La capitale est bien approvisionnée. Mais l’effet de cette abondance sur le niveau des prix est diversement apprécié
La date de la fête de Tabaski est fixée à ce dimanche dans notre pays. Comme nous le disions dans notre livraison du 28 octobre dans un article consacré au marché du mouton à Bamako, la guerre d’usure entre vendeurs et acheteurs de mouton est lancée depuis des semaines. Un peu comme les autres années, du reste. Aujourd’hui, l’on n’a pas forcément besoin de statistiques pour constater que la capitale est inondée de moutons. Les bêtes tant sollicitées pour la fête de Tabaski sont visibles partout : dans les marchés à bétail évidemment, dans les rues, sur les places publiques et autres points de ventes occasionnels et spontanés. Les petits troupeaux de bêtes accompagnés de leurs propriétaires ou d’intermédiaires arpentent les rues toute la journée. Tout le monde (enfin presque) admet l’abondance du mouton sur le marché. Et à trois jours de la fête, les camions venant de l’intérieur du pays continuaient de débarquer d’importantes quantités d’animaux, notamment au marché à bétail de Niamana, sans doute le plus grand de la capitale. Ici, propriétaires de moutons, intermédiaires, acheteurs, vendeurs d’aliments-bétail et d’autres produits connexes, se côtoient dans un tohu-bohu assourdissant pour les non habitués d’une telle atmosphère. Les marchandages sont longs et serrés. De prime abord donc, les éleveurs et propriétaires des bêtes font de bonnes affaires. Mais les apparences peuvent être trompeuses. Du moins si l’on en croit certains vendeurs. Boubacar Ali Yattara est de ceux-ci. L’homme est venu du cercle de Douentza (Région de Mopti). Il affirme avoir débarqué avec 352 têtes de moutons. Il se dit dépassé par le mouvement des animaux vers la capitale. « Le marché croule sous les moutons. J’ai amené 352 têtes et depuis 10 jours et je n’ai vendu que 107 bêtes. Je suis sûr d’au moins une chose : il n’y aura pas de pénurie de moutons cette année. Je suis même désespéré en constatant que les prix ont commencé à chuter depuis trois jours. Mais avons-nous véritablement le choix ? Il faut vendre les moutons ou retourner avec eux chez nous avec tout ce que cela implique de pertes », confie le berger avec une bonne dose de lucidité. Quid des prix ? Boubacar Ali Yattara pointe du doigt les intermédiaires communément désignés sous le vocable de « coxers ». Comme d’habitude ceux-ci sont accusés de contribuer à renchérir les prix des animaux. « Les acheteurs doivent apprendre à faire la différence entre les intermédiaires et les vrais commerçants de moutons. Ceux qui se promènent avec les moutons à longueur de journée dans les rues ou ceux qui se précipitent à la rencontre des clients dès leur arrivée au marché ne sont pas les propriétaires des animaux. Ils cherchent toujours à aller bien au-delà des prix que nous proposons pour pouvoir gagner quelque chose. Sinon normalement avec 50.000 Fcfa, on doit pouvoir acquérir un bon mouton de Tabaski », assure le berger. Au « garbal » (marché à bétail) de Faladié, c’est surtout à partir de 18 heures que l’affluence est grande. C’est ici que Oumar Sangaré, un vendeur, s’est installé. Il confie : « Je m’approvisionne chez des bergers venus de Niéna, Koumatou, Bougouni et Sélingué (Région de Sikasso, NDLR). Ici, les animaux ne sont pas trop chers. Il s’agit des moutons du sud qui sont de moindre gabarit par rapport à ceux du Sahel. Pour le prestige, les Bamakois sont plus attirés par les béliers grands de taille mais pas forcément bien en chair. Nous, nos moutons sont courts mais ils ont un gros embonpoint. Les bêtes coûtent ici entre 25.000 et 75 000 Fcfa. Et les affaires marchent. Nous avons notre clientèle qui n’est pas fortunée », assure le commerçant. Qui poursuit : « C’est normal que les moutons qui viennent de loin soient chers. Ils faut louer un camions à 250.000 Fcfa, des fois jusqu’à 350.000 Fcfa pour transporter ces moutons de Gossi, Douentza, Fatoma ou Koro à Bamako ».
DANS LA HANTISE DES VOLEURS : Dans tous les cas comme les autres années, la question fondamentale est de savoir si les prix sont abordables pour le consommateur moyen. En fait, c’est selon. Certains pensent que les prix sont moins élevés que l’année dernière. D’autres soutiennent le contraire. Mais dans l’ensemble, beaucoup estiment qu’il n’y a pas la flambée redoutée. D. T., un chef de famille croisé au marché de moutons de Kalabancoro fait partie du deuxième groupe. Après, un long marchandage, il a payé son bélier à 70 000 Fcfa. Il estime qu’il y a de bons moutons en quantité suffisante sur le marché mais qu’ils sont hors de portée des bourses moyennes. « La Tabaski, ce n’est pas seulement le mouton qu’il faut acheter. Il y aussi les habits. Surtout pour les femmes et les enfants. En tout cas pour moi, les choses sont claires. Ce n’est pas une obligation de sacrifier un mouton si on en n’a pas les moyens. Je ne vais jamais m’endetter pour me procurer un bélier. C’est même condamné par les principes de notre religion », assure l’homme qui semble pourtant débarrassé d’une forte pression après avoir eu son bélier. Il faut dire qu’il est difficile voir impossible d’expliquer la logique des prix. En effet, le marché des moutons échappe à tout contrôle. Chacun fixe son prix à sa guise et selon le contexte. Globalement, les prix vont de 25.000 Fcfa à 150.000 Fcfa, voire plus. Malheureusement avoir son mouton ne signifie pas forcément que l’on a la paix. Il y a les autres dépenses liées à la fête (habits, prix des condiments) et aussi les… voleurs. A ce propos, beaucoup de chefs de famille ne dorment que d’un œil dès qu’ils ramènent leur bête à la maison. Et ils ont raison. Les maraudeurs profitent de la moindre inattention pour s’emparer de bêtes acquises souvent après beaucoup d’acrobaties. Dans certaines familles, on enferme même le bélier dans la chambre à coucher ou dans le salon au moment de se coucher. Quitte à supporter les bêlements intempestifs de l’animal, pour ne pas parler de ses déjections. Le Programme d’appui au développement de l’élevage dans le Sahel occidental (Padeso) qui organise depuis quelques années des ventes promotionnelles propose une solution à ce problème. La clientèle de ses points de vente est essentiellement constituée de travailleurs des services publics ou des sociétés. Les achats sont donc généralement groupés. Et on peut laisser son mouton au point de vente jusqu’au jour de la fête. Oumar Diallo, encadreur du programme au stade municipal de l’Hippodrome, indique ainsi que près d’un millier de moutons ont été achetés et laissés ici par les propriétaires par crainte des voleurs. « Ils donnent quelque chose pour l’achat de l’aliment bétail et de l’eau pour les bêtes. Certains viennent quand même voir leur mouton tous les soirs. Ici, on ferme la porte du stade à 20 heures. La sécurité est donc garantie », assure-t-il. Lui aussi explique les prix jugés parfois élevés, par les intermédiaires qui allongent la chaîne de commercialisation. « Ils peuvent créer une pénurie artificielle à l’approche de la fête. La demande devenant en apparence plus forte que l’offre, les prix renchérissent. Pour les opérations de vente promotionnelle du Padeso, il n’y a pas d’intermédiaire, les clients discutent directement avec les éleveurs. C’est ce qui fait que nos moutons sont moins chers », assure-t-il. Qui mieux que les acheteurs peut apprécier ?