CULTURE

PostHeaderIcon La « littéracie » malienne dans la bibliothèque mondiale

L’Essor s’associe à la Rentrée littéraire qui débute le 7 février pour s’achever le 10 février. Cet événement qui réunit à Bamako plus de 80 auteurs du Mali et d’ailleurs, va distribuer de nombreux prix, promouvoir les auteurs et diffuser leurs œuvres, aider à la structuration de la filière du livre. L’Essor contribue à la promotion de l’événement en publiant des contributions d’auteurs qui campent, à leur manière, la Rentrée et ses enjeux.

La « littéracie » malienne dans la bibliothèque mondiale

Issu de l’anglais literacy, francisé au Québec en 2002, le terme de littéracie désigne au sens large les acteurs, les usages et les politiques de lecture-écriture à travers le monde. Dans le cadre d’un doctorat de géographie sur l’émergence de ce que j’appelle la « bibliothèque mondiale », une matière multimédia fabuleuse aux ressources presque infinies, j’ai réalisé une série d’entretiens avec des acteurs culturels maliens au printemps 2011, entretiens identiques à ceux que je mène sur mes autres terrains de recherche en France et en Corée du Sud. Mardi 7 février prochain, au Musée national, je rends compte de cette enquête en littéracie malienne dans un atelier professionnel de la Rentrée littéraire du Mali, en espérant exposer et discuter mes hypothèses avec ceux et celles que cette thématique intéresse.

L’émergence de la littéracie malienne « sous contraintes » et « à toute vitesse » La « bibliothèque mondiale » est un des monstres de la mondialisation : catalogues, livres, (romans, récits, poésie, manuels, etc.), théâtre, chanson, cinéma, presse, lettres, littératures grises, inventaires, archives publiques ou privées, pièces comptables, procès-verbaux, fichiers numériques, data base, puces, deep ou hidden web, carnets, cahiers, graffitis, tatouages, affiches, dessins, etc., empruntant toutes sortes de formes matérielles et de statuts. Travailler la question de la bibliothèque mondiale, c’est donc s’inscrire soi et inscrire la bibliothèque elle-même dans une profonde hétérogénéité, celle du grand nombre de ses individus, de ses propriétés et de ses innombrables combinaisons de formes et d’échelles. Le Mali et les autres pays africains, contrairement aux élucubrations du discours de Dakar, sont totalement inscrits dans l’ensemble de ces formes. Au delà de la dynamique culturelle propre à chaque société, la pauvreté matérielle, la violence ou la faiblesse des politiques publiques règlent leur intensité et leurs modalités propres. De fait, derrière les clichés locaux ou importés, nous croyons observer au Mali un mode d’émergence classique, mais « sous contraintes » et « à toute vitesse », qui dit à la fois la profonde normalité de la littéracie malienne et ses difficultés persistantes à atteindre les normes et les objectifs d’une société pleinement alphabétisée. Il n’existe nulle exception malienne ou africaine qui nous priverait ici de cette participation nationale, de cette contribution malienne à la bibliothèque mondiale. Il y a par contre des contraintes et une temporalité sévère nourrie de la coercition coloniale. Les ratés de la fabrication nationale malienne, notamment dans la littéracie, obligent le chercheur à questionner bien au-delà du seul champ littéraire : le parcours géohistorique transcolonial, les politiques d’ajustement structurel, l’idéologie du tout marché, mais aussi l’utopie scolaire francophone, l’illusion d’un modèle français de l’édition et de la librairie qui serait universel ou bien encore l’abus de position dominante des grands éditeurs français sur le marché ouest-africain posent à l’évidence des questions à la société et à la politique. Au Mali, en Afrique de l’Ouest, mais aussi en France, au Nord ou encore dans les organisations internationales. Une des difficultés spécifiques du Mali consiste en ce que la mise en scène de la nation dans la nouvelle modernité malienne n’est pas une rupture, mais plutôt une continuité transcoloniale. Le développement du français au Mali est exemplaire : née de la médiation culturelle coloniale, la langue officielle du Mali est quantitativement déployée par l’État malien indépendant, qui, d’une certaine manière, s’y est enfermé. Modibo Keïta, le premier président du Mali indépendant de 1960 est aussi le gendre du premier interprète officiel de la colonie du Soudan, Moussa Travélé, lui-même premier auteur malien moderne en 1913 (au sens du système industriel édition-imprimerie-librairie), dans une forme elle-même bilingue. L’échec de l’utopie scolaire francophone de Modibo Keïta a montré les limites de la fabrique nationale malienne appuyée sur la seule langue française, attaquée à la fois par les injonctions néolibérales de l’ajustement structurel et les errements de la dictature militaire. En même temps, le français du Mali (et les autres français d’Afrique) est devenu, comme le dit très bien Achille Mbembé, une langue africaine. Le français du Mali appartient aux Maliens, comme le français du Québec appartient aux Québecois. La ressource linguistique semble ici particulièrement centrale, voire décisive.

