DOSSIERS

PostHeaderIcon Le destin tourmenté de Sidiki (44) : L’AFFAIRE KINTY

Sidiki se prépare à son troisième mariage. Alors que Djigui apprend à Mako ce que ce dernier veut savoir sur son avenir

Le destin tourmenté de Sidiki (44) : L’AFFAIRE KINTY

Les éclats de voix que j’avais entendus à l’entrée de ma concession venaient de Sidiki. Mon ami paraissait d’excellente humeur et il alignait les plaisanteries qui provoquaient l’hilarité de ses deux interlocutrices. Quand il s’aperçut que j’étais arrivé, il adopta une attitude plus réservée. Kinty, assise tout à côté de lui, se leva et se dirigea vers moi, la main tendue. Elle s’aperçut que je restais de marbre sans esquisser le moindre geste en sa direction Elle comprit alors son erreur. Elle abandonna donc l’idée de me donner une poignée de mains ainsi que l’aurait fait une Européenne. Elle me salua à la manière de mon épouse et de celles de Sidiki, en pliant un genou et en baissant la tête. Je répondis alors à son salut en lui donnant son prénom. Kinty était une femme qui savait garder sa contenance, je m’en aperçus plus tard. Mais sur ce coup là, ses paupières battirent rapidement, trahissant la surprise qu’elle éprouvait. Sidiki lui avait certainement assuré qu’il ne m’avait jamais parlé d’elle et c’était la toute première fois que nous nous rencontrions. La jeune femme, qui ne connaissait pas mes dons, ne pouvait pas se douter que j’avais utilisé mes procédés de divination pour connaître son passé. Cela afin de savoir si Sidiki n’avait pas fait un choix périlleux en se proposant de l’épouser. Lors de mes séances de cauris, j’avais vu que Kinty venait d’une grande famille établie dans la ville de Kayes. Elle avait cependant grandi à Bamako chez un de ses oncles, fonctionnaire, de son état. Cet oncle avait remarqué sa vive intelligence et avait tenu à lui assurer la meilleure éducation possible. Le Vieux y avait bien réussi. Kinty avait bouclé de solides études de comptabilité. Un Français, ami de son oncle, l’avait remarqué une fois lorsqu’elle était allée rendre visite à son tuteur au bureau. Il était aussitôt tombé amoureux de cette beauté qui ne s’était pas encore totalement épanouie, mais dont on pressentait déjà qu’elle serait lumineuse. Kinty était mince et gracile, avec un visage aux traits fins. Elle possédait une élégance innée qui attirait infailliblement le regard des hommes. Elle avait aussi une tête bien organisée. Le toubab n’arriva jamais à ses fins avec elle. Par contre, elle sut le manœuvrer de manière suffisamment habile pour qu’il la fasse embaucher à un poste particulièrement bien payé à la Trésorerie. Kinty rencontra son premier grand amour chez un jeune médecin tout juste sorti de sa faculté française. L’idylle fut foudroyante et le mariage se noua quelques semaines après leur première rencontre. Les familles auraient certainement souhaité que les choses se fassent avec moins de précipitation. Mais la passion des deux jeunes gens était telle qu’il était impossible de leur faire entendre raison. Parti sur le chapeau des roues, ce bonheur ne dura guère. Huit mois plus tard, le jeune homme était emporté par un mal inconnu, et Kinty se retrouva veuve à un peu plus de vingt ans. Elle voulut retourner vivre dans sa famille, mais son beau-père Bakary l’en empêcha. Le vieil homme s’était pris d’affection pour elle et souhaitait qu’elle reste auprès de lui afin qu’ils entretiennent ensemble le souvenir du disparu. La jeune veuve ne vit aucun inconvénient à cela. Elle aussi s’était beaucoup attachée à son beau-père et savait trouver chez lui beaucoup plus de sollicitude que chez son oncle qui l’avait élevée. Bakary était aussi un responsable très actif au sein de l’Union et par la force des choses, il était entré en relations avec Sidiki dont l’étoile grimpait. Le vieux invita donc un jour mon ami chez lui pour discuter et ce fut ainsi que Sidiki fut mis en relation avec Kinty. L’attraction entre les deux fut immédiate. Sidiki se lança dans une cour effrénée qui fut favorablement acceptée et bientôt se posa la question du mariage. Il n’y avait qu’un seul obstacle, les préjugés sociaux. En effet, une jeune femme qui devient rapidement veuve est habituellement mal perçue dans notre société. On l’indexe habituellement comme une compagne malchanceuse qui enterrera vite