Il fut le collaborateur privilégié d’un grand commis de l’Etat en des années décisives
Servir. Cette conviction n’est pas des plus répandues de nos jours. Par contre, il est plus courant de voir les citoyens se poser en créanciers de l’Etat. Plus courant aussi de voir l’abnégation, le dévouement et l’implication désintéressée stigmatisés comme des marques de naïveté au lieu d’être considérés comme des vertus. Plus courant enfin de voir la légitime reconnaissance supplantée par des louanges de circonstance. Mais en dépit de cette tendance générale (et peut-être même à cause d’elle), il ne faut jamais laisser passer l’occasion de rendre leur dû à des hommes de qualité qui dans l’anonymat et dans la constance ont essayé de donner le meilleur d’eux-mêmes au service d’un idéal, celui de rendre ce pays chaque jour un peu plus fort. Nous avons rencontré Agaly Ag Aboubacrine peu de temps après les obsèques de Bakara Diallo en septembre 2008. Il était venu de son Ansongo natal pour s’incliner sur la mémoire d’un ami qu’il avait servi en des années lointaines et en des heures délicates. L’homme, aujourd’hui largement septuagénaire, ne parait pas son âge. Comme tous ceux qui se sont habitués à une existence frugale, il a conservé la sèche vigueur du soldat qu’il a été et la posture martiale de l’adjudant-chef qu’il fut à la fin de sa carrière militaire. De son passé, il a gardé aussi l’habitude des restitutions rigoureuses dominées par le souci de la précision et l’amour du détail essentiel. Ce genre de témoin est un véritable trésor pour le journaliste qui peut se laisser porter en toute confiance sur le fil du récit. Les grands-parents d’Agaly émigrèrent de Ménaka à Ansongo au début des années 1920. Ils remplissaient un office de forgerons dans la tribu du grand résistant à la pénétration coloniale, Firhoun, tribu à laquelle ils appartenaient. Les parents de notre homme se sont, eux, établis dans le village de Tinda Hama (dans l’actuelle préfecture d’Ansongo). Agaly s’engagea dans l’armée comme garde-goumier le 1er mars 1953 et se réengagea au bout de ses cinq premières années de service. Il fut alors muté à Ansongo où il acquit en 1959 ses premiers galons, ceux de caporal. Le garde servait d’interprète au commandant de subdivision le Français Gaster. Ce dernier fut remplacé en 1958 par Bakara Diallo qui assura aussi le commandement par intérim de la subdivision de Menaka. Agaly assure sans hésiter que ce fut la rencontre avec le jeune administrateur soudanais qui bouleversa toute sa vie. A peine installé, Bakara le fit appeler et lui tint un discours inattendu pour qui connaît la raideur habituelle des administrateurs. "Je viens de Kayes, lui dit-il, et toi tu es d’ici. Sais-tu le nombre de kilomètres qui séparent nos deux villes ? Je suis venu à Ansongo avec comme seul bagage une valise et c’est elle que j’emporterai quand mon service se terminera ici. Je ne parle ni le sonrhaï, ni le tamasheq. Si tu veux le bonheur d’Ansongo, il faudra que tu m’aides. Tu deviendras mes yeux, mes oreilles, ma bouche. J’accepterai tes conseils. Mais à cause de Dieu qui nous voit tous et qui juge des actes que nous posons, accepte d’être plus que mon subordonné. Sois mon ami : cette amitié profitera aux populations que nous avons en charge". Ainsi fut établi le pacte de confiance qui lia de manière indéfectible deux hommes très différents. Grâce à Agaly, Bakara put se faire accepter et faire accepter son message par ses administrés d’Ansongo. Mais ce ne fut pas sans peine. Le colonisateur, fidèle à son principe "diviser pour mieux régner", s’était auparavant employé à approfondir les clivages entre les différentes communautés et à encourager les préjugés entre le Nord et le Sud du futur Mali. En 1959, Bakara Diallo fut remplacé par Nouhoum Kassambara et affecté à Gao où le rejoignit peu après celui qui était devenu son plus proche collaborateur.