Un marché national cohérent aux différentes échelles Au Mali, les signes habituels de l’émergence d’une lecture-écriture nationale se confrontent dès les années 70 et 80 au cul-de-sac de l’utopie scolaire francophone, à la dictature et à la déflagration née de la crise des ressources et de la souveraineté. La crise de la littéracie malienne naît aussi du faible chevauchement de ses trois bulles linguistiques (français du Mali, langues nationales, arabe) et de leur faible synergie. La fragmentation du marché national, la très inégale allocation des ressources entre langues, la spéciation stricte des formes des deux principales bulles linguistiques (écrit en français, oral en langues nationales) empêchent le marché, non seulement de croître, mais d’abord de se constituer, alors même que la population croît, elle, très fortement. Or, le vrai marché, c’est la population toute entière. On comprend aussi que la constitution du marché national de la lecture-écriture suppose la scolarisation universelle (et bien d’autres choses). L’objectif n’est toujours pas atteint et le système scolaire apparaît même engagé dans une grave crise aux yeux de la plupart des observateurs rencontrés. Ici, les explications culturalistes du type « le Malien n’aime pas lire » ou « le parent malien préfère payer plutôt que d’éduquer son enfant » doivent être neutralisées. En effet, tous les pays ont connu ces situations où la lecture était mal perçue (inutile, dangereuse, perverse, etc.) dans une partie de la société et, à travers le monde, les curieux savent que la corruption prend de multiples formes. Il ne s’agit pas de nier que l’activité lecture-écriture est aussi contrainte par une partie de la société malienne ou que la société « liquide » contemporaine favorise au Sud l’achat de notes ou de diplômes, il s’agit de dire que les politiques publiques et les pratiques des acteurs civils de cette filière peuvent effectivement travailler au développement de la lecture-écriture au Mali dans une perspective universelle réaliste : 100 % des Maliens et Maliennes formant le marché national. Le Mali a aussi un autre problème, l’effet de taille. Pour être rémunérateur, pour qu’il y ait émulation, dynamique, la taille du marché est importante. L’Inde partage avec le Mali une situation linguistique assez comparable alliant polarisation des revenus et polarisation linguistique : l’élite parle une langue transcoloniale (l’anglais lié autrefois à la Grande-Bretagne, maintenant aux États-Unis) et les classes populaires des langues vernaculaires (une grande langue nationale, l’hindi, et vingt-et-une autres langues nationales officielles). Ainsi 45 % des livres édités en Inde le sont en anglais, alors que cette langue n’est véritablement maîtrisée que par 3 à 5 % de la population. Mais l’effet de taille permet à l’Inde d’être un très gros producteur de livres en langues nationales et le troisième producteur mondial de livres anglophones avec un marché réel de 30 à 50 millions de lecteurs anglophones. L’Inde compte aujourd’hui 1,2 milliard d’habitants – le Mali un peu plus de 14 millions. Le développement de la filière écrite dans le « petit » Mali doit donc absolument intégrer les différentes échelles : celle du marché national (qui ne saurait se limiter au grand Bamako), celle de certaines régions linguistiques du Mali, celle de la sous-région (avec le français local et les langues africaines transnationales), sans oublier le lien vers le monde. C’est par une évasion scalaire, en somme, que le Mali peut s’échapper (et il le fait) de l’enfermement transcolonial : diversité interne, système linguistique transfrontalier régional, politique africaine des langues, expériences asiatique et américaine du multilinguisme inspirant la relocalisation scolaire en langues nationales, invention d’un modèle de littéracie de pays pauvre encadrée par l’action publique souveraine. La constitution d’un marché malien plus « juste », c’est-à-dire plus proche des véritables potentialités de la société locale, peut être considérée comme un objectif de développement, mais aussi comme un objectif nationaliste raisonnable. Nous parlons là de la culture et des biens de haute nécessité défendus par Édouard Glissant et ses amis.