l’homme qui se hasarderait à l’épouser. Sidiki consulta des charlatans qui le rassurèrent bien vite : il ne risquait rien. Il ne restait plus à mon ami qu’à convaincre Bakary de laisser partir sa "belle-fille". Le vieux était en effet déchiré. D’un côté, il était heureux que Kinty ait trouvé un mari qui était en outre une des jeunes vedettes de l’Union. De l’autre, il redoutait le départ de la jeune fille qui lui prodiguait une sollicitude extraordinaire. Bakary essaya dans un premier temps de couper la poire en deux. Il proposa que même après son mariage Kinty puisse continuer à habiter chez lui. La concession était vaste et Bakary était prêt à abandonner une bonne partie des bâtiments au nouveau couple. Mais aussi bien Sidiki que Kinty étaient opposés à ce scénario. A eux deux, ils parvinrent à convaincre le vieillard de renoncer à son arrangement boiteux. Bakary finit par céder, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. De mon côté, dans mes exercices de divination, j’avais vu que les charlatans avaient raison sur un plan : Kinty ne provoquerait pas le décès prématuré de son époux. Par contre comme beaucoup de très jolies femmes, elle avait un caractère manipulateur et intrigant. Et à un moment donné elle mettrait sens dessus dessous le foyer de Sidiki. Mais contre cela, je ne pouvais rien. Si je mettais en garde mon ami, il ne m’écouterait pas. Je pouvais bloquer cette union, mais il me faudrait alors user de maléfices auxquels je répugnais et qui pouvaient me nuire à moi également. C’est pourquoi j’avais décidé de garder un profil bas dans cette affaire Kinty. Je le faisais sans aucun état d’âme. Comme Dianguina l’avait souligné, je m’étais beaucoup trop dépensé pour mon ami et pas assez pour ma propre famille. Il me fallait maintenant équilibrer les choses et laisser cet inconscient de Sidiki assumer sa part de problèmes. Pendant que toutes ces pensées me traversaient la tête, Sidiki me regardait d’un air perplexe. Il ne savait pas ce que je pensais de sa nouvelle conquête et il craignait que je donne un avis hostile. Comme je vous l’ai déjà dit, les relations entre nous deux avaient évolué. Mon ami avait beaucoup moins d’affection pour moi qu’auparavant. Mais il me redoutait à cause des pouvoirs qu’il me prêtait. Je déplorais ce changement dans nos rapports, mais il ne me dérangeait pas trop. Pour en revenir à Kinty, je fis un effort pour être chaleureux avec elle.

UN PETIT SOURIRE SATISFAIT : Nous avons parlé de choses et d’autres. Elle me dit notamment qu’elle serait heureuse de déménager chez son époux dès que le mariage se ferait. Mais cela lui ferait de la peine d’abandonner son beau-père qui avait été si bon pour elle. En Bakary elle avait trouvé une chaleur affective qu’aucun de ses oncle ou père n’avait su lui prodiguer. Sidiki me fit savoir qu’il avait déjà informé de l’événement (c’est-à-dire du mariage tout proche) les "grandes sœurs" de Kinty, Badiallo et Sira. Il se garda bien sûr de me dire quel accueil cette annonce lui avait valu. Le couple resta chez nous encore une demi-heure avant de prendre congé. Cette nuit, Niagalén était dans ma chambre. Je lui demandai ce qu’elle pensait de la future troisième épouse de Sidiki. Ma femme se donna un court instant de réflexion. Puis elle me répondit en toute franchise "Kinty a des manières de toubabesse qui ne vont pas faciliter la cohabitation avec les deux autres. En outre, elle se montre trop gentille pour que cela soit sincère". Une fois de plus, l’opinion de Niagalén rejoignait la mienne. Ma femme savait cacher sa vraie nature à ceux qui ne la connaissaient pas bien. Ces derniers avaient l’impression d’avoir affaire à une paysanne pas très intelligente et un peu naïve. En fait, Niagalén jouait à la candide pour pousser ses interlocuteurs à se découvrir. Elle avait en réalité un jugement très sûr et se trompait rarement dans l’appréciation des gens. Sur ce point la première personne, à s’exprimer sur de telles qualités découvertes chez mon épouse, avait été ma belle sœur Pinda. C’était d’ailleurs les raisons qui, sans doute, influencèrent le choix de celle-ci à solliciter en permanence à ses côtés la présence de Niagalén quand il s’agissait de cérémonies sociales. Bref, fermons cette parenthèse et revenons à la capacité intuitive de mon épouse. C’était elle qui