La gouvernance en Afrique, l’immigration, la situation dans l’espace sahélo-saharien, les questions de développement, le chef de l’Etat a livré son éclairage sur de grands sujets que partagent Africains et Européens
Jusque là, peu de chef d’Etat africains en ont eu l’opportunité : un discours devant le Parlement européen. Le président de la République a eu cette possibilité de s’adresser solennellement aux députés européens réunis hier dans la salle de plénière du Parlement. Amadou Toumani Touré était arrivé lundi soir à Strasbourg dans le département français de l’Alsace. L’avaient précédé 5 parlementaires maliens dont le 2è vice-président de l’Assemblée nationale, Assarid Ag Imbarcaouane. A son arrivée hier au Parlement européen, Amadou Toumani Touré a été accueilli par le président de l’institution, le Polonais Jerzy Buzek. Les deux personnalités auront un premier entretien avant de se rendre à l’Hémicycle pour la séance solennelle. Celle-ci s’est déroulée en présence de nombreux parlementaires dont l’ancienne juge française anti-corruption, Eva Joly, et le leader altermondialiste José Bové. Le Parlement européen avait invité le chef de l’Etat à venir transmettre son éclairage de grands sujets d’intérêt commun que partagent Africains et Européens, comme les questions de gouvernance en Afrique, l’immigration, la situation dans l’espace sahélo-saharien, les questions de développement. Introduisant son intervention, le président Touré a rappelé que l’Union européenne est le premier partenaire au développement de notre pays. « Nous sommes le deuxième bénéficiaire de l’aide provenant des Fonds européens de développement, en Afrique au sud du Sahara. Les résultats ont un impact direct sur la qualité de vie des populations. Ils confortent également notre système démocratique », a-t-il assuré. Evoquant les reformes institutionnelles en cours dans notre pays, le chef de l’Etat a expliqué qu’une réflexion a été conduite sur la consolidation de la démocratie après 20 ans de pratique. Les réformes cernées à l’issue de concertations visent à corriger les lacunes et les insuffisances révélées par la pratique institutionnelle ; obtenir une forte participation des citoyens aux élections ; réduire les coûts des consultations électorales ; renforcer les capacités des partis politiques ; élaborer un statut de l’opposition et du chef de l’opposition. Elles feront l’objet d’un référendum constitutionnel après leur adoption par l’Assemblée nationale. L’évolution politique et institutionnelle du Mali fera toujours une place de choix à la décentralisation, a confirmé le chef de l’Etat. Les approches originales de la décentralisation conçues et mises en œuvre s’appuient sur les facteurs suivants : le socle d’une volonté en harmonie avec la conviction que la décentralisation ne peut être réussie sans la déconcentration par étapes successives, l’établissement et la mise en œuvre de réformes conséquentes en vue d’améliorer la gouvernance économique et locale, la poursuite et l’accompagnement financier et technique de l’Union européenne. Le Projet d’appui à la réforme administrative (PARAD) et le Programme de développement institutionnel (PDI), ont, en effet, tous deux bénéficié de l’appui européen. Abordant la complexe question de l’immigration, le chef de l’Etat a lancé : « Devant cette auguste Assemblée, j’ai souhaité aussi aborder la thématique de l’immigration. Les questions des migrations nous concernent tous car elles revêtent pour chacun de nous, chacun de nos pays, une dimension multiple qui réunit dans une même problématique des questions démocratiques et économiques, des considérations sociales et humanitaires et des préoccupations identitaires et sécuritaires. Il s’agit pour nous aujourd’hui de trouver des domaines d’intérêt partagé et des incitations qui seront de nature à faire des migrations une contribution à la croissance générale et au bien-être global de nos deux continents. Tel est le défi. La fuite des cerveaux constitue le coût le plus significatif de la migration pour les pays africains compte tenu du stock limité de personnel qualifié dans de nombreux domaines dont l’éducation et surtout la santé ». Et le président Touré de citer des statistiques fournies par l’Organisation internationale des migrations selon lesquelles 40% des pays africains ont 35% ou plus de leurs diplômés universitaires qui résident à l’étranger. « Mais ne nous trompons pas, l’immigration des Africains au sud du Sahara se fait d’abord et avant tout en Afrique. Sur le milliard d’Africains estimés, à peine deux millions d’Africains au sud du Sahara vivent en Europe ».