Des politiques publiques fortes et des acteurs civils indépendants Dans le débat interne à la société malienne, souvent clivé, le chercheur peut reconnaître, parfois contre l’avis des acteurs dominants de la filière, de la valeur à tous les acteurs formels et informels, aux différentes bulles linguistiques, à toutes les formes culturelles. Car il s’agit d’inventer un nouveau modèle économique, celui d’une littéracie de pays pauvre. C’est même une invitation au marronnage - l’art de dégager de la liberté dans les espaces contraints - cher à Kossi Efoui. Car comment faire, comment avancer ? La pauvreté économique ne peut signifier l’empêchement de la lecture-écriture et seules des idéologies profondément inégalitaires peuvent soutenir aujourd’hui que les pauvres n’ont pas (besoin) de littéracie. Quelque soit le niveau de ressources d’un pays, l’action publique souveraine et celle des acteurs civils ont été et sont toujours toutes deux nécessaires pour créer et entretenir une filière nationale nourricière de la société, vers tous les publics et intégrée à différentes échelles dans la bibliothèque mondiale. « L’ajustement structurel de la littéracie », moment historique du consensus de Washington, a montré que la géographie de la culture ne peut se réduire à un pur marché, à fortiori dans un pays marqué par les contradictions transcoloniales.

Créer et générer des outils et des règles ouvertes pour la filière Aujourd’hui, le processus de « liquéfaction » du droit, visible partout et bien expérimenté en Afrique, dit que tout peut s’acheter et que tout peut se vendre. Il est une autre perception du mot marché. En utilisant volontairement dans cet article ce mot de marché (en réalité, de marché national), je ne me fais nullement propagandiste néo-libéral, j’énonce seulement que le marché national est et demeure l’espace d’échange de référence de la lecture-écriture, régulé par les politiques publiques : l’espace organisé et protégé par des règles de fonctionnement qui assurent aux acteurs civils viabilité, croissance, autonomie et capacité de travailler avec les autres échelles. Ce marché doit être protégé et construit. Nulle part, il n’est advenu par magie. Alors objectiver la concurrence du livre français sur le marché malien, c’est la mesurer en comparant les deux filières : du côté français, un très ancien artisanat intellectuel devenu depuis plus d’un siècle une industrie de consommation intégrée, aujourd’hui transnationale et oligopolistique, fondée sur une idéologie universaliste incarnée notamment par la francophonie, du côté malien, un ancien artisanat arabophone qui a évolué vers une très petite industrie, récente, modeste, parcellisée, dépourvue de filière complète et d’accès à la totalité de son marché, enfermée dans la langue française et les marchés publics. Il est difficile de soutenir que les acteurs maliens du livre sont en situation de se mesurer loyalement à leurs concurrents français. Que peut-on alors faire devant un tel schéma ? Interdire ou surtaxer le livre français entrant au Mali rappelle des précédents fâcheux et donnerait des signaux politiques particulièrement contraires au développement de la littéracie. Un partenariat franco-malien questionnerait plutôt le « travailler ensemble » et l’obligation pour la partie française d’accepter l’idée que la filière malienne du livre a le droit de vivre et de se développer. On peut imaginer ici un mécanisme d’aide publique franco-malien lié aux gros éditeurs français : l’aide publique au développement française (et les gros éditeurs volontairement !) finance