UNE OMNIPRESENCE INDISPENSABLE : Aujourd’hui encore Agaly assume sereinement son attachement à l’administrateur. "Tout ce que je sais, dit-il, c’est que j’ai juré fidélité à Bakara et que pour lui, j’étais prêt à aller en enfer". L’estime était réciproque entre les deux hommes et l’administrateur obtint pour « son » garde les galons mérités de caporal-chef. Agaly remplissait pratiquement auprès de Bakara les fonctions d’aide de camp. Il assurait le service d’interprétariat, assumait la responsabilité de guide, veillait à l’intendance du domicile de son chef et était devenu un garde de corps dont l’administrateur ne se séparait jamais. Certains pourraient juger cette omniprésence pesante. En réalité, elle était indispensable. La mutation de Bakara à Gao étendait l’autorité de ce dernier sur une circonscription qui outre Ansongo et Ménaka incluait désormais Bourem, Kidal et Gourma-Rharous. Sur ce vaste territoire se trouvaient 23 fractions nomades à Ansongo, 23 autres à Tessit, 22 à Tinda Hama, 14 à Talataye, 25 à Ménaka et 12 à Kidal. A toutes, Bakara expliquait la méthode d’administration qu’il voulait instaurer. A toutes, il voulait insuffler la conviction qu’il ne gouvernerait pas en abattant une chape de plomb sur les nomades. Il expliquait que les impôts prélevés seraient affectés au bien-être de ceux qui les payaient ; que les tribus avaient le droit de régler pacifiquement leurs litiges sans passer par l’administration ; qu’elles étaient libres de choisir leur chef ; que les pratiques répandues et contestables comme le recensement des morts seraient abandonnées ; et qu’il fallait autant que possible envoyer les enfants à l’école. Agaly traduisait. En ajoutant chaque fois sa conviction personnelle aux efforts de persuasion déployés par son supérieur. En essayant de trouver les formules les mieux adaptées. En insistant sur la sincérité de tout ce qui était annoncé. "En cette année 1959, nous avons passé la moitié de nos nuits à la belle étoile, se souvient le sous-officier. Pour moi qui étais encore célibataire à l’époque, ce n’était pas grave. Mais pour Bakara qui abandonnait ainsi son foyer, c’était un réel sacrifice". Pourtant la charge allait encore s’alourdir pour l’administrateur. En effet à la proclamation de l’Indépendance, il fut nommé gouverneur de Gao. Ce qui mettait sous son autorité les cercles de Tombouctou, de Goundam et de Diré. Ce qui signifiait que le plaidoyer de la nouvelle gouvernance allait devoir être répété auprès d’autres populations. Les deux hommes qui avaient déjà beaucoup à faire reçurent une mission supplémentaire. Le président Modibo Keïta avait pris la décision d’aider le Front de libération nationale (FLN) d’Algérie dans sa lutte d’émancipation. Il avait fait rappeler les officiers maliens servant en Algérie et avait autorisé les cadres du Front à opérer sur le territoire malien. "Je me souviens d’une nuit de 1961, raconte Agaly. Le gouverneur et moi, nous nous sommes rendus seuls dans une villa située, pas loin du Gouvernorat, à l’entrée du 8è quartier de la ville de Gao (actuel Goulgoundié) actuellement appelé Quartier Château. Là, Bakara m’a présenté à un groupe d’hommes et m’a dit que c’était des camarades algériens. Selon lui, notre patron, le président Modibo Keïta en personne, nous demandait de les assister, mais à l’insu de tout le monde. Pendant qu’ils dormaient, je devais rester éveillé auprès d’eux. S’ils sortaient, je devais les accompagner. Ce qu’ils mangeaient, j’en avais la responsabilité. En un mot comme en cent, je faisais tout ce qu’ils me demandaient".