EXPERIENCE PILOTE : « La tragédie des jeunes essayant de traverser des déserts, des mers, des océans vers le paradis européen à la merci de tous les dangers reste vivace dans nos mémoires. Combien sont-ils morts de soif ou au fond des eaux ? Aucune statistique ne saurait l’établir. Pour prendre l’exemple de mon pays, grand pays d’émigration et d’immigration, sur les 4 millions de Maliens à travers le monde, 3 millions et demi vivent sur le continent africain et à peu près 200 000 à travers toute l’Europe et le reste du monde », a indiqué le chef de l’Etat. Au plan économique, a-t-il précisé, les transferts de revenus de la diaspora malienne sont estimés à 450 millions d’euros par an, soit environ 11% du produit intérieur brut, selon une étude la Banque africaine de développement. La même source estime que ces transferts sont l’équivalent à 85% de l’aide publique au développement reçue annuellement par notre pays. Toujours à propos de la gestion des flux migratoires, Amadou Toumani Touré a salué la qualité du dialogue politique entre le Mali et l’Union européenne. Le co-développement en est un des acquis. Le chef de l’Etat a ensuite relevé que le dialogue politique sur la migration entre l’Union européenne et l’Afrique de l’Ouest a permis d’engager une expérience pilote avec la création à Bamako du Centre d’information et de gestion des migrations qui a pour vocation d’améliorer la connaissance des phénomènes migratoires, d’accueillir, d’informer, d’orienter et d’accompagner des migrants potentiels et des migrants de retour. Le centre informe également sur les conditions juridiques de la migration et sensibilise la population pour la prévention de l’émigration clandestine. Les questions de sécurité représentent un volet important des échanges entre le Mali et l’Union européenne. La situation qui prévaut dans l’espace sahélo-saharien a donc occupé une grande place dans l’adresse du chef de l’Etat aux parlementaires. Il a présenté cette situation comme une menace collective, y compris pour l’Europe. Expliquant la complexité de la zone, le président de la République a souligné son immensité (8 millions de km2), l’hostilité du climat (à peine 1 degré au mois de décembre et 50 degrés à partir du mois de février), la précarité dans laquelle vivent les populations de la zone qui ont en leur sein des jeunes qui n’ont d’autre alternative que fournir des combattants à des groupes terroristes de tous genres. La jeunesse est donc un enjeu important, a jugé le président avant de citer les menaces qui prévalent dans la bande sahélo-saharienne : le trafic de cigarettes, les passeurs de candidats à l’émigration clandestine vers l’Europe, la drogue venant du continent sud-américain, les groupes salafistes maghrébins. Lesdites menaces se caractérisent par les enlèvements d’otages et les assassinats. Leur caractéristique principale, est l’extrême mobilité sur les bandes frontalières d’un pays à un autre.
DEFICIT DE COOPERATION : « Aucune des menaces que je viens d’évoquer n’est née chez nous. Aucune ne nous est directement destinée. Le Mali est un pays laïc à grande majorité musulmane. L’Islam y est pratiqué depuis le IXè siècle. Notre pratique de l’Islam a toujours été pacifique, respectueuse de la personne humaine. C’est dire notre incompréhension de l’idéologie islamiste prêchée dans la bande sahélo-saharienne. Son impact religieux est encore peu significatif, mais pour combien de temps ? » s’est interrogé le chef de l’Etat. Et d’expliquer que les pays de la zone déploient depuis longtemps des efforts tant sur le plan humain, matériel que financier, pour endiguer le phénomène de l’insécurité dont le caractère transnational prend des proportions de plus en plus inquiétantes. L’ampleur du phénomène est telle qu’elle a justifié, dans notre pays, la définition et l’adoption d’une politique nationale de lutte contre l’insécurité et le terrorisme dans la bande sahélo-saharienne. Cette politique est essentiellement basée sur l’encadrement de la population pour garantir l’appropriation de la politique sécuritaire, l’assistance aux populations fragiles par la satisfaction de leurs besoins de première nécessité et l’accès durable aux services sociaux de base ; l’adoption de nouvelles mesures pour la mise en œuvre de la politique sécuritaire ; le renforcement des programmes de récupération des armes légères et de petit calibre, l’établissement d’une coopération sous-régionale pour mieux agir localement. Pour marquer la plus haute importance de ces questions sécuritaires, le pays s’est doté d’une cellule d’analyse et de proposition installée auprès du président de la République. Cette initiative, a précisé le président Touré, est soutenue par l’Union européenne et certains de ses Etats membres. En outre, il a été créé un Office national de répression du trafic de drogue et de stupéfiants, avec un durcissement de l’arsenal répressif. Et conformément aux axes stratégiques du programme de lutte contre l’insécurité et le terrorisme, le Mali a lancé un programme d‘urgence pour la réduction de l’insécurité et la lutte contre le terrorisme dans le Nord (PIRIN) sur la période 2010-2012, dont l’objectif global est de supprimer complètement les causes de l’insécurité par la mise en œuvre d’actions vigoureuses, en matière de sécurité et de développement communautaire dans le Nord.
UNE ASPIRATION PARTAGEE : « La gestion de la bande sahélo-saharienne relève tout d’abord d’une analyse lucide et objective dans le cadre d’une vision concertée. C’est dans ce sens que déjà en 2006, j’avais proposé une conférence sur le développement et la paix dans l’espace commun. Il faut cependant souligner le déficit de coopération sous-régionale et insister sur le fait que la lutte contre le terrorisme n’est pas seulement sécuritaire - on en connaît les limites. Sa colonne vertébrale sera le développement local pour offrir d’autres alternatives aux communautés du Nord. Je veux cependant ajouter que cette aspiration au bien-être est partagée par tous nos concitoyens. C’est pourquoi les questions de développement doivent nous préoccuper au plus haut point et singulièrement la réalisation des Objectifs du millénaire pour le développement. Le Mali a pris un certain nombre d’initiatives pour accélérer son programme. Il s’agit de l’initiative des 166 communes rurales les plus confrontées aux problèmes de sécurité alimentaire, l’initiative Village du millénaire, et l’initiative dans le domaine de la santé appelée COMPACT », a ajouté le chef de l’Etat en se disant convaincu que les OMD ne seront pas atteints à l’échéance prévue, mais que notre pays aura réalisé des progrès significatifs en matière de scolarisation, de réduction du taux de prévalence du vih-sida et d’accès à l’eau potable. Amadou Toumani Touré fonde, de son propre aveu, beaucoup d’espoir sur le sommet qui se tiendra dans quelques jours à New York et qui vise à accélérer la mise en œuvre des Objectifs. Une concentration des efforts sur les pays et régions en retard comme soulignée par l’Union européenne est, de son point de vue, incontournable. Le président Touré regagne Bamako aujourd’hui. Nous reviendrons dans nos éditions à venir sur d’autres aspects de son séjour à Strasbourg.
Envoyé spécial S. TOGOLA