était encore récupérable. Il n’avait pas un mauvais fond et on pouvait le faire revenir à lui-même en le soustrayant de l’emprise excessive que Mokédian exerçait sur lui. Je dois dire qu’en écoutant le Vieux, je me suis demandé s’il se rendait vraiment compte de ce qu’il disait et s’il connaissait véritablement Sidiki. Pour moi, les choses étaient claires. Ce n’était pas le secrétaire général qui s’était accaparé de mon ami. Mais c’était plutôt ce dernier qui avait tout fait pour se rapprocher du « grand chef » jusqu’à devenir indispensable à ce dernier. Mais je n’avais pas envie de vilipender Sidiki et je cherchai donc à gagner du temps en demandant à Maraka pourquoi il essayait de débaucher son ancien protégé alors que lui-même avait assuré qu’il avait pris ses distances avec le parti. Ma question troubla le Vieux et il réfléchit profondément avant de me donner sa réponse. Lorsqu’il le fit, ce fut avec une très grande assurance : "Toi, Djigui, m’interpella-t-il, si on essayait de t’enlever ton enfant, est-ce que tu laisserais les gens faire sans rien tenter ? Bien sûr que non. Or l’Union - et cela je peux le dire sans me vanter - est plus mon fils que celui de tout autre homme politique. C’est avec Mako que j’ai créé le Bloc démocratique du Soudan. Nous avons mis toute notre énergie pour que ce parti devienne fort et respecté. C’est lui qui a ensuite formé la charpente de l’Union soudanaise. C’est vrai qu’aujourd’hui je ne me reconnais pas beaucoup dans l’Union. C’est vrai aussi que, j’avais décidé de m’éloigner de la politique. Mais je me mentais à moi-même en affirmant cela. La politique, c’est comme une bagarre. Tu sais quand et pourquoi tu y entres. Mais tu ignores quand est-ce que tu en sortiras et dans quel état tu en sortiras. Donc je vais continuer à me battre pour que mon parti ne change pas. Il est possible que je sois vaincu et que je paie très cher ma défaite. Mais si l’Union m’élimine, cela fera d’elle un parricide. Je vais te dire une chose, Djigui : toute une vie ne suffit pas à un parricide pour effacer son crime. Pour en revenir à Sidiki, je veux le récupérer afin qu’il devienne un contrepoids aux attitudes autoritaires que je vois s’installer au sein de l’Union. Ton ami a les qualités intellectuelles pour cela et je mettrai tous les moyens à sa disposition pour qu’il devienne une personnalité influente dans le parti".
De la pure naïveté- J’étais complètement stupéfait en écoutant le plan du Vieux et je compris qu’il me fallait lui parler sans prendre de gants. "Tu vas m’excuser pour la brutalité de mes paroles, déclarai-je, je crois cependant qu’il m’est indispensable de te dire franchement les choses pour que tu reviennes sur terre. Que peux-tu aujourd’hui proposer à Sidiki qu’il n’a pas ? Depuis que Mokèdian l’a pris sous sa protection, il est entré au Bureau politique national et il est devenu député à l’Assemblée territoriale. Tout cela en l’espace de quelques mois. Toi, tu voudrais qu’il laisse tomber l’homme qui lui a permis cette ascension fulgurante et qu’il te rejoigne. Pardonne-moi, Maraka, mais c’est de la pure naïveté de ta part". Ma dernière remarque fit cligner les paupières à mon interlocuteur. Visiblement l’accusation de naïveté l’avait vexé. Je me suis alors dit que c’était une soirée particulière que celle-ci : en quelques heures j’avais secoué verbalement deux de mes aînés. Mais dans le cas de Maraka, cela était indispensable. Le vieux était un véritable intoxiqué de la politique et il ne voulait pas admettre sa perte d’influence au sein de l’Union. Pour retrouver ses positions d’autrefois, il était prêt à tout. Même à s’allier avec des gens comme Sidiki, qui n’avait plus aucune considération pour lui. Il avait donc été utile de lui mettre les points sur les "i" et de lui faire comprendre que sa tentative de reconquête du parti était vouée à l’échec. Son temps était passé et plus rien ne le ramènerait plus. Je n’ai pas trop traîné chez Maraka. Je lui ai demandé la permission d’aller faire une course et je me suis éclipsé rapidement. Car si je m’étais attardé, le sujet que nous avions abordé pouvait nous amener à nous disputer. Je me suis dirigé tout droit chez Baraka, avec qui j’étais certain d’avoir une conversation plus agréable. Nous avons commencé