m’avait, la première, mise en garde face à la nature extrêmement possessive de Sira qu’elle avait eu le temps de tester lors de la semaine nuptiale. Elle m’avait par la suite souligné que Mariam de Konna avec laquelle elle entretenait pourtant d’excellents rapports cachait derrière son caractère chaleureux des dons pour la manipulation et pour la dissimulation. A chaque fois, l’évolution des événements allait donner raison à mon épouse. Cette nuit là, Niagalén prédit que Kinty tenait si bien Sidiki que si ce dernier ne se depêchait pas de l’épouser, elle était capable de déclencher une crise avec les deux épouses, rien que pour précipiter les choses. Ce fut effectivement ce qui arriva quelques semaines plus tard. Il était aux environs de deux heures du matin quand quelqu’un vint frapper avec fureur à ma porte. Je me levai péniblement et me promis de passer toute ma mauvaise humeur sur l’importun. Mais je fus complètement désarmé en constatant que c’était Sira qui était debout sur le seul seuil de la porte. Elle s’excusa de m’importuner à une heure aussi tardive, mais elle tenait à m’informer de ce que lui avait fait Sidiki. Je la fis entrer et nous nous sommes assis sous la véranda. Sira m’apprit que son époux avait disparu peu après le crépuscule et qu’il n’avait toujours pas fait signe de vie. Elle savait (tout comme moi, d’ailleurs) où il se trouvait à l’heure présente. Sira m’avertit qu’elle n’avait pas la patience de Badiallo et que l’infidèle allait s’exposer à des représailles exemplaires. Comme je constatais que mon interlocutrice n’avait pas l’air de vouloir se calmer, je me suis résolu à user des grands moyens pour avoir la paix. De mon ton le plus solennel, je laissai tomber ma sentence. "Tu as raison, Sira, lui dis-je. Ce que fait Sidiki est intolérable. Mais je peux te promettre une chose. Si dans une demi-heure il n’est pas auprès de toi, cela veut dire qu’il n’en a plus longtemps pour vivre". La jeune femme sursauta en écarquillant des yeux. Puis d’une voix précipitée, elle me supplia de ne pas mettre mes menaces à exécution. "Je sais qu’avec tes dons tu es capable de le faire, me pria-t-elle, mais épargne ton ami cette fois-ci. Je vais me charger de lui et je ne ferai pas de scandale. Tout ce que je désire, c’est que cette Kinty cesse de me voler mes nuits. Si elle veut Sidiki, alors qu’elle se fasse marier par lui. Nous nous retrouverons alors toutes à égalité et dans ce cas là elle aurait tort de croire qu’elle a un avantage sur moi". Je poussai à l’intérieur de moi-même un soupir de soulagement. Je n’avais jamais eu l’intention de punir Sidiki pour ses infidélités. Cette affaire se réglerait entre ses femmes et lui. Mais en lançant une menace aussi impressionnante, j’avais ramené Sira à la raison. J’avais confiance en son tempérament de bagarreuse. Kinty n’aurait pas la partie facile après le mariage. La jeune femme repartit chez elle et elle trouva son époux à la maison. Elle crut à un effet de mes pouvoirs alors que la chose relevait du pur hasard. Toujours est-il que Sira n’a pas perdu son temps. Elle déclencha une scène de ménage, le couple en vint aux mains et comme d’habitude, cela évolua vers des étreintes passionnées. Les assauts se poursuivirent jusqu’au petit matin. Ce fut Sira qui rapporta tous ces détails à Niagalén avec un petit sourire satisfait. En tous les cas, elle avait certainement mis les points sur les "i" d’une manière très ferme cette nuit là. Car deux jours après, le grand frère Mory, lors de ma visite matinale traditionnelle, m’apprit que Sidiki lui avait demandé d’entamer les démarches pour ses fiançailles avec Kinty. Son griot Djélikéba était déjà sur l’affaire et la date du mariage était quasiment arrêtée. La famille de Kinty qui se trouvait à Kayes se promettait de faire le déplacement sur Bamako. Ses frais de voyage seraient - bien sûr - à la charge de Sidiki. J’écoutai distraitement mon aîné. Lorsqu’il eut terminé, je lui dis le plus franchement du monde que je ne me sentais pas du tout impliqué dans cette affaire. Si je me trouvais à Bamako au moment des noces, j’y assisterai. C’était le seul et le plus grand effort que l’on puisse me demander. Mory comprit très bien ma position et il m’avoua qu’il aurait été lui-même soulagé de pouvoir adopter la même attitude, mais par malheur pour