Dans le jargon de la profession, le premier fait bien son métier, le deuxième raconte des bobards quand il accompagne les touristes et le troisième n’a aucune connaissance historique ou culturelle des sites qu’il fait visiter
"Un jeune touriste français de 20 ans a débarqué dans mon hôtel. Il s’est fait arnaquer par un guide qui lui a soutiré la coquette somme de 900 000 Fcfa pour un court séjour dans le pays Dogon. Après avoir signé le contrat avec le guide, le jeune Français s’est rendu compte qu’il venait de payer les frais de séjour de quatre personnes dans le pays Dogon. En tant que gérant de l’hôtel, je suis intervenu pour que le contrat soit révisé, mais le guide, très agressif, n’a pas accepté. Le Français n’a pas eu d’autre choix que de payer le montant, mais il était fauché. Il est rentré chez lui avec un très mauvais souvenir du Mali". Le gérant de l’Auberge "Danaya" à Badalabougou, Youssouf Touré, a de quoi en vouloir aujourd’hui aux guides touristiques depuis que son client français s’est fait arnaquer. Cette triste affaire qui ne date pas de longtemps est malheureusement loin d’être un cas isolé. Les milliers de touristes étrangers qui débarquent dans notre pays sont parfois victimes d’escroquerie, de vol ou de harcèlement de part de ceux là mêmes qui sont censés les accompagner sur les sites touristiques du pays. L’image des guides touristiques est en train d’être ternie par les mauvais comportements de certains d’entre eux. Qui sont ces « faux guides » qui font peur aux touristes ? Comment guettent-ils les étrangers devant les aéroports, hôtels, auberges et bars-restaurants ?
NID DES CLANDESTINS. Le « Bafing », au Quartier du fleuve, est l’un des bistrots de la capitale les plus fréquentés par les touristes étrangers. Chaque jour, ils viennent se restaurer là et passer un bon moment. Le « Bafing » est aussi un nid de guides touristiques. On y croise de vrais et de faux guides. Vêtus de façon bizarre, des jeunes gens se faufilent entre les tables des touristes pour leur proposer leurs services. Ce jour là nous avons rencontré quatre d’entre eux. Ils se disent guides même s’ils ne détiennent pas de carte professionnelle de l’Office malien du tourisme et de l’hôtellerie (Omatho). Quand nous avons abordé la question de leurs rapports avec les touristes, l’un d’entre eux, un certain Moussa, nous coupe précipitamment la parole. « Ce sont les étrangers qui refusent de coopérer avec nous. Notre devoir est de les guider, les aider à faire leurs courses. Souvent quand on les approche, ils nous insultent. Ils pensent que nous sommes des escrocs, des voleurs, des agresseurs », soutient-il. Moussa reconnaît cependant que certains de ses collègues n’hésitent pas à plumer les « étrangers blancs » quand l’occasion se présente. D’autres se montrent aussi collants que des mouches et les touristes sont obligés de leur tendre quelques billets pour se débarrasser d’eux. Moussa estime qu’avoir une carte professionnelle ne fait pas de quelqu’un un bon guide. « Dans notre milieu, on distingue trois sortes de guides : le vrai guide ; la guitare et le guidon. Le vrai guide, c’est celui qui fait bien son métier. La guitare, c’est ce guide qui raconte des bobards, des patati patata quand il emmène les touristes sur les sites. Le guidon, c’est ce guide qui bien qu’il connaisse le chemin des sites, n’a aucune connaissance historique ou culturelle sur eux. Moi, je suis un vrai guide », se vante-t-il.
GUETTER LES CLIENTS. Moussa et ses trois compagnons ne sont pas prêts à sortir de la clandestinité. « Nous avons refusé de participer au concours de l’Omatho parce que c’était du n’importe quoi. C’est un système dans lequel nous n’entrons pas », lancent-ils. Après 19 ans d’expérience dans le métier, Baba Cissé ne détient pas encore de carte professionnelle de guide. N’ayant pas été retenu au concours de l’Omatho, il continue d’exercer le métier en « clando ». Nous l’avons abordé alors qu’il était posté devant l’auberge Djamilla. L’hôtel ayant été interdit aux guides clandestins, Baba Cissé guettait les clients à la porte. « J’exerce le métier de guide depuis 19 ans. Je n’ai pas d’agrément, mais j’ai une attestation de Bani voyage et Bambara voyage. Je viens même de quitter le pays Dogon avec une quinzaine de touristes. Tout s’est bien passé. Ce sont les mauvais guides qui ne font pas bien leur travail », dit-il. Le désordre dans la profession est dû, assure-t-il, aux jeunes n’ayant aucune expérience dans le domaine. « Socrate », guide clandestin lui aussi, opère à Bamako. La semaine dernière, il a accompagné un couple de touristes dans le Mandé. La journée lui a rapporté 20 000 Fcfa. « Socrate » estime que soutirer de l’argent à un touriste blanc n’est pas une escroquerie. « Souvent quand j’accompagne les touristes faire leurs achats au marché. Je me mets d’accord avec les vendeurs pour qu’ils augmentent les prix et après les achats, je viens récupérer ma part. Si vous pensez que c’est une escroquerie, donc je suis un escroc », dit-il en souriant. Beaucoup d’agences de voyage et d’hôtels ont leurs propres guides ou travaillent avec des guides professionnels. C’est le cas de l’auberge Djamilla à Badalabougou. Son promoteur, Nicolas Jalibert, est un Français qui a monté ce business avec sa compagne, Mauron Fanny, voilà quatre ans. Le petit hôtel est rempli des touristes étrangers. La plupart sont venus de France. Parmi eux, le couple Nicolas Roy et Perrine Bretin, originaire de Nantes. Après deux semaines à Bamako, ils ont sillonné le pays Dogon, Mopti et Djenné avec un guide fourni par l’auberge Djamilla. « Nous étions accompagnés par un guide Dogon et le voyage s’est bien passé. Il était poli et il nous a conduits sur des lieux magnifiques. On était bien hébergés et les repas étaient bons. On n’avait aucun souci », a témoigné le couple qui a payé 200 000 Fcfa au guide.