à parler de politique puisque je savais que c’était cela qui passionnait mon interlocuteur. Ce dernier était d’ailleurs dans une humeur des plus enthousiastes. Il m’apprit que les défections se multipliaient chez les Progressistes et que l’Union était débordée par les gens qui venaient s’inscrire. La situation ne plaisait pas à tout le monde et l’un des plus grincheux était Sidiki, qui affirmait que le parti était inondé d’hommes de peu de foi. La remarque avait déplu à Baraka et il avait sèchement rappelé à mon ami que tous deux étaient des transfuges progressistes. Si on les avait alors refoulés à leur arrivée, qu’auraient-ils fait ? La brutale franchise de Baraka était agréable à enregistrer. Mon interlocuteur sauta tout d’un coup du coq à l’âne et me demanda ce que je pensais de Kinty. Je ne parvins pas à répondre sur le champ. En fait, je cherchais une formule courtoise pour ne pas froisser mon interlocuteur, qui était de Kayes comme la troisième épouse de Sidiki. Baraka comprit mon embarras. Il me dit qu’effectivement sa cousine germaine (c’est ainsi qu’il désignait Kinty) et lui étaient liés par le sang. Ils faisaient tous les deux parties de la grande famille du Khasso d’où étaient sorties quatre ramifications constituant des familles de moindre importance. Baraka était de Dembaya et Kinty venait de Guimbaya. Mon interlocuteur connaissait donc très bien ma "belle-sœur". Il me dit que ce n’était pas d’elle qu’il fallait se méfier, mais de sa mère Coumba Sadio. Cette dernière était une maîtresse-femme, qui régnait d’une main de fer sur les siens. Son mari, Arouna, était juste là pour faire de la figuration. Coumba, malgré l’éloignement, avait inculqué ses méthodes à ses filles et il était prévisible que Kinty cherche elle aussi à régenter la concession de son mari. Cela pouvait faire des étincelles avec ses coépouses, et notamment avec Sira, qui ne serait certainement pas disposée à se laisser marcher sur les pieds. Il fallait donc que Sidiki soit averti et qu’en tant que chef de famille, il prenne ses dispositions pour prévenir des affrontements. "Tu as raison de t’inquiéter, dis-je à Baraka, mais entre nous es-tu vraiment sûr que Sidiki soit un chef de famille ?". Baraka eut un petit sourire et s’abstint de tout commentaire. Nous nous étions compris. En fait, Kinty avait déjà commencé à se tailler sa place dans la concession. Dans sa tête les choses étaient très simples. En tant qu’intellectuelle, elle avait une longueur d’avance sur Badiallo et Sira. Elle ne manquait pas une occasion pour critiquer les initiatives de ses deux grandes sœurs ou pour leur faire sentir leur condition d’analphabète. Les phrases que l’on entendait le plus souvent de sa part étaient : « 0 yé mogo kalen né ko yé » (Ça, c’est pour les gens instruits) ; ou" Comme tu n’as pas été à l’école, cela va t’échapper" ; ou encore". Ce n’est même pas la peine d’entreprendre cela, tu n’as pas le niveau". Badiallo fut la première à réagir. Un jour après avoir encaissé une remarque vexante, elle lâcha : "Il y a en tous les cas une chose que je sais pour l’avoir vérifiée : nul n’est besoin d’avoir été à l’école pour savoir donner du plaisir à un homme". Le coup était parti sèchement et avait fait mouche. Pendant une semaine, Kinty retint sa langue. Mais comme c’était plus fort qu’elle, ses petites phrases reprirent. Cette fois-ci, Sira se mit de la partie. Elle commença par avertir froidement sa coépouse, qu’à la différence de Badiallo, elle n’avait pas le don de la réplique. Par contre, elle avait des muscles et elle savait s’en servir. Les yeux de Kinty avaient brillé de colère en entendant cette menace. Pour bien montrer à Sira qu’il fallait autre chose pour l’intimider, quelques heures plus tard, elle reprit ses remarques sarcastiques. Les choses n’ont pas traîné. Les deux jeunes femmes se sont retrouvées dans les toilettes pour un duel très violent. La lutte s’est déroulée sans cri et presque sans bruit. La preuve en est que Badiallo, qui était occupée à la cuisine, ne se douta de rien. Mais au bout de deux ou trois minutes, Sira eut le dessus. Avec férocité, elle se mit à enlever un à un les habits de sa rivale. Kinty, malgré qu’elle se soit désespérément débattue, ne pouvait s’opposer à cette humiliation. Son adversaire n’épargna même pas ses sous-vêtements. C’en était trop pour la troisième épouse qui ne put retenir ses gémissements de douleur et de rage. Attirée par ces cris, Badiallo découvrit le spectacle et courut rapidement chercher un pagne pour couvrir Kinty. Cette dernière ne la remercia même pas. Elle partit à grands pas vers sa chambre, s’habilla sommairement et traversa la rue pour venir se plaindre à moi.