lui, il était l’aîné de mon ami. Mory se trouvait en fait obligé de monter au créneau en raison aussi du refroidissement des relations entre Maraka et Sidiki. Le vieux négociant se tenait désormais soigneusement à l’écart des affaires de son ancien protégé et personne ne pouvait lui en vouloir pour cette réserve. Maraka que je rencontrai peu après me confirma qu’il ne tenait pas à s’intéresser au futur mariage de Sidiki. Par contre, le Vieux me rappela avec insistance le rendez-vous que je devais ménager entre Mako et Dianguina. Puis me tirant de côté, il me fit savoir que le président du parti souhaitait également que nous fassions à son profit une séance de "burudju gossi" de divination de l’avenir. Très sincèrement, je n’étais pas enthousiaste à l’idée de transmettre cette demande à mon maître vu son état de santé. Mais je promis à Maraka de m’en occuper. Rentré chez moi, je consultai le sable pour savoir quelle était la meilleure conduite à tenir. Mon exercice fit ressortir une voie d’action claire et nette. Je partis dans la soirée voir Dianguina pour partager avec lui mes conclusions. Il les accepta entièrement, me donna quelques conseils pour exécuter correctement le cérémonial dans lequel j’allais m’engager. Je serais son substitut auquel il promit son ferme engagement à mes côtés et son assistance. Puis avant je ne me retire, il me confia sa petite hache de chasseur. Je savais qu’elle contenait une partie de ses pouvoirs et que le fait de la recevoir signifiait que mon maître me préparait déjà à lui succéder. J’acceptai le présent, mais cela n’empêcha pas ma gorge de se serrer d’angoisse. Il me fallait me résigner à l’idée que la fin de Dianguina se rapprochait. Le lendemain, je rencontrai Maraka pour lui transmettre la décision arrêtée par mon maître. Il y aurait pour Mako non pas une lecture de destin, mais une séance de divination menée avec des bâtonnets, art que maîtrisait également le vieux président. Le négociant partit avec cette proposition et revint avec l’accord de son ami. La séance aurait lieu le lendemain nuit. Mako avait dès la fin de l’après-midi prit soin d’éloigner le groupe d’amis qui passaient régulièrement la soirée chez lui. Il prétexta un réveil brusque de la douleur qui l’obligeait à gagner sa chambre pour se reposer. La chance (ou le destin) nous servit. Un énorme orage menaçait et cela obligea les derniers bavards à rentrer précipitamment chez eux.

LA VERITE UTILE : Maraka et moi, nous sommes arrivés alors que la pluie marquait une pause. Dianguina, dont la présence rassurait le Vieux chef se présenta plus tard. Comment ? Ne me demandez pas de vous le révéler car je ne trahirais jamais ce secret de mon maître. Le domicile du président était presque désert et cela nous convenait parfaitement. Car avant de venir j’avais passé un long rituel de préparation et je m’étais enduis de graisse animale. Autrement dit, j’étais dangereux non seulement pour mes ennemis, mais également pour tous ceux qui auraient esquissé un geste apparemment hostile en ma direction (comme lever simplement la main pour me donner une tape). Nous nous sommes installés dans une petite pièce près de la chambre de Mako et j’ai sorti mes instruments. Puis prenant ma respiration, je me lançai dans une courte tirade en guise d’introduction. "Ce soir, dis-je, je suis Djigui du Mandé. Un homme pas comme les autres, l’arrière-petit-fils de Fafrén et le petit fils de Koman. Je suis le fils de Mansamory et de Nagnouma, tous les deux Traoré. Je suis descendant d’une longue, d’une très longue lignée de chasseurs qui partaient de Da Mansa Oulani et de Da Mansa Oulamba. J’assume mes origines et ma descendance avec comme totem le tin’ba et comme génie protecteur le rouquin de Nouga, de Kaniogo et Minindian et du Mandé. Je me dédie à la vérité, à la fidélité, à la générosité et à la franchise. Car mes ancêtres n’ont jamais dérogé à ces vertus. Je suis un pur de ma race, pas un sang mêlé. Je suis le disciple de Dianguina Koné. Je suis protégé par le Bwa Lompofana et le Bambara Dianguina dont je détiens ici sur cette terre et le savoir, et le pouvoir occulte". Cette profession de foi (c’est pour moi la seule manière de désigner ce cérémonial), je l’ai prononcée avec une conviction et une force qui impressionnèrent mes interlocuteurs et les convainquirent