la baisse du prix de vente des livres français au Mali, tandis que l’État malien taxe à l’entrée au Mali les livres d’un montant équivalent à la baisse subventionnée (ou soutenue) du prix, pour alimenter un Centre National de la Littéracie du Mali, en charge de l’innovation et de la pérennisation de la filière lecture-écriture. Le risque d’un outil capté immédiatement par la corruption peut être limité par les engagements culturels que ne manquerait pas de susciter la possibilité de travailler et de gagner de l’argent avec la lecture-écriture au Mali. C’est là une de mes hypothèses d’affirmer que l’État malien est légitime pour se doter d’un tel outil, à charge pour les acteurs civils de l’user jusqu’à la corde. Une partie significative de l’élite française étant attachée à l’exception culturelle et à la protection de ses propres outils culturels, de nombreux acteurs français sont en mesure d’admettre que toute exportation de livres français au Mali puisse financer un outil d’aide publique malien au livre (et pas seulement au livre en français) comparable au Centre National des Lettres français – sans limiter aucunement l’accès du public malien au livre français et notamment aux genres que l’édition malienne ne sera pas en mesure de produire avant un certain temps ou peut-être jamais, compte-tenu de l’effet de taille. L’action publique sensible à la question des biens de haute nécessité peut s’appuyer sur les acteurs locaux, sur la Constitution malienne de 1992 (articles 17, 18, 25 et 70 notamment), en particulier parce que celle-ci offre un cadre évolutif : le français est certes la langue d’expression officielle mais la loi fixe les modalités de promotion et d’officialisation des langues nationales (article 25). Elle peut aussi s’adosser à un mouvement transnational en faveur de la bibliodiversité et de la souveraineté culturelle.

De l’art du bricolage et de l’invention Dans ce marché national malien inachevé de la lecture-écriture, la plupart des outils connus de la filière lecture-écriture – de la vente à la criée à l’atelier d’écriture, de la Bibliothèque Nationale aux concours littéraires - sont ou ont été testés au Mali et c’est en général leur généralisation au delà des premiers expérimentateurs ou leur mise à disposition réelle qui ne se réalisent pas : pauvreté, obstacles socio-économiques, de genre, de langue, de représentation même de la filière. Il serait trop long d’énumérer dans cet article toutes les expériences collectées lors de mes entretiens et qui montrent les acteurs de la filière au travail, en recherche, en bricolage, en invention, en innovation. La Rentrée littéraire du Mali et bien d’autres initiatives culturelles maliennes à toutes les échelles témoignent très bien toutes seules de cette dynamique des acteurs. Bricoler dans le marché national d’un pays pauvre, avec des outils publics efficaces et la dynamique des acteurs, s’accorder, se nourrir et nourrir la grande bibliothèque mondiale. Il n’est plus le temps où l’on pouvait apostropher Edward Saïd, le grand universitaire américano-palestinien en lui demandant de manière provocante : « Montrez-moi le Tolstoï zoulou ! » Comprendre ici le Tolstoï bambara, malinké, peulh, songhaï, etc. On a changé de siècle, il s’agit d’autre chose maintenant.

Frédéric Barbe enseigne la géographie à l’Université de Nantes. Doctorant, il est le président du collectif éditorial à la criée - www.alacriee.org -, écrit pour la radio et le livre, et développe des lectures à l’électricité. Il est aussi l’un des créateurs du « guide indigène de (dé)tourisme ».