Sidiki tombe des nues- Auprès de qui pouvait-elle le faire ? Elle ne fréquentait ni Mory, ni Maraka. Elle avait coupé peu à peu les ponts avec le vieux Bakary. Dans ces moments difficiles, elle ne pouvait donc se tourner que vers moi. Elle me raconta le combat et ne cacha pas que plus que les coups reçus (elle en portait encore les traces), c’était l’humiliation d’avoir été mise nue, qu’elle ne supportait pas. Kinty éclata d’ailleurs en sanglots en se rappelant cela et je dus lui faire une mise au point d’une voix très dure pour qu’elle arrête ses gémissements. Niagalèn l’a prise en pitié et l’a entraînée de côté pour la consoler. Mon épouse s’entendait plutôt bien avec Kinty, elle me l’avait déjà dit. La « toubabesse » n’était pas aussi fréquente chez elle que Badiallo (sa préférée) ou Sira. Mais elle venait au moins une fois par semaine la voir et leurs conversations se déroulaient sans contraintes. Je laissai donc Niagalèn calmer ma visiteuse, puis je la renvoyai chez elle en lui promettant de m’occuper de son problème. La situation me déplaisait, car elle confirmait ce que j’avais lancé en boutade à Baraka. Sidiki ne se comportait pas en chef de famille. Le lendemain, j’envoyai Niagalèn demander aux trois femmes de passer me voir en début de soirée. Mon épouse resterait dans la concession pour s’occuper des enfants. Au moment où ma convocation était transmise aux épouses, Sidiki était là. Il voulut savoir le pourquoi de cette décision. Badiallo le tira de côté pour le lui expliquer. Mon ami tomba des nues. Il ne s’était rendu compte de rien. La nuit précédente, c’était Sira qui l’avait accueilli et elle s’était montrée très passionnée. C’était sans doute l’ivresse de la victoire. La seconde épouse s’était pourtant abstenue de raconter qu’elle avait rossé d’importance sa "petite sœur". Elle trouvait sans doute plus commode de régler ses comptes sans aller se plaindre à un époux, qui ne réagissait à rien. Kinty s’était elle aussi tu. Puisque je lui avais promis de m’occuper de cette querelle, elle avait préféré attendre ma décision. C’était la preuve qu’elle non plus ne nourrissait pas beaucoup d’illusion sur la supposée fermeté de son mari. Elle n’avait pas tort. A peine Sidiki fut-il mis au courant qu’il chercha à se défiler. Il informa ses épouses qu’il aurait bien voulu assister à notre entretien, mais qu’il était déjà pris dans une importante réunion du parti. Il conseilla que la confrontation ne soit pas différée et promit de venir me voir pour en connaître les conclusions. L’absence de Sidiki ne gênait pas du tout. Bien au contraire. Lors du conseil que je voulais tenir, il fallait que des choses brutales soient dites. Or mon ami avec son penchant pour les approches biaisées me poserait des problèmes plus qu’il ne m’aiderait. Une demie heure avant que les trois épouses n’arrivent, je passai dans ma chambre pour me préparer. Je pris un peu de ma graisse animale pour m’enduire le visage et les membres. Ce n’était pas la dose habituelle, mais cela suffirait pour imposer crainte et respect à mes interlocutrices. Suivant mes instructions, Niagalén avait disposé trois escabeaux en face de mon fauteuil. Ainsi, je pourrai d’un seul coup d’œil surveiller les dames et elles seraient obligées de lever la tête pour me regarder. Lorsque Badiallo, Sira et Kinty arrivèrent, j’étais installé à les attendre. Elles me saluèrent toutes les trois respectueusement et s’assirent en me jetant des coups d’œil furtifs. Je donnai la parole à Kinty pour qu’elle s’exprime la première, puisque tout était parti de l’aide qu’elle était venue me demander. La troisième épouse commença à défendre sa cause avec une certaine gêne, puis elle retrouva son aplomb au fur et à mesure qu’elle avançait dans ses explications. "Dès les premiers jours de vie commune, déclara-t-elle, j’ai senti que mon côté