de l’étendue de mes pouvoirs. En effet, ces paroles qui sont comme une présentation de soi aux esprits dont on sollicite l’aide doivent être dites à un rythme très rapide et avec une voix qui revêt des accents presque métalliques. Celui qui se trouve en face du récitant et écoute ses paroles ressent l’impression d’être littéralement envoûté. Après cette introduction, je commençai mon cérémonial proprement dit. Je savais que l’exercice serait fructueux car il s’exécutait par une nuit favorable. Le ciel s’était en effet "mis en colère", la tempête grondait encore au-dessus de nos têtes et un nouveau déchaînement de la nature s’annonçait comme imminent. L’atmosphère était propice pour solliciter les esprits. Je fis un premier tour avec mes treize bâtonnets. Puis je m’interrompis pour rappeler à mes aînés les limites de ce que nous allions entendre. Ce n’était pas et ce ne pourrait être un "burudju gossi". Mais si les génies de la forêt et des eaux se montraient compréhensifs avec moi, nous irions assez loin dans la perception du futur. Avant de me remettre au travail, je jurai sur le "djo" (le fétiche) le plus célèbre du Mandé le "Kondoron ni Sané" que ce que je révélerai serait la stricte vérité. Comme était vérité tout ce que j’ai jusqu’à présent dit à mes parents, à mes amis, à mes aînés, à mon épouse et à mes enfants. C’était parce que je n’avais jamais menti que les esprits m’ouvriraient la voie de la science du futur. En relevant la tête, je vis Mako qui m’approuvait du regard. Lui aussi était un pur de sa race, un homme du Mandé mais un Mandénka du Bafing (fleuve noir). Quand j’eus terminé mon exploration avec les bâtonnets, je pus livrer à Mako ce que j’avais découvert. "Pour commencer, lui dis-je, ne nourris pas un espoir vain. Le mal qui te ronge finira par t’emporter. Il n’y a aucun remède à cela. Les tout derniers instants de ta vie, tu les passeras avec celle qui est ta confidente depuis de longues années ("gundo fo nyogon", celle avec qui se partagent les secrets). Tu t’en iras, l’esprit en paix parce que tu t’es dévoué pour les autres et parce que tu n’as jamais cherché à tirer gloire de ce que tu as fait sur cette terre. Le sort t’a déja récompensé de cela en te donnant un dernier garçon qui pérennisera ton nom. De tous ceux qui ont fait la politique au Soudan, tu auras l’enterrement le plus glorieux et le rappel de tes bienfaits te survivra pendant des générations. Tu ne connaîtras pas d’humiliations posthumes, parce que tu as su conserver en toi le secret des autres. Les hommes viendront te rendre hommage non pas parce que tu les as fait bénéficier de bienfaits matériels. Mais parce que tu as protégé jalousement la confiance qu’ils ont mise entre tes mains". Je me suis tu. En levant la tête, je vis des larmes briller dans les yeux de Mako tandis que Maraka me regardait, complètement stupéfait. Le vieux me dit plus tard qu’il ne pensait pas qu’à mon âge, je pouvais tenir des propos d’une telle profondeur. Ce que j’avais révélé suffisait amplement à Mako. Lui qui avait fait du mot "dignité" le fil conducteur de sa vie était soulagé d’apprendre qu’il partirait, entouré de l’estime de tous et que sa mémoire serait respectée. Il était heureux de savoir qu’un de ses enfants perpétuerait son nom. Car tout homme a besoin de savoir que sa trace se prolongera après lui. En vérité, j’avais vu d’autres choses dans mon exercice et des événements peu agréables. Mais il était inutile de les communiquer à Mako. Dianguina était là mais c’était moi l’orateur, il aurait certainement tout étalé si cela avait été lui, l’honorable comme l’affligeant. Mais moi, je ne pouvais pas le faire. Je savais ce que le président de l’Union avait exactement envie de savoir et je l’avais honnêtement informé dessus. Apprendre le reste ne lui aurait servi à rien et l’aurait tourmenté inutilement. J’avais donc gardé pour moi les vérités superflues. J’étais tranquille avec l’engagement que j’avais pris au début de la séance. Je n’avais pas menti à mon aîné, je m’étais limité à lui donner la part de vérité qui le réconforterait et lui permettrait de rester lui-même jusqu’à son dernier son souffle. En faisant cela, j’étais resté fidèle à mon devoir de cadet. Et j’avais justifié mon prénom : Djigui, l’homme sur lequel on peut s’appuyer.

(à suivre)

TIÉMOGOBA