« MON NOM A MOI, C’EST MALI » : Ce service très particulier, Agaly l’a assuré pendant trois mois. Les Algériens se rendaient souvent dans les zones frontalières, accompagnés alors de Tidjani Guissé, alors commandant de cercle de Gao et surtout proche ami de Bakara. Ils recensaient aussi leurs compatriotes établis à Gao parmi lesquels se distinguait tout particulièrement El Hadji Hamadi Akacem, un riche opérateur économique du Sud algérien. Mais qui étaient ces hôtes très particuliers ? Agaly précise qu’à l’époque tous se présentaient sous un nom de guerre qu’ils abandonneront une fois l’indépendance acquise. "Par exemple, rappelle-t-il, ce n’est qu’en 1976 que j’ai su la vraie identité d’Ahmed Drahia, lorsque ce dernier, devenu entretemps ministre des Transports, a invité mon patron. La même chose pour Belouched qui sera plus tard commandant de la région militaire de Blida, major-général, puis ministre. Il y avait aussi celui que Bakara appelait affectueusement Chérif, et qui en réalité était Mohamed Chérif Messaoudia. Cependant le plus important d’entre eux tous, celui qui se détachait nettement du lot par son autorité affirmée et qui paradoxalement était le plus jeune se faisait appeler Abdel Kader. Un jour, c’est lui qui m’a dit avec le plus grand sérieux : "Tu sais, Agaly, mon nom à moi, c’est Mali". En fait, Abdel Kader Mali s’appelait Abdel Aziz Bouteflika et commandait ce que le FLN désignait comme son "Front sud". Nos amis algériens étaient assurés de l’appui total des autorités maliennes. Le président Modibo Keïta avait créé un "Comité de soutien à l’Algérie combattante" qu’il présidait lui-même et dont les membres étaient Madeira Keïta (ministre de l’Intérieur), Ousmane Ba, (ministre de la Fonction publique et du Travail), Mamadou Diakité (Secrétaire d’Etat à la Défense), Bakara Diallo (gouverneur de la Région de Gao), Tidjani Guissé (commandant de cercle de Gao), Ismaïla Konaté (conseiller du gouverneur), Mohamed Ould Najim (chef d’arrondissement de Kidal), Mohamed Omrany (chef d’arrondissement de Tessalit), Yacouba Maïga (vice-président de l’Assemblée nationale), Alhousseïni Touré (député), Dr Alassane Touré (député), Dr vétérinaire Abdoulaye Maïga (député), Dr Sida Mahamane, Hangandoumbo Touré (secrétaire général de l’US RDA de Gao) et Yana Maïga (secrétaire politique de l’US RDA de Gao). Pour la "petite" histoire, il serait important de signaler que Bakara écrivit aux plus hautes autorités pour que le nom de Agaly soit ajouté à la liste. La demande resta sans suite. Pour notre homme, là n’est pas le plus important. L’essentiel était qu’au côté de Bakara, il a été quelqu’un d’utile, lui qui reçut ses galons de sergent en 1960 et de sergent-chef en 1963. Lui qui fut de tous les grands évènements de Gao à cette époque où la Cité des Askia accueillit les présidents du Niger, de Mauritanie, du Sénégal et du Ghana. Agaly se souvient avec un sourire qu’il avait eu la charge de convoyer d’Ansongo à Bamako cinq superbes chevaux de course et un girafon, cadeau du président nigérien Hamari Diori à Modibo Keïta venu en visite à Tawa à la frontière Niger-Mali. Au bout de tous ses efforts, quelle fut sa récompense ? A cette question Agaly évoque sans hésiter deux faits. Le premier, c’était une lettre adressée personnellement par Modibo Keïta à Bakara Diallo. « Mon chef me l’a montrée. Notre patron nous félicitait pour l’assistance apportée aux combattants algériens. Cet hommage est l’un des plus grands souvenirs de ma vie ». Le second épisode se situe en 1965 lors de la visite officielle que le président Modibo Kéita effectua en Algérie. Abdel Aziz Bouteflika qui était alors ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement algérien bouscula toutes les règles du protocole à l’accueil. Il demanda à un de ses collègues de prendre en charge son homologue malien Ousmane Ba et fit embarquer dans sa voiture de fonction Bakara Diallo qui était dans la délégation. « Bouteflika a dit à mon chef qu’il le considérait comme un membre de sa famille et qu’il ne pouvait laisser à personne d’autre le soin de s’occuper de lui », se remémore avec émotion Agaly.