intellectuel était mal accepté par mes sœurs aînées. Je peux comprendre leurs réactions, mais qu’est-ce que je peux faire ? Ce n’est pas de ma faute si je suis allée à l’école, et elles non. Je sais que Sira ne m’aime pas. Nos "Yeko kèlè" ("manières de se comporter") sont trop différentes et inévitablement cela amène des causes de friction entre nous. Je ne lui demande pas de changer, mais elle non plus n’a pas le droit d’exiger que je change. J’ai eu en charge les enfants les plus âgés de la maison, Siga et Djigui. Ils vont à l’école où ils s’expriment en français. Lorsqu’ils reviennent au foyer, je continue à m’adresser à eux dans cette langue. Non pas pour me distinguer. Non pas pour les couper de leur mère. Mais parce que par expérience, je sais que s’ils ne pratiquent pas le français à la maison, ils auront du mal à retenir ce qu’ils ont appris en classe. Là encore, mes aînées pensent que je me mets au-dessus d’elles". Je dois dire que Kinty avait habilement monté sa défense. Elle se présentait comme une petite sœur respectueuse, dont toutes les initiatives étaient mal interprétées. Ce qui n’était pas conforme à la réalité. Je demandai donc à Badiallo de réagir la première. Je savais qu’elle le ferait avec modération et bon sens. Effectivement, elle ne me déçut pas. "Je ne sais pas quelles sont les intentions de Kinty en se comportant comme elle le fait, riposta-t-elle. Peut-être ces intentions sont-elles bonnes. Mais sa conduite par contre est à critiquer. Kinty, et je le dis sans aucune aigreur, sait qu’elle nous énerve quand elle joue à la « toubabesse ». Alors elle le fait constamment et de manière provocante. J’en ai parlé à Sidiki, mais il s’est contenté de minimiser ce problème. Si Kinty était sincère dans sa manière d’être, pourquoi n’a-t-elle pas pris la peine de nous expliquer par exemple les raisons pour lesquelles elle parle en français avec les enfants ? Elle sait que n’importe quelle mère n’apprécie pas ne pas comprendre ce qui se dit à un gosse. C’est vrai que je n’ai pas fréquenté l’école des Blancs, mais cela ne me donne pas de complexe. L’instruction n’amène pas le bon sens, qui est un don de Dieu. Et dans ce domaine je suis bien pourvue. Ensuite, je voulais dire à Kinty que nous dormons toutes de la même manière derrière le même homme. Cette position là ne s’exprime pas en français".
Le jugement sévère- Kinty pinça les lèvres en écoutant le dernier argument de Badiallo. La première épouse était de nature pacifique et pondérée. Mais lorsque les circonstances l’exigeaient, elle pouvait parfaitement jouer à la vipère. Je retins mon sourire et je donnais la parole à Sira, qui visiblement trépignait d’impatience. A la différence de Badiallo et fidèle à son tempérament, la seconde épouse démarra en force. "Kinty, dit-elle, jure qu’elle ne cherche pas à nous manquer de respect. C’est faux. La semaine dernière, je me suis approchée d’elle pour qu’elle m’aide dans une petite tâche domestique. Elle m’a répondu "Féché" ("Fais ch…"). Je n’ai pas été à l’école française, mais je sais que c’est une grossièreté. Elle l’a lancée en pensant que je ne comprenais pas ce qu’elle disait. Comment voulez-vous que j’oublie des choses pareilles ? En outre, je voudrai dire à Kinty qu’éducation pour éducation, j’ai moi aussi un avantage sur elle. J’ai grandi pendant treize ans au Libéria. Je parle couramment l’anglais et je le lis aussi. Mais je ne m’en vante pas. Mon époux ignore complètement ce détail et vous Djigui, qui me connaissiez pourtant bien, ne vous êtes jamais douté de cela. Alors je conseille à ma petite sœur de ne pas venir me casser les pieds avec ses grands airs d’intellectuelle sous prétexte qu’elle se débrouille en français". La révélation de Sira m’avait surpris et faisait apparaître de sa part une retenue, que je ne lui connaissais pas. Pourtant, ce fut elle que j’ai apostrophée sévèrement lorsque les trois femmes eurent dit ce qu’elles avaient sur le cœur. "Sira, lui dis-je, je concède volontiers que Kinty t’ait offensée gravement. Mais tu n’avais pas le droit de te venger d’elle de la manière dont tu l’as fait. Ta réaction est disproportionnée et tu as voulu délibérément faire le plus de mal possible à ta « petite sœur ». Tu ne te rends peut-être pas compte, mais dans notre