DÉSORDRE TERRIBLE. « 80% de nos clients sont des touristes. On travaille avec 4 guides qui ont tous la carte professionnelle. Ce sont des gens qu’on connaît et en qui on a confiance. La plupart de nos clients emploient ces guides. On leur conseille de ne jamais prendre un guide dans la rue parce que souvent ça se termine mal. Les guides non professionnels abusent parfois de la confiance de leurs clients. On ne peut pas laisser nos clients se faire arnaquer, c’est pourquoi on les accompagne », explique Nicolas. Daouda Badaderé dit Diouf fait partie des guides qui travaillent avec l’Auberge Djamilla. Ce jour là il s’apprêtait à embarquer pour le Mandé avec sept touristes français avec qui il a signé un contrat de 700 000 Fcfa pour quatre jours. Le jeune Daouda a acheté une pirogue qu’il loue à ses clients pour des randonnées sur le fleuve Niger à Selingué ou à Bankoumana. L’activité est rentable, reconnaît-il. « J’ai quitté le pays Dogon d’où je suis originaire pour venir à Bamako. Au village, tout le monde est devenu guide et il y avait un désordre terrible dans le secteur. J’avais honte de travailler dans ces conditions. Je suis venu rejoindre mes cousins Bozo aux bords du Niger à Bamako. J’ai rencontré un touriste français qui m’a acheté une pirogue et depuis le guidage est devenu mon activité. Daouda assure s’être toujours bien occupé de ses clients. Il le fait, explique-t-il, pour pérenniser son business et préserver la bonne image du pays. « Je connais des guides qui ont pris l’argent des touristes avant de disparaître", raconte Diouf.
PROFESSION REGLEMENTEE. L’Office malien du tourisme et de l’hôtellerie travaille avec la police et la gendarmerie pour traquer les guides clandestins. Son directeur, Oumar Balla Touré, reconnaît que le combat est loin d’être gagné. "Le guidage était un métier très lucratif dans lequel il y avait à boire et à manger. Malheureusement la profession s’est dégradée à cause des guides déclassés. N’ayant pas passé aux tests, ils sont tombés dans la clandestinité. Ils proposent des bas prix aux touristes contre leurs prestations. Ce sont eux aussi qui les arnaquent ou les harcèlent. C’est pourquoi nous conseillons aux touristes dès leur arrivée de s’adresser uniquement à des guides professionnels. Mais ce n’est toujours pas le cas et il y a des étrangers qui se font escroquer par les faux guides. Ceux-ci ne pouvant pas se rendre sur certains sites prisés, ils sous-traitent avec des guides immatriculés. C’est un marchandage qui ne dit pas son nom", constate-t-il. A en croire le directeur de l’Omatho, il y a des sites où un guide non agréé ne peut se hasarder sous peine d’être "pris" par les gendarmes ou les policiers, comme par exemple à Tombouctou, Djenné, Mopti. Si les guides professionnels peuvent se voir retirer leur carte en cas de faute grave, les faux guides encourent la prison. "A la suite de plusieurs plaintes, nous avons arrêté un guide clandestin. Il a passé un an en prison", rapporte le patron de l’Omatho. L’État a pourtant réglementé la profession de guide en 2003 pour mettre fin au désordre dans ce métier. « Le guide étant au début et à la fin de l’activité touristique, ce métier ne pouvait plus rester dans l’informel. C’était le cas de 1960 jusqu’en 2003 où une loi a été adoptée. Elle régit la profession d’organisateur de voyage, de séjour et de guide de tourisme. Nous avons décidé de l’appliquer en 2004 en organisant un concours de test sur l’ensemble du territoire. Ce test nous a permis de recruter 500 guides dont 350 guides locaux et 150 guides nationaux. Le guide local est celui qui a une connaissance sur l’histoire, la géographie et la culture de sa localité. Le guide national est celui qui a la compétence, la faculté, la connaissance nécessaires pour accompagner les touristes sur n’importe quel site touristique du pays », explique Oumar Balla Touré. Aujourd’hui, estime-t-il, un second test est nécessaire pour dégonfler le nombre de guides clandestins.