ENTRE LE SOULAGEMENT ET LA PITIE : D’autres souvenirs de ces années particulières, il en eut pour notre homme. Mais de moins agréables. Comme ceux concernant la rébellion touarègue du début des années 60. Agaly n’aborde pas volontiers ce sujet et lorsqu’il le fait, c’est sans cacher son amertume. « Ce qui est survenu à cette période n’a causé que douleur, tristesse et désolation, lâche-t-il d’une voix contrainte. Bakara le répétait à chaque occasion qui lui était donnée. Rien ne se serait passé s’il n’y avait pas eu quelques fortes têtes à qui les Blancs avaient offert de solides prébendes et avaient conféré une autorité que les intéressés ne voulaient plus partager. Surtout pas avec l’Etat malien. Et surtout pas avec un Etat dirigé par des Noirs. Ces gens là n’ont porté aucune attention au message que Bakara s’efforçait de faire passer ». La campagne d’explication du gouverneur enregistrera d’ailleurs un sérieux incident. "Une nuit que nous campions dans les montagnes de l’Adrar, quelqu’un a tiré sur nous, se souvient le garde. J’ai saisi mon arme pour riposter, mais Bakara m’a interdit de le faire. Il m’a dit que les auteurs du coup de feu avaient voulu non pas le tuer, mais l’intimider. Il m’a assuré qu’il passerait outre cet avertissement et qu’il continuerait à œuvrer pour l’union entre tous les citoyens de notre jeune République. Beaucoup plus tard, le tireur s’est rendu et le gouverneur lui a pardonné". Pour venir à bout de la rébellion, l’implication des amis algériens a été notable. Le chef de la rébellion et l’un de ses proches collaborateurs ont certes été appréhendés par l’Armée malienne. Mais deux des principaux acteurs ont été neutralisés par les Algériens et livrés aux autorités de notre pays. Agaly fut un acteur direct de cet épisode. « J’ai été désigné pour assister en qualité d’interprète le capitaine de gendarmerie qui menait l’interrogatoire des quatre prisonniers, nous précise-t-il. J’étais partagé entre le soulagement et la pitié vis-à-vis de ces derniers. Leur prise mettait fin aux actions armées, mais je trouvais regrettable qu’ils se soient fourvoyés dans une aventure que le bon sens leur aurait permis d’éviter ». Agaly remplit son office d’interprète pendant près de quatre mois. Mais il se refuse à nous dire ce qu’avaient exactement avoué les quatre hommes avant leur transfert sur Bamako. « J’en ai fait la relation à Bakara, et à lui seul, nous explique-t-il. Puis je me suis juré de n’en rien dire à personne d’autre. Jusqu’à ce jour j’ai respecté ce serment ". Nous nous sommes bien gardés d’insister, mais à notre connaissance cet épisode particulier dans la vie d’Agaly ne resta pas sans suite. Bien des années plus tard, en 1998, sa famille reçut la visite de rebelles, ou plus exactement de quatre gardes goumiers en rupture de ban. Les intrus brutalisèrent les enfants de Agaly (alors absent) après leur avoir bandé les yeux et s’emparèrent de cantines contenant des habits et surtout des documents du maître de maison. Au souvenir de cet incident, le regard de notre interlocuteur se fait orageux. "Ce que je déplore, c’est la perte de documents irremplaçables, nous explique-t-il. Jusqu’aujourd’hui je ne comprends pas pourquoi ces gens ont fait cela. Et qu’ai-je fait pour mériter une telle malveillance ? Ma vie s’est passée à servir mon pays. Et j’ai eu la chance de le faire au côté d’un homme qui avait une haute idée du service de l’Etat et qui ne s’est pas ménagé dans un contexte difficile". Que pouvait dire de plus celui qui avait partagé un beau sacerdoce et une profonde amitié avec l’un des plus grands commis de notre pays ?