société et pour nous les hommes, il n’y a pas de pire humiliation pour une femme mariée que d’apparaître nue devant sa coépouse. Tu as sans doute pensé donner une bonne leçon à Kinty. Mais ce que tu as fait est beaucoup plus grave. C’est même impardonnable. Il faut que tu le saches pour ne plus jamais le renouveler à l’avenir. Sinon, je serai contraint de sévir". Sira ne s’attendait certainement pas à la sévérité de mon jugement et elle parut s’affaisser sur son escabeau au fur et à mesure que je parlais. Elle me faisait un peu pitié, mais je devais lui adresser une mise en garde ferme. Sinon avec son tempérament emporté, elle était capable de récidiver dans ses représailles contre Kinty et de commettre à ce moment là, un acte encore plus grave et cette fois là "irrattrapable". Kinty était en train de jubiler quand je lui jetai un regard flamboyant qui éteignit net son sourire. Il fallait qu’elle comprenne que donner tort à Sira ne signifiait pas qu’elle avait raison". Il me restait maintenant à installer mon système de sécurité interne. Interpellant Badiallo, je lui demandai de veiller personnellement à ce que ses jeunes sœurs ne reprennent pas leurs querelles. "Je serai à ton côté, lui dis-je, et celle qui osera te contredire n’aura pas assez de sa vie pour regretter son audace". La tranquille assurance avec laquelle je proférai cette dernière menace lui donnait encore plus de poids. Je savais désormais que Sira et Kinty feraient de réels efforts pour se maîtriser. Je savais aussi que Badiallo userait avec sagesse de l’autorité que je venais de lui conférer. Pour donner encore plus de poids à ma représentante, je lui demandai de rester seule avec moi après le départ de ses "petites sœurs". Kinty et Sira ont dû s’imaginer que j’allais donner des armes supplémentaires à Badiallo pour exercer des représailles contre elles. Mais rien de tel. Ma manœuvre avait un but purement psychologique. Avec la première épouse, j’ai simplement bavardé de choses et d’autres avant de la libérer. Je lui donnai aussi un petit talisman qu’elle devait accrocher dans la cuisine qu’elles utilisaient toutes les trois. Cela fortifierait l’entente entre elles. En regardant partir Badiallo, j’eus un petit pincement au cœur. Je ne pouvais pas lui dire que ce que j’avais fait ramenait certes la paix au foyer de Sidiki, mais n’assurait pas l’unité de celui-ci. Je serai impuissant à combattre la discorde à venir, car je serai à ce moment là loin de Bamako. Ce serait Kinty, qui rallumerait les hostilités et elle le ferait pour mettre en avant la petite fille qu’elle aurait. Au moment de sa bagarre avec Sira, elle se trouvait déjà en début de grossesse. Mais cela ses coépouses l’ignoraient et son mari ne le saurait qu’un peu plus tard. Kinty accoucha vers la fin de l’année 1957. Sidiki, aux anges, laissa à sa troisième épouse le soin de choisir elle-même le prénom du bébé. Ce dernier fut appelé Coumba, comme la mère de Kinty. Cette attitude de Sidiki fit grincer les dents à Sira. La jeune femme se rappelait de la bataille qu’elle avait dû mener pour que sa fille reçoive le prénom de sa mère adoptive, Mariama. Et encore l’enfant partageait ce prénom avec celui de la sœur de Sidiki, Kankou. Le baptême donna lieu à un rassemblement géant des personnalités de l’Union. Seul Mokédian se fit excuser pour son retard. Le même jour se faisait le baptême du fils de Zango Koné, un des leaders de l’Union et qui tenait la section de Koutiala. La localité était réputée être un fief progressiste, mais Zango l’avait investi sans complexe et il y avait fait de l’excellent travail. Sa femme avait connu une grossesse difficile et on l’avait fait venir à Bamako pour l’accouchement. Mokédian s’était donc fait un devoir d’aller en premier lieu chez l’un de ses lieutenants les plus combatifs. Sans que le Grand homme l’ait cherché, son retard rendit service à Sidiki. Car Maraka s’était lui aussi présenté au baptême. Or ses relations avec Mokédian s’étaient considérablement rafraîchies. Sidiki n’avait aucune envie de voir les deux hommes se trouver face à face. Je l’ai donc vu à plusieurs reprises jeter des coups d’œil inquiets en direction de la rue. Il craignait que son chef n’arrive alors que son ancien protecteur était toujours là. (à suivre)